‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 11 sur 151 · MILLEVOYE · texte numérisé non relu

MILLEVOYE

Sers une autre Latone, ô palmier de Délos! Etends sur nous aussi tes feuilles immortelles. Et toi, dors, mon enfant; dors, bercé par les flots; Vagues, dormez ; dormez, souffrances maternelles l

» N'ai-je point découvert sur les flots aplanis Tes enfants balancés mollement dans leurs nids, Fille du Dieu des vents, tutélaire Alcyone ? N'ai-je pas entendu ta plainte monotone? Au nom de ton Géix englouti dans les eaux. Que la docile mer se calme sous tes ailes ! Et toi, dors, mon enfant ; dors, bercé par les flols ; Vagues, dormez; dormez, souffrances maternelles 1

» Déesse aux pieds d'albâtre, orageuse Thétis, Du souverain des Dieux, toi fille auguste et chère, Tu sais, hélas ! quels pleurs coûtent les jours d'un fils; Mère, prête l'oreille aux plaintes d'une mère. » Thétis entend sa voix, et dit : « Nymphes des eaux, » Confiez leurs destins aux Gyclades fidèles ! » Et toi, dors, jeune enfant ; dors, bercé par les flots; » Vagues, dormez ; dormez, souffrances maternelles ! »

L'Anniversaire 1.

Hélas l après dix ans je revois la journée

Où l'âme de mon père aux cieux est retournée.

L'heure sonne : j'écoute... 0 regrets ! ô douleurs !

Quand cette heure eut sonné, je n'avais plus de [l're :

On retenait mes pas loin du lit funéraire ;

On me disait : « Il dort ; » et je versais des [dcurs.

Mais, du temple voisin, quand la cloclu' sarrue Annonça qu'un mortel avait quitté le jour, Chaque son retentit dans mon âme navrée.

Et je crus mourir à mon tour.

Tout ce qui m'entourait me racontait ma perlo : Quand la nuit dans les airs jeta son crêpe u<iir, Mon père à ses côtés ne me fit plus asseoir, Et j'attendis en vain à sa place déserte Une tendre caresse et le baiser du soir.

• Extrait des Elégies.

CHRESTOMATHIE FRANiUISE

Je voyais l'ombre auguste et chère

M'apparaître toutes les nuits;

Inconsolable en mes ennuis, Je pleurais tous les jours, même auprès de ma mère. Ce long regret, dix ans ne l'ont point adouci ; Je ne puis voir un fils dans les bras de son père, Sans dire en soupirant : « J'avais un père aussi 1 » Son image est toujours présente à ma tendresse. Ah ! quand la pâle Automne aura jauni les bois, 0 mon père ! je veux promener ma tristesse Aux lieux oii je te vis pour la dernière fois.

Sur ces bords que la Somme arrose, J'irai chercher l'asile où ta cendre repose :

J'irai d'une modeste fleur

Orner ta tombe respectée, Et sur la pierre, encor de larmes humectée.

Redire ce chant de douleur.

Le poète mourante

Le poète chautait : de sa lampe fidèli! S'éteignaient par degrés les rayons pàlissaiils;

El lui, prêt à mourir comme elle.

Exhalait ces tristes accents :

« La fleur de ma vie est fanée ; Il fut rapide, mon destin 1 De mou orageuse journée Le soir toucha presqu'au matin.

» Il est sur UQ lointain rivage Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort. Sous ses rameaux trompeurs, malheureux qui s'endort Volupté des amours ! cet arbre est ton image, l'^l moi, j'ai reposé sous le mortel ombrage; Voyageur imprudent, j'ai mérité mon sort.

» Brise-toi, lyre tant aimée !

Tu ne survivras point à mon dernier sommeil ;

Et tes hymnes sans renommée Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil.

* Exli&it des Elégies. Comparer cette pièce avec celle de Lamartine daus les Nouvelle» Méditations.

CHENKDÛLLE

Je ne paraîtrai pas devaiil le trône anslère Où la postérité, d'une inflexible voix,

Juge les gloires tle la terre, Gomme l'Egypte, au bord de son lac solilairo,

Jugeait les ombres de ses rois.

» Compagnons dispersés de mon triste voyage, 0 mes amis ! ô vous qui me fûtes si chers ! De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne, Femmes ! vos traits encore à mon œil incertain

S'offrent comme un rayon d'automne.

Ou comme un songe du matin.

Doux fantômes 1 venez, mon ombre vous (leniaiide Un dernier souvenir de douleur et d'amour : Au pied de mon cyprès effeuillez pour offrande

Les roses qui vivent un jour. »

Le poète chantait : quand la lyre fidèle S'échappa tout à coup de sa débile main ;

Sa lampe mourut, et comme elle

Il s'éteignit le lendemain.

Œuvres à lire de Millevoye : Elégies (1812-1814 1. — Pour la critique, consulter : Sainte-Beuve, Causeries du lundi; G. Merlet, Tableau de la litlérature française (1800-1815) 1er volume (1883); Ledieu, Millevoye, sa vie et ses oeuvres (1886); Henri Potez, L'élégie en France avant le romantisme (1898).

CHÊNEDOLLÉ (Charles- Julien Lioult de)

Né à Vire en 1769, mort au Coisel en 1833.

