CHARLES LOYSON
Né à ChâteaU'Gontier en 1791, mort à Paris en 1820.
Elégiaque chrétien, tendre et sentimental, il marque la transition entre MiÛevoye et Lamartine. Sa courte vie fut une lutte môlaucoliquc contre la mort : comme l'auteur des Elégies, il mourut, lui aussi, poitrinaire et se sentit mourir. Sa poésie, déjà toute romantique par les sentiments, est absolument sincère. Lorsqu'il parle de ses douleurs, ce n'est pas, comme tant de poètes de l'âge suivant, par mode littéraire ou par suggestion livresque. Il voyait venir le « noir séraphin », en écrivant ses plaintives rêveries. Son style, délicat et pur, a parfois la suavité des strophes lamartiniennes.
• On remarquera combien ce dernier vers est bien frappé ; c'est de l'excellent Corneille.
GlIAULKS LOYSON
Le lit de mort*.
Cessez de me flalter d'une espérance vaine ; Cessez, ô mes amis, de me cacher vos pleurs. La sentence est portée ; oui, ma mort est certaine. Et je ne vivrai plus bientôt que dans vos cœurs.
Pour la dernière fois, j'ai vu briller l'aurore ; Pour la dernière fois, ce beau soleil m'a lui. Votre ami, succombant au mal qui le dévore. Sur le déclin du jour va s'éteindre avec lui.
Mais demain, quand paré d'une splendeur nouvelle, Le soleil triomphant rentrera dans les cieux, Votre ami dormira dans la nuit éternelle, Et l'éclat du matin n'ouvrira plus ses yeux.
Déjà tout s'obscurcit, tout s'efface à ma vue, Tout m'échappe, entraîné par d'invisibles mains, Et seule s'offre à moi cette route inconnue Dont le terme se cache au regard des humains.
Eh bien ! ces noirs sentiers, ces régions obscures, Cette nuit du trépas n'étonnent point mon cœur. Vers le Dieu qui m'attend je lève des mains pures Ennemi du méchant, il est mon protecteur.
Pourquoi vous retracer à ma triste mémoire, Doux rêves dont mon cœur en vain fut occupé ? Et mes rêves d'amour et mes rêves de gloire. Tout fuit : toi seule, ô mort, ne m'auras pas trompé.
Retour à la vie*.
Quelle faveur inespérée M'a rouvert les portes du jour ?
Quel secourable Dieu du ténébreux séjour Ramène mon ombre égarée ?
ï Extrait des Epîlres et Elégies (1819). Malade et se sachant condamné, le poète écrivit ces vers touchaats, comme un adieu qu'il pensait définitif.
* Extrait des Epîlres et Elégies. Au moment où il croyait sa fin prochaine, le jeune poète eut un répit; il reprit un peu courage et écrivit ces vers, où l'on sent pourtant encore le frisson de la mort.
Oui, j'avais cru sentir dans des songes confus S'évanouir mon Ame et défaillir ma vie; La crnolle doulenr, par degrés assoupie, Paraissait s'éloigner de mes sens suspendus,
Et de ma pénible agonie Les tourments jusqu'à moi déjà n'arrivaient plus, Quo comme dans la nuit parvient à notre oreille Le murmure mourant de quelques sons lointains,
Ou comme ces fantômes vains Qu'un mélange indécis de sommeil et de veille Figure vaguement à nos yeux incertains.
Vous m'êtes échappés, secrets d'un autre monde.
Merveilles de crainte et d'espoir, Qu'au bout d'un océan d'obscurité profonde Sur des bords inconnus je croyais entrevoir.
Tandis que mon œil vous contemple, L'avenir tout à coup a refermé son temple, Et dans la vie enfin je rentre avec effort. Mais nul impunément ne vit de tels mystères, Le jour me rend en vain ses clartés salutaires.
Je suis sous le sceau de la mort !
Marqué de sa terrible empreinte, Les vivants me verront comme un objet de deuil Valu reste du trépas, tel qu'une lampe éteinte
Qui fume encor près d'un cercueil.
Pourquoi me renvoyer vers ces rives fleuries Dont j'aurais tant vouhi ne m'éloigner jamais? Pourquoi me rapprocher de ces têtes chéries. Objet de tant d'amour et de tant de regrets ?
HéUs ! pour mon âme abattue
Tous lieux sont désormais pareils.
