GEORGES RODENBACH
Béguinage flamand ^
Au loin, le Béguinage avec ses clochers noirs, Avec son rouge enclos, ses toits d'ardoises bleues Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs, S'étend dans la verdure et la paix des banlieues.
Les pignons dentelés étagent leurs gradins Par où monte le Rêve aux lointains qui brunissent Et des branches parfois, sur le mur des jardins, Ont le geste très doux des prêtres qui bénissent.
En fines lettres d'or chaque nom des couvents Sur les portes s'enroule autour des banderoUes, Noms charmants chuchotes par la lèvre des vents : La maison de l'Amour, la maison des Corolles.
Les fenêtres surtout sont comme des autels Où fleurissent toujours des géraniums roses. Qui mettent, combinant leurs couleurs de pastels, Comme un rêve de fleurs dans les fenêtres closes.
Fenêtres des couvents ! attirantes le soir Avec leurs rideaux blancs, voiles de mariées Qu'on voudrait soulever dans un bruit d'encensoir Pour goûter vos baisers, lèvres appariées !
Mais ces femmes sont là, le cœur pacifié,
La chair morte, cousant dans l'exil de leurs chambres ;
Elles n'aiment que toi, pâle Crucifié,
Et regardent le ciel par les trous de tes membres !
Oh ! le silence heureux de l'ouvroir aux grands murs. Où l'on entend à peine un bruit de banc qui bouge, Tandis qu'elles sont là, suivant de leurs yeux purs Le sable en ruisseaux blonds sur le pavement rouge.
Oh ! le bonheur muet des vierges s'assemblant ! Et comme si leurs mains étaient de candeur telle Qu'elles ne peuvent plus manier que du blanc, Elles bordent du linge ou font de la dentelle.
1 Extrait de La Jeunesse blanche (1886). — C'est dans cette pièce qu'on peut !♦* mieux saisir le mysticisme catholique, très flamand, de l'auteur.
C'est un charme imprévu de leur dire « ma sœur » Et de voir la pâlçur de leur teint diaphane Avec un pointillé de taches de rousseur Comme un camélia d'un blanc mat qui se fane.
Rien d'impur n'a flétri leurs flancs immaculés, Car la source de vie est enfermée en elles Comme im vin rare et doux dans des vases scellés Qui veulent, pour s'ouvrir, des lèvres éternelles !
Cependant quand le soir douloureux est défunt, La cloche lentement les appelle à complies \, Comme si leur prière était le seul parfum Qui pût consoler Dieu dans ses mélancolies !
Tout est doux, tout est calme au milieu de l'enclos ; Aux offices du soir la cloche les exhorte, Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos, Avec des glissements de cygne dans l'eau morte.
Elles mettent un voile à longs plis ; le secret
De leur âme s'épanche à la lueur des cierges ;
Et, quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait
Voir le Seigneur marcher dans un Jardin de Vierges !
Et l'élan de l'extase est si contagieux. Et le cœur à prier si bien se tranquillise. Que plus d'une, pendant les soirs religieux, L'été, répète encor les Avé de l'église ;
Debout à sa fenêtre ouverte au vent joyeux. Plus d'une, sans ôter sa cornette et ses voiles, Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux Le rosaire ^ aux grains d'or des priantes étoiles !
Souvenances.
Tel soir fané, telle heure éphémère suscite Aux miroirs de mes yeux les souvenirs d'un site
* Substantif participe, féminin pluriel, de l'ancien verbe complir^ accomplir: la dernière partie de l'office qui se dit ou se chante après vêpres.
^ Grand chapelet, du latin du moyen âge, rosarium^ rosier, parce que chaque grain du chapelet était composé d'une rose.
— Sites recomposés qu'on eût dit oubliés ! — D'un canal mort avec deux rangs de peupliers * Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres. Décor d'ime prairie où de bêlantes chèvres S'appellent l'une l'autre avec des voix aussi Blanches comme leur laine et d'un air si transi... Décor surtout de vous, vieux quais en enfilade, Pignons, rampes de bois par-dessus l'eau malade Où chaque feu miré se délaye en halo, Fragile et fugitif paysage de l'eau Qui sous un heurt de vent tout à coup s'évapore Et fait que l'eau se mue en sommeil incolore.
Sites instantanés, comme à peine rêvés,
En contours immortels je les ai conservés
Et je les porte en moi depuis combien d'années!
Seul un ciel identique en nuances fanées,
Triste comme celui qui me les faisait voir,
Les a ressuscites de moi-même ce soir !
Et c'est ainsi toujours qu'au hasard des nuages
Revivent dans m©n cœur de souffrants paysages.
Principales œuvres de G. Rodenbach (Lemerre, éditeur, Paris): Les Tristesses (1879) ; La Mer élégante (1881) ; L'hiver mondain (1884); La jeunesse blanche (1886) j Le Voyage dans les yeux (1893) : Les Vies encloses (1896^ ; Du silence (1888) ; Le Miroir du ciel natal (1898). — Critiques à consulter : Ch. Fuster, Les poètes du clocher (1889); Jules Lemaitre, Impressions de théâtre (1895)-; Gaston Deschamps, La vie et les livres (1895) ; Virgile Rossol, Histoire de la littérature française hors de France (1895); Gustave Kahn, Revue blanche, T. XII (1891); Fernand Gregh, Revue de Paris, (Iw janvier 1899); Camille Mauclair, Revue des Revues, (ib février 1899) ; Van Hamel, Georges Rodenbach (1899) ; Emile Verhaeren, Revue encyclopédique (28 ianvier 1899) ; van Bever et Paul Léautaud, Poètes d'aujourd'hui (19(X)).
