‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 30 sur 176 · LIONI · texte numérisé non relu

LIONI

« Tu mourras comme traître.

» Maudit sera le jour où tu fus notre maître. » Tes palais et tes fiefs grossiront le trésor; » Ton nom disparaîtra, rayé du livre d'or. » Tu mourras où ton front ceignit le diadème, » L'escalier des Géants, à ton heure suprême, » Verra le criminel par ses pairs condamné, » Périr où le héros par eux fut couronné.

Montrant les portraits des doges.

» Entre nos souverains, contre l'antique usage,

» Tu ne revivras pas dans ta royale image.

» A la place où ton peuple aurait dû te revoir,

» Le tableau sera vide, et sur le voile noir,

» Dont la main des bourreaux recouvre leurs victimes,

» On y lira ces mots : Mis à mort pour ses crimes! »

FALIERO

Bords sacrés, ciel natal, palais que j'élevai.

Flots rougis de mon sang, où mon bras a sauvé

Ces fiers patriciens qui, sans moi, dans les chaînes,

Rameraient aujourd'hui sur les flottes de Gênes,

De ma voix qui s'éteint recueillez les accents.

Si je fus criminel, sont-ils donc innocents ?

Je ne les maudis pas : Dieu lui seul peut maudire ;

Mais voici les destins que je dois leur prédire :

Faites pour quelques-uns, les lois sont des fléaux;

Point d'appuis dans un peuple où l'on n'a point d'égaux.

Seuls héritiers par vous des libertés publiques,

Vos fils succomberont sous vos lois despotiques.

Esclaves étemels de tous les conquérants,

Ces tyrans détrônés flatteront des tyrans,

Leurs trésors passeront, et les vices du père

Aux vices des enfants légueront la misère.

Nobles déshonorés, un jour on les verra,

Pour quelques pièces d'or qu'un juif leur jettera,

Prostituer leur titre, et vendre les décombres

De ces palais déserts où dormiront vos ombres.

D'un peuple sans vigueur mère sans dignité.

Stérile en citoyens dans sa fécondité.

Lorsque Venise enfin, de débauche affaiblie,

Ivre de sang royal, opprimée, avilie,

Morte, n'offrira plus que deuil et désespoir.

Qu'opprobre aux étrangers, étonnés de la voir,

En sondant ses cachots, en comptant ses victimes.

Es diront : « Elle aussi, mise à mort pour ses crimes ! »

BENETINDE

Par respect pour ton rang nous t'avons écouté.

Et tant que tu vivras tu seras respecté.

Tu nous braves encor : le peuple te rassure ;

Mais autour du palais vainement il murmure.

N'attends rien que de nous : d'une part de tes biens

Tu pourras disposer pour ta veuve et les tiens.

Dis-nous quels sont tes vœux, carton heure est prochaine

Parle.

FALIERO

Laisse-moi seul.

BENETINDE, montrant Israël.

Qu'au supplice on l'entraîne !

ISRAËL, il s'avance et tombe à genoux devant le doge.

Soldat, je veux mourir béni par cette main ' Qui de l'honneur jadis m'a montré le chemin.

FALIERO

Au revoir dans le del, mon vieux compagnon d'armes ! Jusqu'à ton dernier jour, toi, qui fus sans alarmes, Sois sans remords !

Il se lève.

Avant de subir ton arrêt.

Embrasse ton ami...

ISRAËL

Mon prince daignerait...

FALIERO

Titre vain ! entre nous il n'est plus de distance : Quand la mort est si près l'égalité commence.

BENETINDB, aux soldats qui entourent Israël.

AUez !j

Aux membres de la junte.

Retirons-nous.

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