Je porte dans mon sein le poison qui me tue : Cliangerai-je de sort en changeant de soleils? J'entends.... ma fin prochaine en sera moins amèrc; Mes amis, il suffit : je suivrai vos conseils, Et je mourrai du moins dans les bras de ma mère.
Principales œuvres ; Le Bonheur de l'élude, discours en vers et autres poésies (1817) ; Epîtres et Elégies (1819). — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II ; JVouveaux lundis, t. XI; Henri Potez, L'élégie en France avant le romantisme (1898).
PIERRE I.KaRUN 11
iV'"' à P^-otins en t7S5, mort à Pari's nn 1S73.
Dans le groupe des semi-romantiques, les uns, comme Millevoye, Loyson, Chênedollé, sont des ("■L'siaques mélancoliques, pr/curseurs do Lamartine ; les autres sont des lyriques épiques et sonores, précurseurs de Victor Hugo. Pierre Lebrun compte parmi ces derniers. Quoique l)ien inférieur au chef de l'école romantique, dans ses odes il a déployé des qualités d'énergie et de souffle dont on ne peut nier la beauté. Il rappelle parfois l'auteur des Odes et Ballades. La Grèce, qui tient une si énorme place dans la poésie de la première moitié du siècle, lui a fourni le sujet de son plus brillant poème. Il la visita, en revint ébloui et la chanta avec amour. Ce furent ses Orientales à lui. composées avant celles du maître, moins éclatantes et moins pittoresques, belles cependant et animées de cette haute inspiration humanitaire ijui fut la gloire des écrivains français et anglais, à l'époque glorieuse où l'Europe chrétienne s'indignait encore des abominables crimes commis par les Turcs. Gomme lyrique, Pierre Lebrun est bien supérieur à son homonyme, Lebrun-Pindare, qui ne fut, à tout prendre, qu'un habile versificateur. Dans son théâtre en vers il se montra novateur; son Cid d'Andalousie, joué en 1825, est di''jà tout romantique. Malheureusement le poète s'arrêta après cette pièce et deux ans plus tard il renonça à la poésie ; sa longue vie fut perdue pour l'art.
L'Océan <.
L'Océan, l'Océan ! là l'horizon immense, Sans borne et sans repos, finit et recommence ; Là, comme l'avenir, dans son immensité S'ouvre et grandit sans fin l'espace illimité ; Là l'infini. Le bruit du monde s'y vient taire; Nous n'y retrouvons plus nul écho de la terre ; Nul n'y laissa jamais l'empreinte de ses pieds, Et la vague toujours recouvre nos sentiers. Ainsi sur ce chemin où nul deux fois ne passe Tout souvenir de l'homme incessamment s'efface. Le passé sur nos pas ne saurait y venir ; Cet immense domaine est tout à l'avenir. L'homme ailleurs, malgré lui, replié sur lui-même. Se reporte aux objets qu'il regrette et qu'il aime ,
• Extrait des Poèmes et Poésies. Cea vers sont de 1817 ; ils ont certes une belle allure et de la profondeur.
Hors de lui-même, ici porté de toutes parts, Daus l'immense horizon il plonge ses regards, Monte au-dessus des cieux ; l'âme plus épurt^e Devient semblable à l'air dont elle est entourée. iSe vous retournez pas vers l'ancienne prison ; Regardez en avant ; poursuivez l'horizon ; Levez les yeux en haut, et, par delà ces voiles Où dans l'immense azm* Dieu jeta les étoiles. Et plus haut, par delà ces mondes inconnus Où les regards humains n'étaient pas parvenus Et qui, depuis que Dieu les lança dans leur siihère, N'ont pas fait jusqu'à nous descendre leur lumière ; Et par delà ces cieux, ces mondes infinis. Votre âme trouvera son père et son pays.
La Grèce soulevée ^
Comment ce peuple que naguère J'ai cru voir, sans désir, sans force, sans vertu. Sous les fers musulmans en silence abattu, Elève-t-il un cri de menace et de guerre ? Au sein d'un tel repos si semblable au trépas. D'où lui naît ce pouvoir qu'il ne soupçonnait pas ?
Grèce, alors que tu te réveilles, Chercherai-je si loin quel pouvoir si puissant Soulève tout à coup ton peuple frémissant ?
Et demanderai-je aux abeilles Pourquoi, dès mars en fleur, échappant au sommeil, Le Géphise les voit sur ses eaux murmurantes, De l'Hymette accourir si follement errantes,
Et si vives sous le soleil ?
