X. Les poètes exotiques
Louis Fréchette 670
Sur le Mississipi 670
F^lé^i»' 671
Octobre 673
A la France 673
Hélène Vacaresco 674
L'écriture 675
Le silence 675
r.hanl de rjruerre 676
I^i cloche pour les morts 677
Tristt'sses d'autrefois 677
Larmes refoulées 678
( 'hansons roumaines 678
(Poètes)
Derniers classiques et semi-romantiques.
Un phénomène frappant marque la première période de ce siècle : c'est la désharmonie qui existe entre la prose et les vers. Tandis que Chateaubriand, dès 1801, commence l'évolution romantique, et épanche dans toutes ses œuvres sa puissante imagination poétique, les écrivains en vers de la période napoléonienne continuent à imiter les froids versilieatcurs du XVIIIe siècle ; ils paraissent ignorer que le romantisme coule déjà à pleins bords. La critique les a flétris du nom de pseudo-classiques. Pour la majorité d'entre eux, cette appellation est juste ; elle serait inexacte pour quelques-uns chez qui l'on sent les influences nouvelles et qui marquent la transition entre les écoles opposées. On a d'ailleurs trop sévèrement jugé les prédécesseurs de Lamartine. Fussent-ils aussi inférieurs qu'on l'a aflirmé, ils mériteraient encore de figurer dans ce livre ne serait-ce que pour mieux faire ressortir l'immense progrès dû au romantisme. Mais ces écrivains, quoique de second rang, ont une valeur indéniable ; leurs œuvres renferment aussi de uobles pensées et de beaux vers.
MÎLLEVOYE (Charlks-Hubeht)
y^ à Abbeville eu 178:*, mort à Paria en ISIS,
Poét»' Composite, accid^nlel conflu<Mit do doux écoles litl(Vaircs qui ont inèh' en lui huirs courants contraires, il subit d'abord l'influence ;/n''Co-latinc des savants académiciens do la fin du XVIII» siècle, dont I^'s travaux d'érudition provoquèrent un moment le retour à Part antique, (^omme André (iliénier, mais avec beaucoup moins de talent, il t'écrivit alors des êh'jries d'inspiration hell»'*nique. Et comme déjà se faisait sentir le romantisme ossianique et moyen-Ageux, il composa
aU3si des poèmes ehevBleri'3c[uo3, De tout telo, il n'est presque ri.'u roâli'. C'est ilans ses i-l^jiiws niuilerues, où il h. exprima ses senlimpnls personnels, i[u'il tul quelijiiirfoia vraiment poètr, aïoc une douceur (>i'-iiétranto et mi''laiic(iU<iuv il'un rliarme ri'ol. Diins cii (.'l'iire-M, son lali'nt, selon Sainlo-Etuve, est coi nmt; la légère esquisse du génie lai uar- '
Danaé^
La nuit rèjrnf! ; les venta assiègent en fiiria La nt>r 0(1 Uanai^ va, dans la sombre mer, IV'rir avec SOI) lîls, le Uls d^ Jupiter ! Danaê Je ses liras rctiviroiinc, <?l s'écrie ; n Nous ue reverrous plu» les rivages J'Ar^'os ; )[oii pure nous coticUrniie aux omliros êlcrneljps. Aimable fl clier enfant, dors, lureé par les flotn ; Vagues, liorniez ; ilorruez, soiiirraiices niateriiplles :
■ 0 mon fils I lu ne crains ni lo courroux îles vi:ji Is,
Ni la nuit sans clai'tè, ni la vagnf sonore ;
Ton doux et jeune cceur se rit des flots mouvants
Qui passent sur ton front sans le toiii;hrr encori'.
Ah ! si tu comprenais nos dangers et nos tiiaux.
Tu seulirais aiLssî mes alanries mortelles.
Mais non... dors, mon mirant ; dors, liercé par les lluLs;
Vagues, doniioz; dormez, souffranct^s maternel li's '.
€ Tyudarides brillants, dont lYclat toujours pur, Des turbulentes mers lilaiicliit le uoir uzur, 0 célestes gémeaux, que le nocher révère ! Ce fils d'un sang divin, n'est-il [las votre frère I De Uaiiaé plaiutivu écoulez les san;.'1ols : Veillez sur nous, du haut des voûtes élernellcs. Et toi, dors, mon enfant ; dors, bero; par les flots ; Vagues, dormez ; dormez, souffrances maternelle:: 1
» Cyclades, chastes sa'urs, igui flottez sur la nier, El couronnez au loin les flots bruyants d'IDgêul Je me confie à vous : du flls de Jupiter Attirez sur vos bords la barque pruli'gée.