Par son goût pour la poésie didactique et purement intellectuelle, il se rattache au XVIII^ siècle, surtout dans ses premières œuvres, oii il y a malheureusement beaucoup de vers poncifs et plats. Son poème, Le Génie de l'homme, est cependant un effort sérieux vers la haute poésie philosophique ; ses descriptions du monde et ses développements métaphysiques ont parfois la grandeur et l'amplitude des meilleures pages de Buffon. Dans ses dernières œuvres, sous l'influence des idées nouvelles, il évolue vers le lyrisme romantique.

CIlUKSlilMA l'Illl': KltANCAISE

Le Soleil*.

Soleil ! aslrc sacré, conlemple Ion empire! Tout vil par tes regards, tout brille, tout respire ! Souverain des saisons, le monde est ton palais, Les globes sont ta cour, et le ciei est ton dais. Notre terre à les yeux sans fin se renouvelle, Et roulant nos débris sur sa roule éternelle. Le temps emporte tout, mais il ne t'alleinl pas. Les révolutions, longs tourments des Etats, Ebranlent notre globe et te sont étrangères. Tu n'es jamais troublé du bruit de nos misères ; Et ton front, toujours calme, éclaire les tombeaux Des peuples, dont tu vis s'élever les berceaux. Qui pourrait s'égaler à ta vaste puissance ? Ta présence est le jour, la nuit est ton absence, La nature sans toi, c'est l'univers sans Dieu. Père de la lumière, et des vents et du feu. Renfermant dans les plis de ta robe éclatante Le rubis, l'émeraude et l'opale inconstante, D'une pluie à jets d'or inonde l'univers ; Et la décomposant dans le prisme des airs, Nuance des saisons la mobile ceinture ; Suspends au front des bois uu réseau de verdure ; Et prodiguant partout un luxe de couleurs, Dore, argenté ou rougis le panachç des fleurs ; Donne un habit de neige au lys qui vient d'éclore. Et l'arc-en-ciel au paon, et la pourpre à l'Aurore ; Et garde pour les yeux ce pavillon d'azur, Ce manteau de saphirs d'où s'échappe un jour pur Et que la vaste mer réfléchit dans son onde. Voilà comme par toi se décore le monde. Oh ! de quel saint transport mon cœur est agité, Grand astre! Quand tes feux dans Tairont éclaté. Soleil, quelle est la pompe! Oui, lorsque ta lumière, Symbole radieux de la beauté première, Enflamme les forêts, les monts et les déserts, Brille, et se multiplie en flottant sur les mers.

Extrait du Génie de l'homme (1807).

CIIKNKDOIXE

Je crois voir de Dieu même, au sein de son ouvrage,

Partout se réfléchir la glorieuse image ;

Et, dans l'ombre du soir, ton globe moins ardent

Vient-il à se pencher aux bords de l'Occident,

Qu'avec respect encor j'y retrouve l'emblème

Du souverain moteur, lorsqu'il fixa lui-même

A la création un terme limité,

Et rentra dans la nuit de son éternité l

La France sous la Terreur*.

France ! de quels tableaux tu fus épouvantée,

Quand Septembre, levant sa tête ensanglantée,

T'ouvrit un avenir et de deuil et de pleurs !

Qui pourrait égaler la plainte à tes douleurs ?

Le signal est donné ; le carnage commence :

La mort tend ses filets sur ce royaume immense.

De cent mille proscrits nul ne peut échapper,

Et, sans distinction, le fer doit tout frapper.

Faut-il redire ici la vieillesse immolée ;

Dans les bras de la mort la pudeur violée ;

Malesherbes, Sombreuil, sous la haciie abattus,

Expiant soixante ans de gloire et de vertus?

Sur le seuil de la vie on moissonne l'enfance ;

La beauté, les talents, coupables d'innocence,

Fatiguaient tour à tour le glaive des bourreaux ;

Et la seule vertu montait aux échafauds.

Quel est ce char sanglant, mystérieux, immense.

Dont la roue en tous sens va, revient et s'élance,

Et foule les autels et les sceptres brisés.

Et la tête des Rois dans sa course écrasés?

La Démence le monte, et la Terreur le guide.

Voyez-vous comme au bruit de sa marche rapide,

Tout est glacé d'horreur. Tous les nœuds sont brisés,

Les parents, les amis entre eux sont divisés.

La peur isole tout : plus de fils, plus de père ;

La mort s'offre aux proscrits, farouche et solitaire.

Pas un cœur! La pitié n'ose plaindre leur sort,

Ni de ses pleurs d'amour environner leur mort ;

Extrait du Génie de l'homme.

CHRESTOMAÏHIE FRANÇAISE

Et pourtant, du trépas quand tout était la proie,

Plusieurs cherchaient la mort, et la mort fil leiu- joiel

Mais l'éteruel Auteur qui veut tout conserver,

Epure quand il frappe, et punit pour sauver.

Sa main, en châtiments comme en bontés féconde,

Dérobait ma patrie aux insultes du monde,

Et ses profonds desseins sur l'Empire français

Le couvraient à la fois de honte et de succès.

Quels contrastes 1 les bras de nos quatorze armées

Abattaient l'Italie et l'Autriche alarmées.

La mort s'épouvantait, et fuyant devant nous,

Sur les rangs ennemis frappait tous ses grands coups.

On vit la Politique, errante, échevelée,

Refuser sa balance à l'Europe ébranlée :

Nos marches ressemblaient aux marches des volcans,

La honte est au Forum, la gloire est dans les camps :

La liberté voilée, Euménide sanglante,

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