C'est le printemps qui se révèle Dans cette existence nouvelle
1 Extrait du Voyage de Grèce (1827). Pierre Lebrun visita la Grèce en 1820, au moment où ce malheureux pays allait se soulever contre l'horrible tyrannie ottomane. Il assista au premier réveil de ce peuple héroïque et c'est alors qu'il écrivit une partie de ses vers. Son poème parut au lendemain de la bataille de Navarin, où l'Europe, après six ans d'inqualifiable inaction, anéantit la flotte turque. Dix mois plus tard une armée française chassait les Egyptiens de la Morée ; la Grèce allait être libre. Un grand nombre de poètes français ont célébré ces événements qui eurent un énorme retentissement en Europe.
PIERRE I-EBRUN 13
Dont elles ignorent l'auteur; Et c'est la liberté qui, puissante et féconde, Aux Grecs, frappés soudain du feu générateur, Fait sentir sa saison qui brille sur le monde. Des siècles rajeunis printemps réparateur. Le despotisme enfin combat contre lui-même.
Le peuple, las d'un joug extrême,
Soulève un jour son front tombé.
L'arc, pressé d'une main peu sage,
Se redresse et frappe au visage
Le maître qui l'a trop courbé.
Le désespoir qui croit s'élève à la menace ; La haine a son courage, et la peur son audace.
Pensait-on, en voyant l'Archipel calme et doux
En silence porter ce vaisseau d'île en île S
Que l'Archipel toujours fût un lac immobile,
Ou n'eût qu'un vent sans force, une onde sans coiiri-ôux?
Le colosse flottant s'admire en sa conquête ;
Et, dans le bel azur plongeant ses flancs d'airain ;
Sur les flots qu'il écrase il marche en souverain.
Fier du pavillon rouge éclatant sur sa tête ;
Mais, si le veut un soir sort du golfe d'Argos,
II peut, devant Hydra, s'entendre avec les flots ;
Et malheur au vaisseau, le jour de la tempête 1
Elle approche! elle vient ! l'éclair en est jeté. Vers Drajakan, un cri, par Scyllen répété 2, Frappe les Grecs de joie et les Turcs d'épouvante. C'est toi qui lui réponds, du haut de l'Erymanthe, Sainte Religion ', sœur de la Liberté ! J'ai vu, j'ai vu ces deux sœurs immortelles, Qui d'un peuple innocent ont écouté les pleurs, Paraître, et faire au ciel, avec leurs blanches ailes, Briller, l'une sa croix, l'autre ses trois couleurs *.
' Allusion au vaisseau ottoman qui recueillait chaque année les impositions (les différentes parties de l'Archipel.
* Noms des localités oii tombèrent le même jour les deux héros qui avaient tenté de soulever la Moldavie et la Valachie contre les Turcs.
* C'est Tarchevêque de Patras, Germanos, qui souleva la Morée, au début de la guerre de l'indépendance.
* Le drapeau des Grecs insurgés était bleu, vert et rouge.
Elles mêlent dans l'air leurs célestes emblèmes,
Et voilà qu'un drapeau formé dans les deux mêmes,
Est tombé sur la terre, aussitôt toute en fleurs ;
Je les vois maintenant, ces saintes alliées,
Qui se donnent la main, et, d'un front souriant,
Ont fait signe à la Grèce et montré l'Orient;
Et, l'une sur l'autre appuyées.
Pour toujours réconciliées,
Reprennent leur vol mutuel :
Comme au temps de leur premier âge,
Quand le Dieu qui hait l'esclavage
Les a fait descendre du ciel.
Les tyrans à ce Dieu doublement infidèles. Qui tenaient sous leurs lois un beau peuple avili,
De l'immense éclat ont pâli, Et déjà, fugitifs, cherchent leurs citadelles; Déjà de leurs pyrgos * s'échappent les agas Vers Coron et Nauplie et Corinthe et Fatras, Qui bientôt à leur tour les chasseront loin d'elles.