Né à Gand en 1862.
Ce n'est pas en vers que l'auteur de La Princesse Maléùie, de Pelléas et Mélisandet de Sagesse et destinée, de La Vie des abeilles, de VOiseau Bleu, de la Mort, est un admirable poète. Il débuta par des poésies et il en fit d'intéressantes ; pourtant on s'occuperait fort peu de ces binettes de début si elles ne permettaient pas de comprendre l'évolution de son génie littéraire. Les premiers vers de Maeterlinck sont symbolistes et très subtils, fort alambiqués parfois, mais ils sont aussi comme enveloppés de cet éther de mystère et de mélancolie, qui rend si prenants ses merveilleux drames. D'ailleurs, il fait entendre une autre note dans ses
* On reconnaît Ici l'auteur de Bruges la Morte.
GHBBST. FR. POÈTES ^
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Chansons, où s'rpanouit le charme naïf et doux de la poésie populaire. •Maeterlinck aurait pu devenir un grand artiste en vers; il a préféré suivre une autre voie. Faut-il le regretter ? Assurément non. Qu'aurait-il pu faire de mieux que ses chefs-d'œuvre en prose?
Feuillage du oœur^
Sous la cloche de cristal bleu De mes lasses mélancolies, Mes vagues douleurs abolies S'immobilisent peu à peu :
Végétations de symboles, Nénuphars - mornes des plaisirs, Palmes lentes de mes désirs.
Mousses froides, lianes molles.
Seul, un lys érige d'entre eux, Pâle et rigidement débile, Son ascension ^ immobile Sur les feuillages douloureux.
Et dans les lueurs qu'il épanche Comme une lune, peu à peu, Elève, vers le cristal bleu, Sa mystique prière blanche.
Reflets ^
Sous l'eau du songe qui s'élève.
Mon âme a peur, mon âme a peur !
Et la lune luit en mon cœur Plongé dans les sources du rêve.
Sous l'ennui morne des roseaux.
Seuls les reflets profonds des choses, * Des lys, des palmes et des roses Pleurent encore au fond des eaux.
Les fleurs s'effeuillent ime à une Sur le reflet du firmament.
Pour descendre éternellement Dans l'eau du songe et dans la lune.
* Extrait de Serres chaudes (1889).
* Voir page 198, note 1.
' Ici le mot, détourné de son sens, veut dire : le fait d'être dressé.
* Extrait du recueil Les Serres chaudes (1889 .
Chanson ^.
Ils ont tué trois petites filles
Pour voir ce qu'il y a dans leur cœur.
Le premier était plein de bonheur, Et, partout où coula son sang, Trois serpents sifflèrent trois ans.
Le deuxième était plein de douceur, Et, partout où coula son sang, Trois agneaux broutèrent trois ans.
Le troisième était plein de malheur Et, partout où coula son sang, Trois archanges veillèrent trois ans.
Chanson.
— Et s'il revenait un jour, Que faut-il lui dire ?
— Dites-lui qu'on l'attendit Jusqu'à s'en mourir...
— Et s'il m'interroge encore Sans me reconnaître?
— Parlez-lui comme une sœur, Il souffre peut-être...
— Et s'il demande où vous êtes, Que faut-il répondre?
— Donnez-lui mon anneau d'or, Sans rien lui répondre...
— Et s'il veut savoir pourquoi La salle est déserte ?
— Montrez-lui la lampe éteinte Et la porte ouverte...
Et s'il m'interroge alors Sur la dernière heure ?
— Dites-lui que j'ai souri De peur qu'il ne pleure...
Chanson.
J'ai cherché trente ans, mes sœurs, Où s'est-il caché?
* Extrait de Douze Chans ons (1897).
J'ai marché trente ans, mes sœurs, Sans m'en rapprocher.
J'ai marché trente ans, mes sœurs,
Et mes pieds sont las, Il était partout, mes sœurs.
Et n'existe pas...
L'heure est triste enfii), mes sœurs,
Otez vos sandales ; Le soir meurt aussi, mes sœurs,
Et mon âme a mal...
Vous avez seize ans, mes sœurs.
Allez loin d'ici, Prenez mon bourdon \ mes sœurs, • Et cherchez aussi
Œuvres poétiques à lire de Maeterlinck (Vanier, P. V. Stock, Paria; Lacomblez, Bruxelles, éditeurs): Serres chaudes (1889); Douze Chansons (1^7); Serres chaudes et Quinze Chansons (1900). Pour ses œuvres en prose, voir le volume I de cette Chrestomalhie. — Critiques à consulter : Edmond Pilon, Mercure de France (avril 1896) ; A. Mockel, Revue wallonne (juin 1894) et Revue encyclopédique (24 juillet 1897) ; Robert de Souza, La poésie populaire et le lyrisme sentimental {i9dl9) ', Paul Léautaud, Poètes d'aujourd'hui (iQQO): A. Symons, The Symbolist movemenl in Literature (1900) ; Désiré Horrent, Les Ecrivains belges d'aujourd'hui (1904) ; Jethro Bithell, Life and writings of Maurice Maeterlinck (1918).