‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 137 sur 176 · CHARLES YAN LERBER6HE · texte numérisé non relu

CHARLES YAN LERBER6HE

Et qui traîne encore dans le crépuscule bleu,

Un écho des jours plus beaux et des temps plus heureux.

Pas même une chanson» mais une voix sans parole.

Qui ne parle de rien, ne sait rien, mais qui console.

Une ondulation dés blés profonds et des eaux ;

Le silence n'en est pas troublé, ni le repos.

A peine la perçoit-on, tant elle est peu de chose.

Elle ne pourrait pas faire trembler une rose.

Ni éveiller un oiseau. Pourtant, en cette voix,

Vit tout un monde invisible, enchanté, d'autrefois^

En ce souffle léger, où se mêlent des parfums,

Respirent et soupirent des cœurs longtemps défunts.

Et d'immortels visages, adorables et calmes,

Y sourient à travers des guirlandes et des palmes.

On entend bruire en elle, éclore, et puis mourir

Les ailes et les lèvres brûlantes du Désir,

Et les douces paroles, ferventes et sacrées,

Qu'en ces ténébreux bosquets l'Amour a murmurées.

Sa résonance d'or emplit encor les cieux ;

Il faut prêter l'oreille à son chant mystérieux.

Le songe, qui la pénètre, laisse dans l'âme une ombre.

Et le bonheur qui s'en éveille, dans la pénombre,

Hésite et pâlit — voyez : déjà c'est l'avenir.

Les cimes étemelles commencent à bleuir.

Danâ les airs doux et pâles les étoiles se fondent ;

Un jour nouveau se lève dans la splendeur du monde.

Celles qui sortent, en ce voluptueux matin,

Qu'emplit encore l'étrange écho du soir lointain.

Heureuses et charmées, mais craintives, elles toutes.

Sur la pointe des pieds, silencieuses, l'écoutent.

Immobiles, et d'un doigt sur leurs lèvres posé,

Retenant leurs doux souffles, ainsi que leurs baisers ;

Elles l'écoutent mourir dans les fleurs matinales.

Dans l'éblouissement de leurs âmes virginales,

Mourir, la prestigieuse et souveraine voix.

Qui chante dans l'aurore pour la dernière fois,

Et meurt souriante et lasse, à leurs songes pareille,

Parmi des fleurs qui s'ouvrent, qui tremblent, qui s'éveillent-

Œuvres à lire de van Lerberghe (Lacomblez, Bruxelles ; Société du Mercure do France, Paris, éditeurs) : Entrevisions (1898): La Chanson d'Eve (1904). — Critiques à consulter : Albert Mockel, Charles van Lerberghe (19(>4); Georges Rency, Les Physionomies littéraires {\9^)', Henri Liebreclit, Histoire de la littérature belge d'expression française (1910).

ALBERT MOCKEL

» Né à Ougrée-lez-Liège en 1866.

Il fut an des symbolistes de la première heure et surtout un verlainien raffiné et subtil. Au début, son credo dut être le vers de son maître :

De la musique ayant toute chose.

A Paris, où il habite depuis longtemps, Albert Mockel s'est fortement francisé ; il n*en a pas moins gardé, comme son ami intime van Lerberghe, le goût des visions fuyantes et imprécises, la sensation fraîche et ingénue des phénomènes, la tendance à l'idéalisation de l'homme du Nord. G^est un poète délicat et fin, qui a. su unir à la spontanéité de Tinspiration poétique la technique sûre du véritable artiste.

La chambre vide \

La lampe est allumée.

Et blanche, glorieuse, toute parée,

la table est prête pour l'accueil.

Unies au lourd argent légué d'anciennes années,

des roses, l'une à l'autre, en guirlandes sourient,

et le cristial qui fait du vin des pierreries

chante déjà la bienvenue

au maître fatigué qui passera le seuil.

La porte est close; la chambre est tiède et recueillie;

il semble que le vol des heures s'y repose.

La Joie, — on le dirait, — aux rires de la clarté

scintille clair parmi les frêles verreries.

Mais n'est-ce un long et lourd effluve de mélancolie

qui monte des profondeurs du parc déserté ?...

Ah! l'odeur est trop douce, de toutes les fleurs exhalées!

Quelque chose s'étouffe ici, d'irrévélé,

et la croisée, ouverte encore

vers l'ombre aux mirages épars,

attend un front pensif qui ne s'y penche pas.

Tout est calme ;

la terre élargit son sommeil,

et les vents dorment au creux des vallées.

