‹ [Christ et Antéchrist]; (volume 3)Chapitre 11 sur 21 · BÉATRICE SFORZA · texte numérisé non relu

BÉATRICE SFORZA

a8o LE ROMAN DE LÉONARD DE VINC

Sous son aspect très franc, cette missive était pleine d'hypocrisie et de politique. La duchesse cachait à sa sœur ses préoccupations. La paix et la concorde que l'on pouvait supposer d'après la lettre ne régnait pas entre les époux. Béatrice -détestait Léonard, non pour son hérésie et son impiété, mais bien parce que, par ordre du duc, il avait peint le portrait de Geciha Bergamini, sa terrible rivale, la célèbre maîtresse de Ludovic le More. Ces derniers temps, elle soupçonnait encore une autre liaison amoureuse entre son mari et une de ses demoiselles, madonna Lucrezia.

Le duc de Milan atteiguait alors l'apogée de la puissance.

Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moitié soldat, moitié brigand, il rêvait de devenir le souverain maître de l'Italie unifiée.

— Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef d'armée, la ville de Venise, mon trésor, le roi de France, mon courrier.

Il signait Ludovicus Maria S for Lia Anglus, dux Mediolani, en tirant son origine du grand héros, compagnon d'Enéc, Anténor le Troyen. Le Colosse monument élevé à la gloire son père et érigé par Léonard

avec l'inscription : Ecce deus ! certifiait également, à ses yeux, son origine divine.

Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur et une inquiétude secrètes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait pas, le considérant comme l'usurpateur du trône. Une fois, en apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galéas qui tenait son fils par la main, la foule avait crié :

— Vive le duc légitime, Francesco !

L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté étaient remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, « le peuple le désirait pour roi, comme on désire un Dieu ». Béatrice et Ludovic voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et dans la personne de cet enfant, l'ombre du défunt sortait de sa tombe.

A Milan, on parlait de mystérieux présages. On racontait que la nuit, au-dessus des tours du château, se montraient des ieux pareils à des lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient d'horribles râles. On se souvenait que lors de la mise en bière, l'œil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce qui annonçait la mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des paupières frémissantes. La vache d'une vieille paysanne ava^t mis bas un veau à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans une salle abandonnée, effrayée par une vision et ensuite n'en voulut parler à personne, pas même à son mari.

Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui plaisait tant au duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses couches.

Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de Rome ; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de Gordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les aames de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard.

Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Garadasso, des oiseaux picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ailés — anges chrétiens ou amours païens — dansaient en brandissant les saints instru-

ments du martyre du Seigneur — clous, lance, éponge, et couronne d'épines — et semblaient tout roses par le reflet des flammes.

Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le studio élégant tout respirait une douce langueur.

Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de velours, aux pieds de Ludovic. Son visage était triste. Le duc la grondait tendrement de ne plus aller voir la duchesse Béatrice.

— Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous supplie, ne m'y forcez pas : je ne sais pas mentir...

— Mais, permettez, nous ne mentons pas ? s'étonna Ludovic. Nous dissimulons seulement. Jupiter luimême ne cachait-il pas ses secrets d'amour à sa jalouse déesse.»^ Et Thésée, et Phèdre et Médée — tous les héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvonsnous, faibles mortels, résister à la puissance du dieu d'amour ? De plus, le mal caché vaut mieux que le mal visible, car en dissimulant le péché nous épargnons la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde chrétienne. Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, il n'y a pas de mal — ou presque pas.

Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête et le considéra de ses yeux sévères, graves et naïfs, tels des yeux d'enfant.

— Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour. Mais parfois, je préférerais mourir plutôt que de tromper madonna Béatrice qui m'aime comme sienne...

— Assez, entant, assez ! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il l'enlaça d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnière dont le diamant en larme brillait au milieu du front.

Ses longs cils abaissés, — sans ivresse, sans passion, froide et pure — elle s'abandonnait à ses caresses.

— Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule ! murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et de musc.

La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu desserrer son étreinte, la servante effrayée pénétra dans la pièce.

— Madonna ! madonna I balbutiait-elle essoufflée, en bas, à la porte... 0 Seigneur, aie pitié de nous !

— Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-ilà la porte?

— La duchesse Béatrice !

Ludovic pâlit.

— La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de derrière. Eh bien ! la clef? Vite !

— Altesse, voici le malheur ! les cavaliers de la duchesse sont dans cette cour î Toute la maison est cernée...

— Un piège ! murmura le duc en prenant sa tête dans ses mains. Gomment a-t-elle su? Qui lui a dit?

— Personne d'autre que monna Sidonia, répondit la servante. Ce n'est pas pour rien que la vieille sor-

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cière traîne continuellement ici pour offrir ses produits. Je vous disais, toujours : Prenez garde...

— Que faire, que faire, mon Dieu ? balbutiait le duc, blême.

On entendait frapper à la porte de la rue. La servante se précipita dans l'escalier.

— Cache-moi, cache-moi, Lucrezia !

— Altesse, répondit la jeune fille, si madonna Béatrice a des soupçons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux vous montrer franchement à elle ?

— Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, Lucrezia ? Me montrer ! Tu ne sais pas quelle femme elle est !... 0 Seigneur ! il est effrayant de songer aux conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais, cache-moi, cache-moi donc I

— Vraiment, je ne sais...