Car il est dans le ciel, il est dans le courage. Il est dans tout un peuple armé de désespoir Des forces que lui-même il ue saurait prévoir. II serait beau que seul il sortît d'esclavage, Et du peuple empesté nettoyât son rivage ! Ah ! parmi tant de flots, dût-il même échouer, Il peut être encor beau qu'il périsse; la gloire Couronne le malheur qu'on lui fait avouer : Le prix n'est pas toujours gagm'' par la vicloire. Souvent des chars vaincus ont partagé les chants Qu'oflraionl aux chars heureux les lyres de l'AlpIi'e. Platée et Marathon, n'est-ce pas dans vos champs Que la gloire a mis son tropliée ?
Quand Philippe, à la Grèce autrefois si falal. L'eut fait enfin tomber, mourante de sa lui te, Chéronée ! en ta plaine un lion colossal Fut élevé par elle en l'honneiu' de sa chulo, A ses héros vaincus monument triomphal.
* Pyrgos, petits cliàteaux carrés dans lusquuls vivaient les agas turcB, près Bureure du peuple.
La pierre encore, autour de son antique place ', Fait palpiter le cœur de l'étranger qui passe. Eh bien ! d'un noble efTort par un peuple entrepris, Un semblable trophée, est-ce un indigne prix? Serait-ce peu qu'enfin, d'une belle journée, La Grèce pût venger cinq siècles de mépris,
Et, retombant mais couronnée,
Voir le lion de Chéronée, Colosse dispersé, rassembler ses débris !
Sur la mort de Napoléon 2.
L'astre dont la splendeur couvrait l'Europe entière Soudain vient de descendre, et pour jamais a lui. Le siècle qui marchait brillant de sa lumière, Dans la nuit achevant une obscure carrière, Semble finir, descendre et s'éteindre avec lui. Un grand homme n'est plus ; et pour jamais a lui L'astre dont la splendeur couvrait l'Europe entière.
Au bruit tout à coup échappé
Du roc lointain de Sainte-Hélène,
Depuis les cimes de Calpé
Jusques au dernier Borysthène,
Les rois se sont levés, surpris ;
Les peuples ont poussé des cris :
« Il n'est plus 1 il n'est plus ! » Et dans l'Europe immense A ces cris, tout à coup, succède un grand silence. Eloigné mais non pas absent.
Prisonnier mais encor puissant, Le héros, sur sa vie exilée et captive, Comme aux jours où son sort brillait éblouissant, Attachait les regards de l'Europe attentive. Le monde encor semblait, sujet de son pouvoir. S'animer de lui seul, vivre de sa présence. Combien de passions, de crainte, d'espérance, Lui seul, de son rocher, faisait encor mouvoir!
* Le lion de Chéronée fut exhumé en 1818 par Odyssée, un dus Léros de l'In dépendance. Il gît encore, brisé en partie, dans la plaine sacrée d'où l'on aperçoit la cime neigeuse du Parnasse.
' Extrait d'un long poème lyrique écrit en 1821. Ces vers sont inférieurs à ceux de Maazoni, de Lamartine, de Victor Hugo et de Barbier sur Napoléon ; ils ont cependant assez de souffle. Comp. avec Napoléon IT, reproluit plus loin
Lui disparu, le monde est vide, solitaire, Immobile ; on dirait que ses derniers moments
Ne laissent plus d'événements
Dignes d'intéresser la terre.
Quelle torpeur semble saisir
L'Europe si longtemps active.
Et qui, sans but qui la captive,
N'a plus de vœu ni de désir !
Peut-être, vingt ans occupée
A craindre la terrible épée
Du soldat deux fois empereur,
Maintenant oisive et muette,
En secret même elle regrette
L'émotion de sa terreur.
Mais n'en croit-elle point quelque voix mensongère? Ce trépas, c'est un bruit peut-être insidieux? Qui le témoigne ? Et qui, sur la rive étrangère. L'a touché de ses mains et l'a vu de ses yeux ? IJst-il vrai ? se peutril qu'au monde soit ravie Une existence encor si pleine d'avenir 1
Et qu'une si puissante vie
Ainsi qu'une autre ait pu finir l Croirai-je qu'éteignant l'étoile vagabonde, Le sort ait pu soumettre à l'éternel repos Ce guerrier voyageur qui parcourut le monde
Avec un sceptre et des drapeaux !
Oui, le voilà, couché sur un lit funéraire, Sans sceptre, sans drapeaux qui lui parent la mort; Sans compagnons guerriers, sans pompe militaire,
Tout seul en présence du sort !