OHRKSTnMATHTK FRANCAISR
aussi des poèmes chevaleresques. De tout cela, il ii*est presque rien resti^. Ost dans ses éléf?ies modernes, où il a exprimé ses sentiments personnels, qu'il fut quel(|uofois vraiment poète, avec une douceur pénétrante et m«''lancoliquc d'un cliarme rrel. Dans ce genre-là, son talent, selon Sainte-Beuve, est comme la légère esquisse du génie laniartinien.
Danaé^
La nuit rèjrne; les vents assiègent en furie La nef où Danaé va, dans la sombre mer, Périr avec son fils, le (ils de Jupiter ! Danaé de ses bras l'environne, et s'écrie : « Nous ne reverrons plus les rivages d'Argos; Mon père nous condamne aux ombres éternelles. Aimable et cher enfant, dors, bercé par les flots ; Vagues, dormez ; dormez, soulîrances maternelles !
a 0 mon lils ! tu ne crains ni le courroux des vents,
Ni la nuit sans clarté, ni la vague sonore ;
Ton doux et jeune cœur se rit des flots mouvants
Qui passent sur ton front sans le toucher encore.
Ah ! si tu comprenais nos dangers et nos maax,
Tu sentirais aussi mes alarmes mortelles.
Mais non... dors, mon enfant ; dors, bera^ par les flots;
Vagues, dormez; dormez, soufl'rances maternel les î
« Tyndarides brillants, dont l'éclat toujours pur, Des turbulentes mers blanchit le noir azur, 0 célestes gémeaux, que le nocher révère ! Ce fils d'un sang divin, n'est-il pas votre frère 1 De Danaé plaintive écoutez les sanglots : Veillez sur nous, du liant des voûtes éternelles. Et toi, dors, mon enfant ; dors, bercé par les flots ; Vagues, dormez ; dormez, soufl'rances maternelleLî î
» Cyclades, chastes sœurs, qui flottez sur la mer, Et couronnez au loin les flots bruyants d'Egée ! Je me confie à vous : du fils de Jupiter Attirez sur vos bords la barque protégée.
1 Extrait des Elégies. Cette pièce d'inspiration antique rappelle I» manière d'André Chénier, dont Millevove avait du reste lu l'œuvre manuscrite.
MILLKVOYE
Sers une autre Laloiie, u palmier de Délosî Etends sur nous aussi tes feuilles immortelles. Et toi, dors, mon enfant ; dors, bercé par les flots ; Vagues, dormez ; dormez, souffrances maternelles l
» N*ai-je point découvert sur les flots aplanis Tes enfants balancés mollement dans leurs nids, Fille du Dieu des vents, tutélaire Alcyons? N'ai-je pas entendu ta plainte monotone? Au nom de ton Céix englouti dans les eaux, Que la docile mer se calme sous tes ailes! Et toi, dors, mon enfant ; dors, bercé par les flots ; Vagues, dormez ; dormez, souffrances maternelles !
» Déesse aux pieds d'albâtre, orageuse Thétis, Du souverain des Dieux, toi fille auguste et chère, Tu sais, hélas l quels pleurs coûtent les jours d'un flis; Mère, prête l'oreille aux plaintes d'une mère. » Thétis entend sa voix, et dit : « Nymphes des eaux, » Confiez leurs destins aux Cyclades fidèles ! » Et toi, dors, jeune enfant ; dors, bercé par les flots; » Vagues, dormez ; dormez, souffrances maternelles 1 »
L'Anniversaire^.
Hélas ! après dix ans je revois la journée
Où l'âme de mon père aux cieux est retournée.
L'heure sonne : j'écoute... 0 regrets ! 6 douleurs !
Quand cette heure eut sonné, je n'avais plus de père :
On retenait mes pas loin du lit funéraire ;
On me disait : « Il dort ; » et je versais des pleurs.
Mais, du temple voisin, quand la cloche sacrée Annonça qu'un mortel avait quitté le jour. Chaque son retentit dans mon âme navrée,
Et je crus mourir à mon tour.
Tout ce qui m'entourait me racontait ma perte : Quand la nuit dans les airs jeta son crêpe noir. Mon père à ses côtés ne me fit plus asseoir, Et j'attendis en vain à sa place déserte Une tendre caresse et le baiser du soir.
