‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 105 sur 245 · Sem/lé avi lieu de scuf/lrr, forme amenée par la rime · texte numérisé non relu

Sem/lé avi lieu de scuf/lrr, forme amenée par la rime

2. La inention de Sar;i^;oss(^ en celte circonstance est une contradiction; notre poète en ellet, commence son récit au point où la Chanson de Roland s'arrête, c'est-à-dire après que Saragosse est tombée au pouvoir des chrétiens.

ADIEPJ DE NARBÛN>'E

Et a Tolose ont lor chemin ferré,

Et a Orenge* qui tant a de fierté,

Dont tost avroient le secors amené,

S'aviiez ore assise la cité. )) i3o

Charles l'entent, tôt a le sanc mué;

Naimon apele, si li a demandé ;

(( Beaus sire Naimes, corne a non la cité?

— Sire, )) fait il, « ja ne vos iert celé.

Narbone a non, c'est fine vérité, i35

Car je l'ai bien enquis et demandé.

N'a en cest mont si riche fermeté :

Plus de vint toises ont li fossé de lé,

Et autretant sont en parfont chevé.

Li floz de mer cort par mi le fossé; . i4o

Aude la grant, sachiez de vérité,

A tôt entor le mur avironé.

Par iluec vienent li grant dromon ferré

Saragosse, si cela leur fait plaisir; ils ont une route pavée pour aller à Toulouse et une pour aller à Orange la superbe, d'où ils auraient vite amené des secours, si vous les aviez assiégés. » Charles l'entend; il en a le sang bouleversé : « Beau sire Naime, » dit-il, « quel est le nom de la ville? — Sire, )) fait Naime, « je ne vous le cacherai pas : elle a nom Narbonne; voilà la vérité pure; car je m'en suis bien informé. Il n'y a pas en ce monde une forteresse aussi puissante. Les fossés ont plus de vingt toises de largeur et autant de profondeur; les flots de la mer se jettent dans ces fossés, et l'Aude, le grand fleuve, sachez-le bien, fait le tour des murailles. Par là viennent les grands navires cloués de fer et les

1. Toulouse n'occupe pas une grande place dans l'épopée française; il n'en est pas de même d'Orange ni de Narbonne. Orange a fourni son principal surnom à Guillaume (cf. page 27, note 2), le héros central de la geste de Monglane, et nous possédons encore un poème intitulé La Prise d'Orange. Les luttes entre Sarrasins et chrétiens dont Narbonne fut le théâtre ont de même fourni le sujet de plusieurs poèmes.

rOÉSTE ÉPIQUE

Et les galies pleines de richeté,

Dont cil sont riche de la bone cité. . i45

Quant de la porte ont le clavel fermé

Et li portiers a sus le pont levé,

Lors pueent estre très bien asseûré,

Qu'il ne redotent orne de mere né;

Ne les prendroit tote crestiënté. » i5o

Charles l'entent, s'en a un ris jeté :

(( E ! Dieus aïe ! corne est bien encontre ! ))

Ce dist li rois al corage aduré :

(( Est ce Narbone dont l'on m'a tant conté,

Qui tote Espaigne sormonte de fierté? i55

Rollanz mes niés, qui tant ot de bonté,

Quant ot pris Nobles et retenu ForréS

Lors mist ses gardes en iceste cité,

Que il la dut garder a sauveté.

— Sire, » dit Naimes, « par foi, c'est vérité; i6o Mais Sarrazin n'orent pas oblié.

Puis que il virent Rollant de ci torné, Si s'assemblèrent U cuvert desfaé,

galères pleines de richesses, qui font l'opulence des habitants de la bonne ville. Quand ceux-ci ont tiré le verrou de la porte çt que le portier a levé le pont, ils peuvent être en toute sécurité, car ils ne craignent homme qui vive; la chrétienté entière ne pourrait les prendre. » Charles l'entend et rit : (( Ah! par Dieu! quelle heureuse rencontre! » dit le roi au courage invincible, a Est-ce donc cette Narbonne dont on m'a tant parlé, plus fière que toute l'Espagne? Mon neveu Roland, qui était si vaillant, quand il eut pris Nobles et fait prisonnier Fourré, mit garnison dans cette ville, car il devait la garder. — Sire, » dit Naime, a c'est la vérité, mais les Sarrasins ne s'oublièrent pas. Dès (pi'ils virent Roland parti, ils s'assemblèrent, les vils méciranls, revinrent à l'attaque de

1. 11 est souvent fait allusion dans les chansons de peste à la prise do Nobles et de son roi Fourré par Roland, mais le poème où ces événements étaient racontés n'existe plus.

ADIERI DE ^'AnBO^'^'E

Si rassaillirent ceste grant lennelé Et si Eassislreiit einiron de tôt lé. iG5 Mainte perriere iorent amené; Tant assaillirent li gloton parjuré Qu'en meins d'un mois saisirent la cité; Si furent tuit cil dedenz desmembré.