. Prêt à quitter les camps dont il aime l'image, L'habit qu'il y portait, il le revêt encor ;
Il a mis ses éperons d'or Pour le dernier combat et le dernior voyage. Os yeux, ces traits éteints, ce front creux et plombé, D'une mort domestique ont donc subi l'injure l Ce général fameux comment est-il tombé
Sans batailles et sans blessure l
0 défaite du conquérant l 0 combien, alors qu'il expire, Sa main laisse échapper de sceptres en s'ouvrant Que sa pensée entraîne avec elle en mourant D'images de combats^ et de gloire, et d'empire 1
Le puissant Charles- Quint, du trône descendu, Fit préparer vivant son si'pulcre ; et d'avance, Immobile et muet dans la bière étendu, Essayait de sa mort la nuit et le silence. Plus grand, Napoléon au faite de son sort, Au sommet oublieux de la toute-puissance.
S'était souvenu de la mort.
Dans l'abbaye antique * où trois races royales Lui doivent du tombeau les honneurs retrouvés. Où de cent rois épars les débris relevés Régnent silencieux sous les nefs sépulcrales, Vaste palais des morts, lui-même avait un jour Marqué l'espace étroit de son dernier séjour; El sur le marbre noir étaient déjà tracées Des paroles de deuiL non encore effacées.
Où donc est l'hôte couronné
A cette place destiné ?
Pourquoi sous cette voûte humide,
Aux regards si longtemps ouvert.
Ce caveau reste-t-il désert ?
Napoléon est mort et son sépulcre est vide l Des superbes humains incorrigible orgueil ! Vanité des grandeurs, vanité du cercueil 1
Néant dont un néant se joue !
Celui dont les désirs embrassaient l'univers S'est brisé dans la gloire ; et, pour dernier revers,
Jusque dans la mort il échoue l
Surpris à cet écueil nouveau,
De son âme démesurée
L'ambition, encor frustrée,
N'a pu même atteindre un tombeau.
* L'abbaye de Saint-Denis, oh il avait marqué son tombeau en i 8H . On sait qu'il repose aux Invalides depuis 1840. a
18 ClIRKSrOMAlHIE FRA^(:A1SK
Ail ! s'il avait voulu 1 si de ce rang suprême
Dont la gloire l'avait lealé
L'orgueilleux se fût contenté, Il aurait dans la mort porté son diadème; Et peut-être il vivrait! D'un trop superbe espoir Pourquoi la France a-t-elle encouragé l'audace ? Que de vœux insensés exaltaient son pouvoir ! Quel avenir nos chanls promettaient à sa race 1 Avouez-le, Français! oui, vous l'aimiez alors. J'ai souvent dans Paris enlendu vos transports
Accueillir ses vastes conquêtes; Je vous ai vus en foule éblouis de ses fêles Et des hauts monuments dont il chargeait vos bords; Vous marchiez, orgueilleux de commander en maîtres Aux peuples les plus grands, aux plus fiers potentats,
Et de régner siu" plus d'états
Que n'en connurent vos ancêtres.
Napoléon alors plaisait à tous les yeux : 11 était un héros, car il était heureux. Vous n'aperceviez pas, frappés de sa lumière, Le cortège de maux à son char attaché. Et derrière un vainqueur le despote caché. J'ai partagé longtemps votre erreur tout entière. Jeune, à l'erreur commune aurais-je résisté ?
Eh ! comment refuser d'y croire ?
Il avait revêtu la gloire
Des couleurs de la liberté ;
Et, d'une crédule ignorance
Délrompé trop tard aujourd'hui.
Mon cœur, en ne suivant que lui,
Ne croyait aimer que la France.
Comme il m'avait séduit! Que son éclat vainqueur Avait fait dans mon âme une profonde empreinte ! Ah 1 sa mémoire en moi n'est pus encore éteinte, Et son nom prononcé fait palpiter mon cœur' .
1 II faut se rappeler que Pierre Lebrun fat élevé au prytaaée de Saint-Cyr, fondé par Napoléon, et reçut une gratification de l'emperear pour sa première ode.
OASIMIK DELAVIGNIO l'J
11 est, il est dans le génie Un ascendaul, un charme, un attrait enchanté : Une force puissante, aveugle, indéfinie, Nous entraine vers lui comme vers la beauté.
Comme elle, il séduit la jeunesse;
Comme elle, il répand une ivresse
Qui trouble l'âme et la raison.
Et dont l'invincible poison Une fois éprouvé nous subjugue sans cesse.
Il peut nous tromper, nous trahir.
