‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 114 sur 166 · LES AUTRES · texte numérisé non relu

LES AUTRES

Si!

UN JEUNE HOMME, à Cyrano.

Mais à la fin monsieur, quelle raison Avez- vous de haïr Montfleuryî

CYRANO, gracieux, toujours assis.

Jeune oison.

J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. Primo : c'est un acteur déplorable, qui gueule, Et qui soulève avec des han 1 de porteur d'eau, ' Le vers qu'il faut laisser s'envoler 1 — Secundo : Est mon secret...

BDMOND ROSTAND 4^

LE VIEUX BOURGEOIS, derrière Ini.

Mais vous nous privez sans scrupule De la Glori$e I Je m*entéte...

CYRANO, tournant sa chaise vers le bourgeois, reapeetaeiiaemMit.

Vieille mule, Les vers du vieux Baro valant moins que zéro» J'interromps sans remords !

LBS PRiciBUSBS, dans les logea.

Ha! — Ho!— Notre Baro!

Ma chère! — Peut-on dire?... — Ahl Dieu!...

CYRANO, tournant sa chaise vers les loges, galant.

Belles personnes, Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes De rôve, d'un sourire enchantez un trépas, Inspirez-nous des vers... mais ne les jugez pas !

BBLLEROSB

El l'argent qu'il va falloir rendre !

CYRANO, tournant sa chaise vers la scène.

Bellerose, Vous avez dit la seule intelligente chose ! Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous :

Il se lève, et langant un sac sur la scène.

Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous 1

LA SALLB, éblouie..

Ah !... Ohl...

JODELBT, ramassant prestement la bourse et la soupesant.

A ce prix-là, Monsieur, je t'autorise A venir chaque jour empêcher la Clorise /...

LA SALLB

Hu!... Hal...

JODBLBT

Dussions-nous même ensemble être buésl...

BBLLBROSS

II faut évacuer la salle!...

486 QHRESTOlfATUIE FRÀNÇAISK

JODBLET

Evacuez!...

On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satlflftdt. Mais la fraie B'azrète bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Lee femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.

LB BRBT, à Cyrano.

C'est fonl...

UN FACHEUX^ qui s'est approché de Cjrrano.

Le comédien Montflcary! quel scandale! Mais il est protégé par le duc de Candale 1 Avez-Yous un patron ?

CYRANO

NonI

LE FACHEUX

Vous n*avez pasi...

CYRANO

Nonl

LB FACUEUX

Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?...

CYRANO, agacé.

Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? Non, pas de protecteur...

La main à son épée.

mais une protectrice l

LE FACHEUX

Mais vous allez quitter la ville?

CYRANO

C'est selon.

LE FACHEUX

Mais le duc de Candale a le bras long t

CYRANO

Moins long Que n'est le mien...

Montrant son épée.

(fuand je lui mets cette rallonge I

BDMOXD ROSTAND * 487

LB FACHEUX

Mais vous ne songez pas à prétendre...

CYRANO

J'y songe.

LB FACHEUX

Mais...

CYRANO

Tournez les talons, maintenant.

LE FACHEUX

Mais...

CYRANO

Tournez 1 — On dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

LE FACHEUX, «hari.

Je...

CYRANO, marchant sur loi. .

Qu*a-t-il d'étonnant ?

LB FACHEUX, rectdant.

Votre grâce se trompe...

Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?..

LB FACHEUX, même jeu.

Je n'ai pas...

CYRANO

Ou crochu comme un bec de hibou ?

LB FACHEUX

Je...

CYRANO

Y distingue- t-on une verrue au bout t

LE FACHEUX

Mais...

CYRANO

Ou si quelque mouche, ft pas lents, s'y promène? Qu'a-t-il d'hétéroclite?

499 CURKâTOMATHCK raA^VuSJI

LE FACHEUX

Ohî ..

CTHA-Xi)

Est-ce nn phénomène ?

LS FACHEl X

Mais d'y porter les yenx. j'avais su me jrarler !

r.VHA.Vu

Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?

LE FArjTEUX

J'avais...

CYRANO

n vous dégoûte alors ?

LE FACHEUX

Monsieur...

, CTBA.NO

Malsaine Vous semble sa couleur *

LB FACHEUX

Monsieur 1

CYRA>0

Sa forme, obscène?