Le ciel se meut, profond d'étoiles.

Sur les cimes du parc, là-bas, sur les plaines,

et jusqu'au fleuve dont les eaux pâles

au plus loin des mers sont allées,

la nuit est un voile impalpable qui plane.

* Extrait de Chantefable un peu naïve (1891).

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Ici vers les allées et les allées

d'où s'est enfui déjà l'été,

la lampe au verbç d'or chante une cantilène

comme un appel humain confusément jeté ,

qui va mourir, aérien, parmi les chênes.

Méditantes et attentives

sous les heures dont l'aile est reclose S

toutes les choses retiennent leur haleine ;

et dans l'air où n'oscille plus nulle brise

le silence est comme une plume suspendue.

Hélas! hélas I dans la chambre déserte

en vain brûle la lampe de bienvenue;

hélas I en vain; et la croisée ouverte

prolonge son regard dans l'ombre incertaine.

La nappe est fraîche et blanche en vain, comme une femme;

Time vers l'autre, en vain, se penchent les fleurs enlacées.

Oh! en vain toutes choses palpitent comme une âme,

comme une âme d'amante, douce et blessée...

Le maître est loin ; le maître est loin d'ici.

Est-il venu, jadis, le maître bienvoulu ?

A-t«il jamais connu le tiède azyle ^

et sait-il que la lampe veille, et sait-il

que dès toujours, pour lui, la table est dressée?.

Ou bien, s'il est parti, au gré du fleuve, vers les villes,

insoucieux, de rive en rive, comme on rêve,

en souriant aux pleurs qui glissaient de ses rames ?

Peut-être il vient, la bouche amère, à un foyer vide de flamme,

pleurer la maison délaissée?

Là-bas, là-bas, en fugitif esclave du destin,

à l'heure où son étoile à l'horizon se lève

songe4-il à la chambre douce de roses

où le soir à son front allégeait la pensée ?

— Ah ! ne sait-il qu'ici, prête pour le festin,

la coupe de cristal attend toujours sa lèvre?

Le maître est loin; le maître est loin : et les mauvaises routes ont emporté ses pas qui hésitaient peut-être... Ou peut-être, perdu aux carrefours qu'on redoute,

* Néologisme formé avec dos (fermé), comme dëclos, enclos et forclos.

• Orthographe primitive du mot asile (venu du grec olauXov, par le latin asylum). Les symbolistes ont l'innocente manie des orthographies archaïques et des ponctuations étranges, qu'ils croient plus nobles et plus esthétiques.

fuit*îl éperdûment la suave saveur

des vins où le soleil a mûri des prestiges \

— et cràint-il le soudain vertige dont on meurt...

Le silence frémit, en suspens, comme une feuille.

L'heure voltige, hésite, puis se pose.

Mais la porte, toujours hélas, reste close;

nul talon familier ne frappera le seuil

et, gardienne oubliée, ivre de lassitude,

pour encore attester l'inutile trésor,

la lampe, érigeant haut sa haute flamme d'or,

brûle l'aride solitude.

Mirages ^

Une haleine d'été frôle, à peine,

l'eau des lagunes immobiles.

Des voiles, dans l'heure aérienne,

glissent d'île en île.

Les iris de la mer et les lilas des cieux

mêlent à la lumière tme flore hyaline ^;

perdue au vide radieux,

une aile là- bas, longue et fine,

est un son de cristal aux cieux.

L'ombre de la barque est bleue sur les eaux ; une vague s'y joue et fourmille de roses. Quel délice plus pur qu'en aspirer l'arôme, — . cueillir l'azur aux flots, et dans l'ombre des roses ?... L'âme n'est-elle pas l'illusion d'une onde où, parmi le matin suave, se prolonge un rêve aux dômes d'or sur lui-même penché? Vois : tout est confondu dans le songe des choses ; lîen n'est plus que mirage, et les plus beaux mensonges sont dits par ces lointains où des palais légers naissent du flot où ils reposent.

Là-bas, une voile blanche glisse sur son reflet qui tremble et pénètre la mer unie.

^ Ici, cela veut dire des fantasmagories, des images éclatantes et étranges.

' Le mot mirage veut dire à la fois une illusion d'optique, qui fait voir un objet non existant, par exemple de l'eau dans le désert, et une îUusion morale séduisante. Il est pris ici dans le premier sens.

' Du grec ùâ^ivo;, par le latin hyalîinus : transparent comme le verre.

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