Nous contraindre de le haïr, Mais, comment oublier la foi jadis donnée? Comment perdre jamais ce premier sentiment, Cette admiration tendre et passionnée, Que les plus détrompés repoussent vainement? On le blâme, on l'accuse, on le hait, on l'abhorre; Mais notre cœur souvent en secret se dédit,
Et, même alors qu'il le maudit,
Se surprend à l'aimer encore*.
l'iLueipales œuvres en vers à lire : (Porrin et Ci«, Paris), Poésies (18074827); Théâtre : Marie-Stuart ('1820); Le Cid d'Andalousie (1825). — Critiques à consulter: Sainte-Beuve, Portraits co>iieini)orains,T. II (1841); Vinet, Eludes sur la littérature française au XIX' siècle ; Paul Albert, La littéralure française au XIX» siècle; G. Merlet, Tableau de la littérature française.
Né au Havre en 1793, mort à Lyon en 1843,
Il débuts au lendemain de Waterloo par des odes éloquentes, d'unpatriotisme noble, écrites pour consoler la France de ses gloires abattues. Ses Messéniennes eurent un succès énorme. Elles renferment de fort beaux vers; malheureusonient elles sont, en main§ endroits, déparée par le style empire, la rhétorique boursouflée du pseudo-classicisme, la manie des allusions antiques, ridicule dans des sujets modernes où il s'agissait d'exprimer des sentiments français. Plus tard,
1 C'est à peu près l'opinion moyenne des Français qui ont pardonné à Napoyéoa. sa tyrannie en soxivenir de sa gloire immortelle.
:20 CHRKSTOMATIllK FUANr.AISE
SOUS l'infl nonce du romantisme, la poésie de l'auteur se haussa à une forme plus ])elle. Gomme Ij'rique, cependant, il est à peine l'rgal de Pierre Lebrun ; on ne saurait le comparer à aucun des grands romantiques. C'est par son théâtre qu'il s'est élevé le plus haut. Là, il a montré une originalité réelle. Dans ses premières pièces dramaliques il a devancé, lui aussi, sur certains points, Victor Hugo, Diimns, Alfred de Vigny, et, plus tard, parallèlement à eux, il a contribué à créer le nouveau théâtre. Ses pièces comiques en vers ont la môme valeur littéraire. Pendant l'ère romantique, il fut à peu près le seul à soutenir la dignité de la gronde comédie ; Jules Lemaîlre va jusqu'à dire qu'il ouvrit les voies à Emile Augier. Son théâtre, très scénique, très élevé, serait immortel s'il était soutenu par le prestigieux style du chef de l'école à laquelle il se rattacha sans l'imiter servilement.
 Lord Byron^.
L'Europe doit l'absoudre, en lançant l'analhème
Sur tes tristes imitateurs.
La gloire n'appartient qu'aux talents créateurs;
Sois immortel : tu fus toi-même.
Il brille d'un éclat que rien ne peut ternir, Ce tableau de la Grèce au cercueil descendue. Qui n'a plus de vivant que le grand souvenir
De sa gloire à jamais perdue.
Contemplez une femme, avant que le linceul En tombant sur son front brise votre espérance. Le jour de son trépas, ce premier jour du deuil Où le danger finit, où le néant commence : Quelle triste douceur ! quel charme attendrissant! Que de mélancolie, et pourtant que de grâce Dans ses lèvres sans vie où la pâleur descend 1 Comme votre œil avide admire en frémissant Le calme de ses traits dont la forme s'efface, La morne volupté de son sein pâlissant ! Du corps inanimé l'aspect glace votre âme; Pour vous-même attendri, vous lisez vos deslins Dans l'immobilité de ses beaux yeux éteints. Ils ont séduit, pleuré, lancé dos traits do flamme,
1 Extrait des Messéniennes (1815-1822). — La mort de lord Byron, qui mouni: de la lièvre pendaut qu'il comballait pour l'indépentlaiice de la Grèce, a inspir.;' pliisii'urs poètes franc;ais, Lebrun et Lamartine entre autres. Pour ce dernier, voir le Dernier chant du pèlerinage d'Harohl dans les iXouvelles méditationpoétiques.
Et les voilà sans feux, sans larmes, sans regard !
Pour qu'il vous reste un doute, il est déjà trop tard ;
Mais l'espoir un moment suspendit votre crainte,
Tant sa tête repose avec sérénité !