* Extrait (les Elégies.
CHRKSTOMATHIK FRANÇAISE
Je voyais l'ombre auguste et chère
M'apparaître toutes les nuits;
Inconsolable en mes ennuis, Je pleurais tous les jours, même auprès de ma mère. Ce long regret, dix ans ne Tont point adouci ; Je ne puis voir un fils dans les bras de son père, Sans dire en soupirant : « J'avais un père aussi ! v. Son image est toujours présente à ma tendresse. Ah ! quand la pâle Automne aura jauni les bois, 0 mon père ! je veux promener ma tristesse Aux lieux où je te vis pour la dernière fois.
Sur ces bords que la Somme arrose, J'irai chercher l'asile où ta cendre repose :
J'irai d'une modeste fleur
Orner ta tombe respectée.
Et sur la pierre, encor de larmes humectée,
Redire ce chant de douleur.
Le poète mourante
Le poète chantait : de sa lampe fidèle S'éteignaient par degrés les rayons pâlissants \
Et lui, prêt à mourir comme elle,
Exhalait ces tristes accents :
« La fleur de ma vie est fanée ; Il fut rapide, mon destin !
De mon orageuse journée Le soir toucha presqu'au matin.
» Il est sur un lointain rivage Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort. Sous ses rameaux trompeurs, malheureux qui s'endort Volupté des amours ! cet arbre est ton image, Et moi, j'ai reposé sous le mortel ombrage; Voyageur imprudent, j'ai mérité mon sort.
» Brise-loi, Ivre tant aimée l Tu ne survivras point à mon dernier sommeil ;
Et tes hymnes sans renommée Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil.
« Extrait des £/^^t65. Comparer cette pièce avec celle de Lamartine dans les Sowoellea Méditations.
CHKNEnOLLE
Je ne paraîtrai pas devant le trône austère Où la postérité, d'une inflexible voix,
Juge les gloires de la terre, Comme l'Egypte, au bord de son lac solitaire,
Jugeait les ombres de ses rois.
» Compagnons dispersés de mon triste voyage, 0 mes amis ! ô vous qui me fûtes si chers ! De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne. Femmes ! vos traits encore à mon œil incertain
S'offrent comme un rayon d'automne,
Ou comme un songe du matin.
Doux fantômes ! venez, mon ombre vous demande Un dernier souvenir de douleur et d'amour : Au pied de mon cyprès effeuillez pour offrande
Les roses qui vivent un jour. »
Le poète chantait : quand la lyre fidèle S'échappa tout à coup de sa débile main ;
Sa lampe mourut, et comme elle
Il s'éteignit le lendemain.
Œuvres à lire de Millevoye : Elégies (1812-1814). — Pour la critique, consulter : Sainte-Beuve, Cotiser ies du lundi ; G. Merle t, Tableau de la littérature française (1800-1815) l" volume (1883) ; Henri Potez, L'élégie en France avant le romantisme (1898).
CHÊNEDOLLÉ (Charles-Julien Lioult de)
yé à Vire en il69, mort au Goisel en 1S33.
Par son goût pour la poésie didactique et purement intellectuelle, il se rattache au XVIII" siècle, surtout dans ses premières œuvres, fu'i il y a malheureusement beaucoup de vers poncifs et plats. Son poème, Le Génie de l'homme, est cependant un effort sérieux vers la liante poésie philosophique ; ses descriptions du monde et ses dévoloppements métaphysiques ont parfois la grandeur et l'amplitude des meilleures pages de Buffon. Dans ses dernières œuvres, sous l'influence des idées nouvelles, il évolue vers le lyrisme romantique.
CHRESTOMATIIIK PRANT.AISB
Le Soleil.
