MORT DE CHATEAUBRIAND
chœur, quatre fusiliers auprès de l'autel, une trentaine de soldats du 61° dans l'église commandés par un capitaine, deux membres de l'Assemblée nationale en écharpe, presque tout l'Institut; la messe chantée en faux-bourdon, deux séminaristes des Missions regardant à droite de l'autel de derrière une statue, M. Antony Thouret tenant un des quatre coins du poêle, M. Patin faisant un discours; telle fut cette cérémonie, qui eut tout ensemble je ne sais quoi de pompeux qui excluait la simplicité et je ne sais quoi de bourgeois qui excluait la grandeur.
C'était trop et trop peu. J'eusse voulu pour M. de Chateaubriand des funérailles royales, Notre-Dame, le manteau de pair, l'habit de l'Institut, répée du gentilhomme émigré, le collier de l'ordre, la Toison d'or, tous les corps présents, la moitié de la garnison sur pied, les tambours drapés, le canon de cinq en cinq minutes, — ou le corbillard du pauvre dans une église de campagne.
Il y avait dans l'église un vieux missionnaire à longue barbe qui avait l'air vénérable.
Le cadavre ne pouvait partir immédiatement pour Saint-Malo, car le flot ne lui permettait de prendre possession de son tombeau que le 18 juillet.
Après la cérémonie religieuse et la cérémonie académique, dont M. Patin fut l'officiant, dans la cour, par un soleil ardent, les femmes aux fenêtres, on descendit le mort illustre dans le caveau de l'église. On le plaça sur un tréteau dans un compartiment voûté à porte cintrée qui est à gauche au bas de l'escalier. J'y entrai.
Le cercueil était encore couvert du drap de velours noir. Une corde d'argent à gland en effilé était jetée dessus. Deux cierges brûlaient de chaque côté.
J'y rêvai quelques minutes. Puis je sortis et la porte se referma.
Août 1848.
Voici ce que doit savoir un ambassadeur qui part pour Saint-Pétersbourg :
En Russie il n'y a que l'empereur et dans l'empereur il n'y a que le premier mouvement. Plaisez à l'empereur, et plaisez le premier jour. Tout est là. L'empereur ne revient pas de son premier coup d'oeil et tout Pétersbourg et toute la Russie voient comme a vu l'empereur. Si l'empereur a été froid, la Russie vous tourne le dos; s'il vous a souri, vous êtes un dieu.
Or pour plaire à l'empereur tout d'abord, il fallait en 1830 lui bien parler de la garde royale, il faut en 1848 lui bien parler de la garde nationale et de la garde mobile en juin. Soyez libéral, français, philosophe, voltairien tant que vous voudrez, mais pas un mot de la Pologne. La Pologne, entrevue dans une allusion même la plus lointaine, lui fait froncer le sourcilj et tout est dit.
Parlez-lui de l'Afrique. Il nous voit volontiers en Algérie. La France y fait contrepoids à l'Angleterre en Egypte. En 1830, quand il apprit la prise d'Alger, quelque temps avant les événements de juillet, il dit à M. de Bourgoing, alors premier secrétaire de l'ambassade française : — Bravo! je voudrais vous aider ! Mais je ne puis que vous applaudir. Des so/dats jr-ançais là me font autant de plaisir que des soldats russes.
Après Juillet, le général Atthelin vint comme ambassadeur. Nicolas le mit tout de suite sur la garde royale. — Ces braves grenadiers ! Voilà comme on comprend le devoir! — Il ajouta ce mot remarquable : — Je voudrais leur donner à chacun une Statue d'or.
Atthelin resta froid devant l'éloge des grenadiers royaux, et fut perdu. L'empereur le regarda à peincj le lendemain personne ne le regarda plus.
ij octobre 1848.
J'ai quitté le n" 5 de la rue d'Isly pour le n" 37 de la rue de la Tourd'Auvcrgnc.
Pendant que mes meubles déménagent de la rue d'Isly, les principes déménagent de la Constitution. Je m'occupe le plus que je peux du premier de ces déménagements pour ne pas prendre part à l'autre.
Du reste, lord Byron, Rossini et Paganini auraient refusé d'entrer chez moi dans les circonstances où j'y entre.
J'ai quitté ma chambre à coucher de la place Royale le vendredi 23 juin, mes premiers meubles sont entrés dans ma chambre à coucher de la rue de la Tour-d'Auvergne le vendredi 13 octobre. En déposant la glace de la cheminée de cette chambre, on a trouvé écrit au charbon derrière cette glace le n" 13 j la chambre-mansarde que j'occupe provisoirement dans la maison au quatrième porte le n" 13, Les présages sont mauvais, comme dit Nuno Saledo.