LE FACHEUX

Mais du tout!...

CYRANO

Pourquoi donc prendre un air dénigrant f — Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?

LE FACHEUX, balbutiant.

Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

CYRANO

Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule f Petit, mon nez? Holà!

LE FACHEUX

Ciel !

CYRANO

Enorme, mon nez!

— Vil camus, sot camard, tête plaie, apprenez Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, Attendu qu'un grand nez est proprement Tindice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis, et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, Déplorable maraud! car la face sans gloire Que va chercher ma main en haut de votre coi, Est aussi dénuée...

Il le soufflette.

LB FACHBUX

Ai!

CYRANO

De fierté, d'envol, De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle.

De somptuosité^ de Nez enfin, que celle...

Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.

Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

LB FACHBUX, se sauvant.

Au secours ! A la garde !

CYRANO

Avis donc aux badauds. Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, Et si le plaisantin est noble, mon usage Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuirt

DB 6UICUB, qui est descendu de la scène, avec les marquis. Mais à la fin il nous ennuie!

U£ VICOMTB DB VALVBRT, haussant lês épaules.

Il fanfaronne!

DE 6UICHB

Personne ne va donc lui répondre?...

49U CIIRBSTOMATmB FRANÇAISK

LB VICOMTB

Personne?

Attendez t Je vais lui lancer un de ces traits 1...

Il B'avanoe vers Cyrano qui l'observe, et se eampaut devant lui d'un air fat.

Yons... VOUS avez un nez... heu... un nez... très grand.

CYRANO, gravement.

Très.

LB VICOMTB, riant.

Hal

CYRANO, imperturbable.

C'est tout?...

LB VICOMTB

Mais...

Ah ! non! c'est un peu court, jenne homiDe ! On pouvait dire. . . Oh ! Dieu ! . . . hien des choses en somme. .. En variant le ton, — par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez. Il faudrait sur le champ que je me Tamputasse ! » Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse : Pour }K)ire, faites- vous fabriquer un hanap ! » Descriptif : « C'est un roc I... c'est un pic... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap?... C'est une péninsule ! » Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule? D'écritoire, monsieur, ou de boite à ciseaux ? » Gracieux : « Aimez- vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes? » Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétanez ' . La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane 1 » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampelephantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! »

* Prendre du petuu, du tabac, arcbaisme.

EDMOND HOSTAND 491

Cavalier : a Quel, Tami, ce croc est à la mode ?

Pour pendre son chapeau c'est vraiment très eommode \ »

Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,

T'enr humer tout entier, excepté le mistral l »

Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand fl '8Mgne t »

Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigiie 1 »

Logique : « Est-ce une conque, ôtes-vons un triton? »'

Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on? »

Respectueux : c Souffrez, monsieur, qu'on tous saine,

C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue t »

Campagnard : a Hé, ardé 1 C'est-y tm nez? Nanain^ 1

C'est queuqu' navet géant ou ben quenqn' melon nain ! »

Militaire : c Pointez contre cavalerie ! »

Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie?

Assurément, monsieur, ce sera le gros lot t »

Enfin parodiant Pyrame* en un sanglot :

« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître

A détruit l'harmonie 1 H en rougit, le traître ! »

— Voilà ce qu'à peu près^ mon cher, vous m'auriez dit

Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit ;

Mais d'esprit, 6 le plus lamentable des êtres.

Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres

Vous n'avez que les trois qui forment le mol : Sot !

Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut

Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,

Me servir toutes ces folles plaisanteries,

Que vous n'en eussiez pas articulé le quart

De la moitié du commencement d'une, car

Je me les sers moi-même, avec assez de verve.

Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

DB omCHB, voulant emmener le vicomte pétrifié.

Vicomte, laissez donc 1

LB VICOMTB, saiToqué.

Ces grands airs arrogants 1

* Ili I Regardez, est-ce un nés ? Non pas, c'est q[uelque navet géant on bien quelque melon nain. — Ardé, ou plutôt ardez, est la corruption du vieux verbe français aregarder, employé d'abord pour regarder.

* Allusion aux vers ridicules de Pyrame et Thitbé (1G23), tragédie de Théophile de Viau : Le voilà oe poignard qui du sang de son maître — S'est loaillé l&chement I II eu rougit, le traître !