Soleil ! astre sacrA, contemple ton empire! Tout vit par les regards, tout brille, tout respire ! Souverain des saisons, le monde est ton palais, Les globes sont ta cour, et le ciel est ton dais. Notre terre à les yeux sans fin se renouvelle, Et roulant nos débris sur sa roule éternelle, Le temps emporte tout, mais il ne t'atteint pas. Les révolutions, longs tourments des Etats, Ebranlent notre globe et te sont étrangères. Tu n*es jamais troublé du bruit de nos misères ; El ton front, toujours calme, éclaire les loml)oaux Des p3uples, dont tu vis s*élever les berceaux. Qui pourrait s'égaler à ta vaste puissance ? Ta présence est le jour, la nuit est ton absence, La nature sans toi, c'est l'univers sans Dieu. Père de la lumière, et des vents et du feu, Renfermant dans les plis de ta robe éclatante Le rubis, Témeraude et l'opale inconstante, D'une pluie à jets d'or inonde l'univers ; Et la décomposant dans le prisme des airs. Nuance des saisons la mobile ceinture; Suspends au front des bois un réseau de verdure ; Et prodiguant partout un luxe de couleurs. Dore, argenté ou rougis le panache des fleurs ; Donne un habit de neige au lys qui vient d'éclore, Et l'arc-en-ciel au paon, et la pourpre à TAurore; Et garde pour les yeux ce pavillon d'azur, Ce manteau de saphirs d'où s'échappe un jour pur Et que la vaste mer réfléchit dans son onde. Voilà comme par toi se décore le monde. Oh ! de quel saint transport mon cœur est agité, Grand astre ! Quand tes feux dans Tair ont éclaté, Soleil, quelle est ta pompe! Oui. lorsque la lumière, Symbole radieux de la beauté première.
Enflamme les forêts, les monts et les déserls. Brille, et se multiplie en flottant sur les mers,
« Extrait du Génie de l'homme (1807).
CHKNKOOLLE
Je crois voir de Dieu inèine, au sein de son ouvrage,
Partout se réfléchir la glorieuse image ;
Et, dans Tombre du soir, ton globe moins ardent
Vient-il à se pencher aux bords de l'Occident,
Qu'avec respect encor j*y retrouve Terabléme
Du souverain moteur, lorsqu'il fixa lui même
A la création un terme limité,
Et rentra dans la nuit de son éternité !
La France sous la Terreur^.
France ! de quels tableaux tu fus épouvantée,
Quand Septembre, levant sa tête ensanglantée,
T'ouvrit un avenir et de deuil et de pleurs !
Qui pourrait égaler la plainte à tes douleurs ?
Le signal est donné ; le carnage commence :
La mort tend ses filets sur ce royaume immense.
De cent mille proscrits nul ne peut échapper.
Et, sans distinction, le fer doit tout frapper.
Faut-il redire ici la vieillesse immolée ;
Dans les bras de la mort la pudeur violée ;
Malesherbes, Sombreuil, sous la hache abattus,
Expiant soixante ans de gloire et de vertus?
Sur le seuil de la vie on moissonne Tenfance ;
I^ beauté, les talents, coupables d'innocence.
Fatiguaient tour à tour le glaive des bourreaux ;
Et la seule vertu montait aux échafauds.
Quel est ce char sanglant, mystérieux, immenso,
Dont la roue en tous sens va, revient et s'élance,
Et foule les autels et les sceptres brisés,
Et la tête des Rois dans sa course écrasés?
La Démence le monte, et la Terreur le guide.
Voyez-vous comme au bruit de sa marche rapide,
Tout est glacé d'horreur. Tous les nœuds sont brisés,
Les parents, les amis entre eux sont divisés.
La peur isole tout : plus de fils, plus de père ;
lia mort s'offre aux proscrits, farouche et solitaire.
Pas un cœur ! La pitié n'ose plaindre leur sort,
Ni de ses pleurs d'amour environner leur mort ;
Extrait du Oéniê de l'homme.
8 CHRESTôMATHIE FRAN«.AliiE
El pourlaat. du trépas quand tout «^lait la proie.
Plusieurs cherchaient la mort, et la mort fit leur joie î
Mais l'éternel Autour qui veut tout conserver,
Epure quand il frapj^, et punit pour sauver.
Sa main, en châtiments conjme en b»:»nt*^s féconde,
Dérobait ma patrie aux insultes du monde,
Et ses profonds d»^sseins sur l'Empire français
Le couvraient à la fois de honte et de succès.
Quels contrastes ! les hras de nos quatorze armées
Alviltaient Tltalie et l'Autriche alarmées.
La mort s'é[H)u van tait, et fuyant devant nous,
Sur les rangs ennemis frappait tous ses grands coups.
On vit la Politique, errante, tHrhevelée.
Refuser Sii l»alance à l'Europe ébranlée :
Nos marches ressemblaient aux marches des volcans,
La honte est au Forum, la gloire est dans les camps :
La liberté voilée. Euménide sanglante.