Or ont puis tant paien fait et ovré 17° Que refait ont les murs qu'erent cassé, Et tôt entor les fossez reparé :

Aparfondi sont mont et relevé. »

Charles l'entent, toi a le sanc mué :

(( ^aimes, )) dist il, (( qui tient la fermeté? 175 — En non Dieu, sire, ja ne vos iert celé : Rois Baufumé et li rois Desramé, Et Agolant et Dromont* le harhé^, El avuec eus vint mil paien armé, Qui Dieu ne croient, le roi de maicsté, 180 Ne sa mere hautisme. ))

cette forte place, et l'environnèrent de toutes parts; ils y amenèrent de nombreuses pierrières et l'assaillirent si bien, les mauvais parjures, qu'en moins d'un mois ils s'en enq)arèrent. Tous ceux qui étaient dedans furent massacrés. Et depuis les païens ont tant fait qu'ils ont reconstruit les murs qui étaient démolis, et réparé les fossés tout autour, les approfondissant de beaucoup et en relevant les talus. » Charles l'entend, il en a le sang tout bouleversé. « Naime, » dit-il, c( qui tient la place? — Par Dieu, sire, je ne vous le cacherai pas. C'est le roi Baufumé, et le roi Desramé, et Agoland, et Dromont le barbu, et avec eux vingt mille païens bien armés, qui ne croient ni en Dieu, le roi de majesté, ni en sa très glorieuse mère. »

1, De cesqiiatre noms, les trois premiers reviennent assez fn-quemment dans les chansons de geste. Desramé est une lorme du nom Abdérame (Abd-er-Râhman), qui a été porté dans l'histoire i)ar dilïérents personnages, et en particulier j)ar deux gouverneurs de ISarbonne; Baufumé est une déformation populaire de Mahomet.

2. Dans ce vers et dans le précédent, de même qu'aux vers 262, 297, 41 9 et45i, le versificateur a sacrifié la déclinaison à la rime ou à la mesure.

POÉSIE ÉPIQUE

bist l'emperere : « Tendrez la vos de moi?

— Sire, )) dist Naimes, « nenil, en moie foi; Car trop sont plein d'orgueil et de bofoi,

Si ne vos prisent vaillissant un baloi. i85 Ainz que l'aiez, par la foi que vos doi, I serez vos un an, si con je croi.

— Naimes, » dist Charles, (( foi que doi Dieu le roi, Ainz que m'en parte lor ferai tel tornoi

Ne les garront ne haut mur ne berfroi. jtjo Ainz que je aille en France ou aler doi, Voudrai enz mètre la crestiiene loi; Un de mes pers la laisserai, ce croi, Qui m'en rendra servise. )>

Charles li rois fu mout de grant corage; 19^

La cité voit et l'anciien estage,

Qu'a force tienent li Sarrazin aufage;

Lors s'apensa de merveillos barnage,

V. — L'empereur dit : a La tiendrez-vous de moi? — Sire, » répond Naime, ((non, sur ma parole; car les païens sont trop pleins d'orgueil et d'arrogance, et ne font pas le moindre cas de vous. Avant que vous l'ayez, foi que je vous dois, vous serez bien un an sous ses murs, je crois. — Naime, » dit Cliarles, (( foi que je dois au Dieu souverain, avant que je m'en aille, je leur ferai une telle guerre que ni hauts murs ni beffrois ne les garantiront. Avant que je m'en aille en France, où je dois retourner, je veux établir dans la ville la loi chrétienne, puis je la laisserai à un de mes pairs, qui m'en devra le service. »

Yï. — Le roi Charles était d'un très grand courage. Voyant la ville et le palaie antique, que gardent avec des forces considérables les Sarrasins mécréants, l'idée lui vint d'une

ADIERI DE NAilBONNE

Qu'a un des pers qu'iert de grant vasselage Donra la vile et le maistre manage, 200 Qui gardera la terre et le rivage, Si l'en fera feàuté et omage.

Il en apele un conte de parage, Dreues ot non, mout le tint on a sage; Quant l'a veû Charles al fier visage, 20 5

Gentement l'araisone :

« Venez avant, Dreues de Mondisdier* :

Vos fustes fiz de gentil chevalier.

Si vos doit on amer et tenir chier.

Tenez Narbone, a vos la vueil laissier; 210

Tote la terre avrez a justicier

De Narbonois de ci a MonpesHer. »

Quant cil l'entent, si se prist a irier :

(( Sire, )) fait il, « mie ne vos en quier.

Li vis deables la puisse trebuchier! 2i5

Foi que doi vos, ainçois un mois entier

prouesse étonnante : il donnera la ville et le palais seigneurial à un de ses pairs, d'une bravoure éprouvée, qui gardera la terre et le rivage, et lui en prêtera foi et hommage. 11 appelle un comte de grande famille, nommé Dreux, estimé pour sa grande sagesse. Quand Charles au fier visage le voit, il lui dit d'un ton affable :

VIT. — « Approchez, Dreux de Montdidier. Vous êtes fils d'un noble chevalier, aussi vous doit-on aimer et estimer. Tenez Narbonne, je vous la veux laisser, vous aurez à gouverner tout le pays du Narbonnais jusqu'à Montpellier. » Quand celui-ci l'entend, il se met en colère : « Sire, » fait-il, « je ne vous la demande pas. Puisse le diable la renverser! Foi que je vous dois, avant un mois je veux être de retour en

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