&90 CHRESTOMATHIB FRANÇAIS K

LB VICOMTB

Personne?

Attendez 1 Je vais lui lancer un de ces traits 1...

U B'avanoe vers Cyrano qai l'observe, et se eampaut devant lui d'an air fat.

Yons. . . vous avez un nez. . . heu. . . un nez. . . très grand.

CYRANO, gravement.

Très.

LB VICOMTB, riant.

Hal

CYRANO, impertnrbable.

C'est tout?...

LB VICOMTB

Mais...

CYRANO

Ah 1 non! c'est un peu court, jeune homiDe ! On pouvait dire. . . Oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme. . . En variant le ton, — par exemple, tenez ; Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez. Il faudrait sur le champ que je me l'amputasse ! » Amical : « Mais il doit tremper dans votre lasse : i^our boire, faites- vous fabriquer un hanap ! » Descriptif : « C'est un roc I... c'est un pic... c'est un cap î Que dis-je, c'est un cap?... C'est une péninsule ! » Curieux ; a De quoi sert celte oblongue capsule? D'écriloire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? » Gracieux : « Aimez- vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétanez ' . La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée? » Prévenant : « Gardez- vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampelephantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! »

* Prendre du pctnu, du tabac, arcbaisme.

SraroHD ROSTAMD 491

Cavalier : « Qaei, l'ami, ce croc est à la mode 1

Poar peadre son cbapcui c'est Traiment très «ommode 1 »

Emphaliqae : ■ Aucun ventiia peut, nei magiitral,

T'eurtinmer tont entier, excepté le uttstral 1 n

Dramatique: « C'est la Her Rouge quand il niguet >

Admiratif : « Pour an parfumeur, quelle enseigne I »

Logique : « Est-ce nue conque, étes-vons an triton ? »

Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on¥ s

Respectueux : f SonlTrez, moasîear, qn'on vons salue.

C'est là ce qni s'appelle avoir pignon sur rue I »

Campagnard : s Hé, ardél C'esl-ynn ueiî NauaiuM

C'est qnenqo' navet géant ou ben quenqn' melon nain ! »

Militaire : • Pointes contre cavalerie 1 »

Pratique : « Vonlez-vons le mettre en loterie 1

Assurémpnt, monsieur, ce sera le gros lot I »

EtiQu parodiant Pyrame* en un sanglot :

■ Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître

A détruit l'harmonie t II en rougit, le traître ! u

— VoiU ce qu'à peu près, mon cher, vons m'auriez dit

Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit ;

Mais d'esprit, d le plus lamentable des êtres,

Vons n'en eûtes jamais un atome, et de lettres

Vons n'avez que les trois qui forment le mol : Sot !

Enssiez-vons eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut

Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries.

Me servir tontes ces folles plaisanteries,

Que vous n'en eussiez pas articulé le quart

De la moitié du commencement d'une, car

Je me les sers moi-même, avec asseï de verve.

Mais je ne permets pas qn'un autre me les serve.

DE auiCHB, voulut «mmansr la TleomUpArifll,

Vicomte, laissez donct

LB VICOMTE, loITaqui.

Ces grands airs arrogants I

' Dir Uegariiti, est-ci na n«mT Non paa, c'eM quslqua iiBv«t géant on biin qaelqas mglon aaia. — Ardé, OD pInUt ardu, «at la oormpCioii du vitax vaibt fran;ai9 angarder, amployé d'abord pour ngarder.

• Allusion aox vers liditnara dg Pyram* «i TAf/M 11(351, tragidia da TUopblla d< Visa ; L( voilï <W poignard qui du aaug da ton mattn — S'Nl wniilU lAchamaal I II au rougit, la traltn t

492 GHRESTOMATHIB FRANÇAISE

Un hobereau qui... qui... n'a môme pas de gants t

Et qui sort sans rubans, sans bouffettesS sans ganses' 1

CYRANO

Moi, c est moralement que j'ai mes élégances.

Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,

Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;

Je ne sortirais pas avec, par négligence,

Un affront pas très bien lavé, la conscience

Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,

Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.

Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,

Empanaché d'indépendance et de franchise;

Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est

Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset.

Et tout couvert d'exploits qu'eu rubans je m'attache,

Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache.

Je fais, en traversant les groupes et les ronds.

Sonner les vérités comme des éperons.

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