Tant la main de la mort s'est doucement empreinte
Sur ce paisible front par elle respecté,
Où la vie en fuyant a laissé la beauté !
C'est la Grèce, as-tu dit, c'est la Grèce opprimée; La Grèce belle encor, mais froide, inanimée ; La Grèce morte!... Arrête, et regarde ses yeux :
Leur paupière longtemps fermée
Se rouvre à la clarté des cieux.
Regarde, elle s'anime ; écoute^ sous ses chaînes
Son corps frémit et s'est dressé.
Ce pur sang, que le fer a tant de fois versé. Pour se répandre encor bouillonne dans ses veines;
Son front qui reprend sa fierté.
Pâle d'un long trépas, menace et se relève ;
Son bras s'allonge, et cherche un glaive; Elle vit, elle parle, elle a dit : Liberté !
Morte, lu l'admirais ; vivante, qu'elle est belle l
Tu ne peux résister à son cri qui t'appelle !
Tu cours, tu la revois, mais c'est en expirant.
Oh 1 qui pourrait des Grecs retracer les alarmes,
Les vœux^ les chants de deuil mêlés au bruit îles ;iriiios?
Autour de la croix sainte, au pied des monts rrraul,
Le peuple confondait dans l'ardeur de son zèle
Son antique croyance avec sa foi nouvelle,
Invoquait tous ses dieux, et criait en pleurant :
(i Vent (]ui donnes la vie à des fleurs immortelles,
» Toi, par qui le laurier vieillit sans se flétrir ;
» Vent qui souffles du Pinde. accours, étends tes ailes
» Ton plus beau laurier va mourir !
» Flots pnrSj où s'abreuvait la poésie antique, » Child-Harold sur vos bords revient pour succomber ; » Versez votre rosée à ce front héroïque
» Que la mort seule a pu courber.
» Dieux rivaux, de nos pleurs séchez la source amêre ; » Dieu vainqueur de Satan, Dieu vainqueur de Python.
» Renouvelez pour lui les jours nombreux (l'IIoinère
» Et la vieillesse de Milton ! »
■ N'invoquez pas les vents, iuseusés que vous êtes 1 Leur souftlfi aime à flétrir la palme des poètes,
Tandis qu'il mûrit les poisons !
N'invoquez pas les flots des fontaines sacrées ; Ils brûlent tôt ou tard les lèvres inspirées
Pour qui semblaient couler leurs dous ! N'invoquez pas les dieux ; ils dorment, la inorl veille. Pour peu qu'un bruit de gloire ait dénoncé vos jours
A son impitoyable oreille,
La mort entend ; les dieux sont sourds ! II n'est plus 1 il n'est plus 1 toi qui fus sa patrie, Pleure, ingrate Albion: l'exil pava ses chants. Berceau de ses aïeux \ plem'e, antique Neuslrie;
Corneille ot lui sont tes enfants.
Et toi que son trépas livre sans espérance Aux cbaînes des tyrans qu'auraient punis ses vers, Pleure, esclave ; son luth consolait la souflVance,
Son glaive am-ait brisé tes fers !
Les Grecs le vengeront, ils l'ont juré : la gloire
Prépare les funèbres jeux
Qu'ils vont ofl"rirà sa mémoire.
Qu'ils marchent, que son coeur repose au milieu d'eux,
Enseveli par la Victoire.
Alors avec le fer du Croissant abattu
Ils graveront sur son dernier asile :
« 0 sort ! que ne l'épargnais-tu ?
» Il chantait comme Homère, il fût mort comme Achille ! » Ah ! quels que soient les lieux par sa tombe illustrés. Temple de la vertu, des arts, de la vaillance. Dont Londre est fière encore et qu'a perdu la Krance, Son ombre doit s'asseoir sous tes parvis sacrés. Westminster, ouvre-toi 1 Levez-vous devant elle.
De vos linceuls dépouillez les lambeaux. Royales majestés 1 et vous, race immortelle, Majestés du talent, qui peuplez ces tombeaux ! Le voilà sur le seuil, il s'avance, il se nomme
• La famille de Lord Byron est originaire de Norinwnfiie ; ges aïeux suivirent Qnillaume-le T^onquérROl fn Angleterre.
Pressez- VOUS, faites place à ce digne liéritier ! Millon, place au poète ! Howe, place au guerrier ! Pressez-vous, rois, place au grand homme l