‹ Chouart et RadissonChapitre 61 sur 75 · PIECE C · texte numérisé non relu

PIECE C

Lettre de Des Groseilliers au ministre Monseigneur,

Je suis obligé de dire la vérité pour ce qui regarde ma conqueste et celle de mon frère, qui est la mesme chose, courant tous les deux les mesmes hazards dans les pais sauvages. J'ay esté obligé de faire mon devoir comme fidelle François, en ce qui concerne mon establissement et touschant la prise d'un vaisseau qui n'avoît nulle commission, lequel s'est jette entre mes mains, voyant qu'il n'en pouvoit échapper et on a agy fort honnestement avec moy; mais ayant appris qu'il y avoit encore un aultre vaisseau, il a esté obligé de se deffier de nous. Il s'est amorcé de luy mesme par la visite qu'il m'a rendue dans mon port, accompagné de quelques aultres, mais ayant une parfaite connoissance de la malice de cette nation, je connus bien qu'il ne venoit à aultre dessein que pour sonder; — et l'ayant regallé l'espace de trois semaines, voulant s'en aller librement, je l'ay arresté et conduit dans une chambre et mesme déclaré que je les arrestois prisonniers, tant pour la siireté de ma vie que de la sienne mesme.

Aussytost mon frère se prépara et se mit en

campagne pour aller prendre son fort et son vaisseau, ce qui fut exécuté dans un moment sans répandre une goûte de sang, quoyqu'ils fussent armez jusques aux dents. Ce que mon frère sachant, il les a pris par son adresse en peu de tems et m'envoya dans l'instant tous les prisonniers qui m'ont donné beaucoup de peine à les garder, ayant pris plus de canons que d'hommes, Tout leur dessein et leur entretien n'estant que de trouver le moyen de nous tailler en pièces, tous leurs couteaux estant affilez et pointus comme des lancettes. Et c'est à tort de m'accuser comme ils le font, leur aultre vaisseau qui est allé à la drive n'a esté transporté que par les glaces, ce qui n'est pas difficile à croire puisque les glaces ont brisé les deux miens, et du débris de l'un j'en ay remonté l'aultre. Ils me l'ont demandé à achepter et pryé de le renvoyer dans les fonds de la baye de l'Est où je les avois posté auparavant et où il y a huict ou dix ans que je les ay quittez. Ce que j'ay faict et je leur ay donné du tems assez pour venir dans la rivière d'où ils prétendoient me chasser, puisque je suis estably et prist possession du lieu et mes maisons et magasins faicts et mesme garnison dans la place dont mon fils est le commandant, joint que leur fort est à peu près de deux cents lieues de là, où je les ay posté; leurs prétentions sont vaines. Nous avons Pentagouët, fort de l'Acadie, qui appartient aux François, et à douze ou quinze lieues de nous au surouast il y a habi-

tation anglaise qui s'appelle Pémécuid, et entre eulx et nous, il y a une baye nommée St-George oti il y a de très belle nature et grande eau. Mons. de Biencourt, estant habitué au mont désert, prosche Pentagouët, a envoyé pendant plusieurs années son brigantin en traitte dans le lieu mesme où les Anglais sont postez à présent, qui est la ville de Baston, Nouvelle-Angleterre, qui n'est que à trente ou quarante lieues de la colonie des François, dont M. de Biencourt est commandant, où ils n'avoient point droit d'aller se mettre, puisque ce lieu appartient à la France.

Le Roy d'Angleterre a envoyé Winthrop, i®'' Gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, de laquelle il a pris possession, où il y a à présent une grande ville, bastie en bois, et 200 navires, et la France a bien droit de disputer ce terrain qui vaut beaucoup mieux que l'aultre cy dessus qu'ils demandent. Nous avons eu autrefois une habitation à la coste de l'Amérique entre le cap de Virginie et de la Floride, qui s'appeloit le Port Royal, attenant le cap de Fer; cependant, ils n'ont pas eu droit de s'en emparer, — il est vray que les Espagnols nous en ont chassé.

J'espère que Ion ne me blâmera point d'avoir changé le nom de Port Nelson pour le nommer la Rivière Bourbon ; lorsque je m'en suis emparé persone ne s'y est opposé et je suis avant les aultres plus de 15 jours, et estant estably et ne songeant que à mon repos d'hyver, l'Anglais y est venu et entré dans le port. Nous luy avons

faict commandement de s'en retirer, ce qu'il auroit mieux faict, parce que les glaces n'auroient pas envoyé sort navire à la dérive. Il nous a laissé 15 hommes à terre auxquels je puis dire avoir sauvé la vye. . . Il est certain que les deux vaisseaux ne nous ont montré aulcune commission ; et celuy qui est allé à la dérive est le mesme qu'avoit pris le Père Albanel, jésuite, et les mesmes officiers, sans aulcun sujet. Le Roy d'Angleterre en a esté mécontent dans la prise de ce bon père, il n'y a que Dieu qui en puisse prétendre des dommages et intérests, parce qu'il allait pour la conversion des aames. Il est vray que les Anglois ont esté 2 ou 3 fois dans la rivière du Port Nelson pour y traitter. . .

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