‹ [Christ et Antéchrist]; (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE · texte numérisé non relu

QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE

« 0 mirabile giustizia di te, Primo motore, ta non di voluto mancare a nessuna potenzia Vovdlne e qualita de sua necessari affetit. 0 stupenda nécessita! »

LEONARDO DA. VINCI

« О que ta justice est merveilleuse, Premier moteur, tu n'as pas voulu priver aucune force de son ordre et de ses qualités indispensables. О divine nécessité 1 »

(Traité de mécanique de léqkard de yikgi).

Le cordonnier Gorbolo, citoyen de Milan, étant rentré chez lui fort tard et en état d'ébriété, avait reçu de sa femme, selon sa propre expression, plus de coups qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour aller de

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Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se rendit chez sa voisine la fripière goûter au miliacci, sorte de gelée de sang de porc, Gorbolo chercha dans ses poches les quelques pièces de monnaie échappées à la rapacité de la ménagère, confia la garde de la boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.

Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il marchait sans se presser dans la tortueuse et sombre impasse, si étroite qu'un cavalier y rencontrant un piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive chaude, les œufs pourris, le vin aigre et la moisissure des caves.

Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette de ciel bleu qui se détachait entre les maisons hautes, prenant plaisir à voir le bariolage des chiffons de toutes sortes, qui puaient au soleil, sur les cordes tendues de fenêtre à fenêtre, Gorbolo se consolait en se répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à exécution « Malafemina, buona femina, vuol bastone. Toute femme, bonne ou mauvaise, a besoin du bâton. »

Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là régnait un va-et-vient digne d'un marché. D'une porte à l'autre, malgré les cinq sous de droit d'entrée imposé par les fondateurs, une quantité de gens passaient, portant des bonbonnes de vin, des paniers, des corbeilles, des caisses, des planches, des poutres, des paquets, quelques-uns même conduisaient par la bride des mulets et des chevaux. Les prêtres chantaient des Te Deum nasillards. Les lampes brûlaient devant

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les autels et, à côté, des gamins jouaient à sautemouton, les chiens se reniflaient, des mendiants en haillons se bousculaient.

Gorbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de badauds qui écoutaient avec un malin plaisir la dispute de deux moines. Le frère Gippolo, franciscain, à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, fra Timoteo, dominicain, que. François étant semblable au Christ de quarante façons avait occupé au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer ses stigmates des blessures de Jésus.

Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette thèse les plaies de sainte Catherine qui portait au front la marque sanglante de sa couronne d'épines, tandis que saint François en était dépourvu.

Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de l'obscurité de la cathédrale sur la place d'Arengo, la plus animée de Milan, encombrée de boutiques de petits commerçants, poissardes, fripiers, marchands de légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustes sur cette place, et aucune loi, aucune amende n'avaient eu raison de leur entêtement.

— La belle salade de \^altellina, des citrons, des oranges ! Yoilà les artichauts, l'asperge, la belle asperge ! appelaient les marchands de légumes.

Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que des couveuses.

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Un ânon qui disparaissait sous des liottes pleines de raisins noir et blanc, de cormorans, de betteraves, de choux, de fenouil et d'ail, braillait désespérément « lo-io-io! Son conducteur frappait à grands coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par ses cris gutturaux : « Arril arril »

Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes chantait une plaintive Interner ata.

Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée d'un collier de molaires, serrait entre ses genoux la tête d'un patient et avec des mouvements adroits de prestidigitateur arrachait une dent avec des tenailles.

Les gamins lançaient des toupies dans les jambes des passants. Le plus intrépide de la bande, le moricaud Farfaniccio, apporta une souricière, lâcha la souris et se prit à la pourchasser un balai à la main en criant d'une voix stridente et sifflante :

— Eccola ! eccola ! La voilà ! la voilà I

En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une marchande obèse, la grosse Barbaricci, qui tranquillement tricotait un bas. Elle sauta, cria comme une échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en chasser la souris.

— Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien I criait-elle pourpre de rage.

Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait de joie. Au bruit, un homme portant un énorme cochon se retourna. Le cheval du docteur Gabbadco qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un mar-

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chand de vieille ferraille. Les écumoires, les poêles, les casseroles, les bassines croulèrent avec fracas, tandis que messer Gabbadeo, efTaré, galopait brides lâchées en criant :

— Arrête, arrête donc, poivrière du diable!

Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient aux croisées. Au-dessus de la place tourbillonnait un ouragan de rires, de jurons, de cris et de sifflets.

Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier songeait avec un humble sourire :

— Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les femmes qui rongent leurs maris, comme la rouille ronge le fer I

Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le soleil, il les leva vers l'énorme bâtisse inachevée entourée d'échafaudages, l'église érigée par le peuple à la gloire de la nativité de la Vierge, Marix Nascenti.

Grands et petits avaient pris part à sa construction. A côté des merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau de la reine de Chypre, s'étalait l'offrande faite à la Vierge, par la vieille fripière Catherine, qui, en dépit de l'hiver rude, s'était privée de son unique vêtement chaud d'une valeur de vingt sols.

Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès de l'édifice, remarqua ce matin une tour nouvelle et s'en réjouit. Les maçons taillaient les pierres. Sur le débarcadère du Lagetto, près de San Stefano, non loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les barques, on déchargeait d'énormes cubes de marbre

blanc qui scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies glapissaient; les ouvriers rampaient le long des bois ainsi que des fourmis.

Et le grand édifice montait, hérissait un nombre infini de clochetons et de tours blanches dans le ciel apuré — hommage éternel du peuple à la Vierge sainte.

Gorbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui conduisait à la cave du taveinier allemand Tibald. Après avoir poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami, l'étameur ScarabuUo, demanda une chope de vin, des petits pâtés chauds au cumin — des offeleiti — huma lentement une gorgée, croqua une bouchée de pâte et dit :

— Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais I

— Pourquoi? ■ ,

— Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier équivaut à plonger sa main clans un sac plein de vipères pour en retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte, Scarabullo, que d'être affligé d'une femme!

A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à des mendiants affamés les mer-

veilles d'une ville comme Berlinzona, capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus en avait le plus. Et tout proche coulait une source de vernaccio — le meilleur vin de l'univers, —ne contenant pas une goutte d'eau. Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles.

— Messieurs, déclara- t-il triomphalement, en soulevant son vieux chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front, messieurs, je viens du camp des Français !

— Que dis-tu, Gorgolio .^ Sont-ils déjà ici ?

— Gomment donc !.,. àPavie... Ah ! laissez-moi respirer... Je suis essoufflé. J'ai couru si vite.., ne voulant pas qu'un autre avant moi vous apprît la nouvelle.

— Tiens, voilà une chope ; bois et raconte. Quel peuple est-ce les Français ?

— Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche. Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en un mot, des barbares ! Ils ont des pistolets et des arquebuses

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de huit coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins, féroces, avec les oreilles et les queues coupées,

— Sont -ils nombreux? demanda Mazo.

— Gomme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord !

— Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont nos amis et alliés...

— Nos alliés I Tiens bien ta poche ! Des amis pareils •sont pires que des ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le bœuf. . .

— Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les crois-tu nos ennemis?

— Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et ils disent : ce Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne laisserons pas une pucelle... »

— Les misérables I cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur la table que verres et bouteilles en tremblèrent.

— Notre More, continuait Gorgolio , danse sur ses pattes de derrière au son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des hommes : (( Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assas-

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sins. Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre. » Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc.

— Tu mens , Gorgolio !

— Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche ! Ecoutez encore, messere, leurs prétentions : « Nous allons, disent-ils, conquérir l'Italie, avec ses mers et ses terres ; puis nous soumettrons le grand Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, nous effacerons votre nom delà liste des peuples de la terre.

— C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille chose ne nous est arrivée.

Tout le monde se tut.

Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel :

— La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit : « Le voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. 0 Florence, ô Rome, П Milan, le temps des chansons et des fêtes est passé ! Repentez-vous ! repentez-vous ! Le sang du duc Jean Galeas est le sang d'Abel tué par Gaïn ! Implorons le pardon du Seigneur ! »

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— Les Français ! les Français ! Regardez ! disait Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne.

L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilioche, gros homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient légèrement gris.

— Sacrement de l'autel ! dit le sergent en frappant sur l'épaule de Gros Guilioche. Trouverons-nous enfin dans cette sacrée ville une chope de hon vin ? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge comme du vinaigre !

Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée s'allongea auprès d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la table avec une chope et cria en mauvais italien :

— Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas salé !

— Oui, mon frérot ! soupira Gros Guilioche, quand je pense au bourgogne de chez nous ou au précieux Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, mon

cc^iir se fend ! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. Buvons, ami, à notre chère France :

Du grand Dieu soitmauldit à outrance, Qui mal vouldroit au royaume de France !

— Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à Gorgolio.

— Des balivernes. Ils déprécient nos лапз et louangent les leurs.

— Les voyez- vous monter sur leurs ergots, ces coqs français, grogna l'étameur. La main me démange de les corriger I

Tibald, le patron allemand, qui portait un gros venlre sur de petites jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu à sa ceinture de cuir, servit aux Français un demi-broc de vin fraîchement tiré k' la barrique, noQ sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.

Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla délicieux, puis cracha et fit une grimace de dégoût: Devant lui passa la fille du patron, Lotta, jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme ceux de Tibald.

Le Gascon cligna malicieusement de l'œil à son с ;marade et tortilla crânement sa moustache rousse. Puis,- ayant bu une nouvelle chope, entonna la chanson des soldats de Charles VIII :

Charles fera si grandes batailles, Qu'il conquerra les ïtaiiles.

En Jérusalem entrera Et mont Olivet montera.

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Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.

Lors([ue Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baissés, le sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux.

Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. Il se leva, la rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lèvres tout humides encore de vin.

La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en morceaux, et se retournant appliqua de tout son élan une gifle telle au soldat qu'il en resta un moment hébété.

Tout le monde s'esclaff'a.

— Bravo, la fille ! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma vie je n'ai vu plamussade aussi solide ! Ah ! tu l'as consolé I

— Laisse-la, laisse-la ! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar.

Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il eut un rire forcé et cria :

— Ah ! ventrebleu I C'est ainsi I Attends, ma belle, maintenant ce n'est pas ta joue mais tes lèvres que je baiserai I

Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et voulut mettre sa menace à exécution. Mais la puissante main de l'étamcur Scarabullo le saisit au collet.

— Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les côtes de façon à ce que tu n'ofienses plus les pucelles milanaises I

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— Sacrebleu ! jura à son tour Gros Guillochc furieux, vauriens, lâchez-le ! Vive la France ! Saint- Denis et Saint-Georges I

Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur si Mascarello, Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras.

Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, les éclats de chopes brisées et les mares de vin, une mêlée se produisit. Voyant du sang, les épées tirées et les couteaux levés , Tibald, effrayé, sortit de la taverne et se prit à hurler :

— On assassine ! Les Français pillent !

La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. Les commerçants prudents fermèrent leurs boutiques. Les fripières et les marchandes de légumes se sauvèrent en emportant leurs marchandises.

— Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégeznous ! geignait la grosse Barbaccia.

— Qu'y a-t-il? Le feu?

— Sus aux Français !

Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait :

— Sus, sus aux Français I

Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses et de hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour empêcher la tuerie et arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant tout ce qu'ils trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo. Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras au ciel et se prit à geindre :

— Ayez pitié, rendez-moi mon mari 1 Je le corrigerai à ma façon, il ne se trouvera plus dans ces bagarres I Vraiment, messieurs, cet imbécile ne vaut pas la corde pour le pendre !

Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces propos, et se cacha derrière les soldats de la milice qui lui semblaient moins terribles que sa femme.

Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fmes tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche.

Autour s'élevaient et rayonnaient , pareils à des stalactites, des tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes, des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément blanc, avec des ombres bleues comme de la lumée, ressemblait à une énorme forêt, couverte de givre brillant.

Tout était calme. Seules, les hiroïKlelles volaient rapides au-dessus de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne parvenait qu'en faible écho, Parfois il lui semblait entendre les sons de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur de l'église, du plus profond de son cœur do pierre, et alors il croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et de tous les peuples à la Vierge très pure.

Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit.

L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, sc!î yeux s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui, que la fine tourelle sur laquelle i] grimpait pliait comme un bambou.

— C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon âme î

En un dernier effort désespéré il s'acrocha à l'échelle de corde, ferma les yeux et murmura :

— Ave, doice Maria di grazia piena...

Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle, fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres, continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant avec joie :

— Ave, dolcc Maria di grazia piena...

A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du Conseil de construction « Consiglio délia Fabrica », architectes, italiens et étrangers, invi-

tés par le duc à délibérer sur l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever au-dessus de la coupole.

Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture religieuse.

Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité.

Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se tenait à l'écart, solitaire et pensif.

Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre.

— Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre excellence.

L'artiste brisa le cachet et lut :

» Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.

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