— N'importe où, mais plus vite !

Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus à un voleur pris en flagrant déHt, qu'au descendant du fabuleux héros Anténorle Troyen, compagnon d'Enée.

Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans sa salle d'atours et le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde robe chez les dames de haut rang.

Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes.

« Que c'est bête ! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bête ! . . . Absolument comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace. »

a86 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vêtement une amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre pareille qui renfermait le talisman à la mode — un morceau de momie égyptienne. Ces amulettes étaient tellement semblables que dans l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner l'une de l'autre et à tout hasard se prit à les baiser ensemble en récitant une prière.

Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa maîtresse qui entrait dans la salle d'atours et il fut glacé d'effroi.

Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse. Béatrice ne devait pas posséder de preuves et ne voulait pas laisser percer ses soupçons.

Ce fut un duel de ruse féminine.

— Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice en s'approchant de l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif.

— De vieilles robes de maison. Votre Altesse veutelle les voir? répondit Lucrezia, calme.

Et elle entre-bâilla la porte.

— Ecoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est donc celle qui me plaisait tant? Vous l'aviez au bal d'été de Pallavincini. Des vermisseaux d'or sur un fond bleu vert...

— Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si, si !... Ici ; probablement dans cette armoire I

Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic, elle s'approcha de Г armoire voisine.

« Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir ! pensa le duc avec admiration. Quelle présence d'esprit ! Les femmes!... voilà auprès dé qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique ! »

Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.

Ludovic respira librement, mais il continua toujours à tenir dans ses mains Г amulette-relique et l'amulette-momie.

— Deux cents ducats impériaux au couvent Maria délia Grazie, pour l'encens et les cierges à la Très Pure Sainte Défenderesse, si tout se passe sans incidents ! murmura-t-il avec ferveur.

La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin, quoique respectueux, désemprisonna le duc en lui annonçant ^^ue la sérénissime duchesse venait de partir après avoir échangé de bienveillants adieux avec madonna Lucrezia.

Il se signa dévotement, retourna au studio, but un verre d'eau Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout à l'heure près de la cheminée, la tête inclinée, le visage caché dans ses mains. Il sourit. Puis, à pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière, s'incHna et l'embrassa. La jeune fille frissonna.

— Laissez-moi, fe vous prie, partez î Oh ! comment pouvez-vous, après ce qui vient de se passer!...

Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son visage, son cou, ses cheveux, de baisers affolés. Jamais encore elle ne lui avait paru aussi ravissante;

il lui semblait que le mensonge féminin qu'il venait de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.

Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant les yeux avec un sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lèvres.

La tempête de décembre hurlait dans l'atre, cependant que dans le reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur.

Le premier jour de l'an 1Д97, un grand bal eut lieu au palais.

Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction de Bramante, de Garadosso et de Léonard de Vinci.

A cinq heures du soir, les invités commencèrent à arriver. Ils étaient plus de deux mille. La bourrasque avait amoncelé la neige sur les routes et dans les rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, les saillies de pierres qui soutenaient les gueules des canons. Dans la cour flambaient de grands brasiers autour desquels se chaufî'aient en bavardant gaiement, les écuyers. les coureurs, les piqueurs, les porteurs de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus

loin, près de la herse qui défendait la petite cour intérieure du petit palais Rochetti, des carrosses disgracieux sous leur dorures, de mauvais équipages, attelés de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, déposant les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de mille feux.

En entrant dans le vestibule, les invités passaient entre une double rangée de gardes du corps ducaux — mameluks, turcs, archers grecs, arbalétriers écossais et lansquenets suisses — scellés dans leurs armures et munis de lourdes hallebardes.

En avant se tenaient, sveltes et charmants comme des jeunes filles, les pages en livrées de deux teintes, garnies de duvet de cygne — le côté droit en velours rose, le côté gauche en satin bleu — avec, brodées en argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. Le vêtement était collant au point d'épouser tous les plis du corps et seulement devant, à partir de la ceinture, tombait en gros plis creux. Ils portaient, allumés, de longs cierges de cire jaune et rouge, pareils aux cierges d'église.

Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et les trompes sonnaient.

Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de lumières — la « Salle des tourterelles blanches sur champ de gueule »; la « Salle d'or », qui représentait une chasse ducale; la « Salle écarlate », tendue de satin du haut en bas, avec, brodées en or, des torches flambantes et des seaux, emblème de la puis-

sance des ducs de Milan, qui pouvaient, selon leur désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec Геаи de la paix. Dans la luxueuse petite « Salle noire î) qui servait de salon de toilette pour les dames, et construite par Bramante, on voyait sur le plafond et sur les murs des fresques inachevées de Léonard de Vinci.

La foule élégante bourdonnait comme une ruche. Les vêtements se distinguaient par leurs couleurs vives et parfois par un luxe qui manquait de goût. Les étoffes des robes féminines, à plis longs et lourds, raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient les dalmatiques. Elles étaient tellement solides qu'on se les transmettait de grand'mère à petite-fille. De larges découpures mettaient à nu la poitrine et les bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, selon la coutume lombarde, en une natte que l'on allongeait jusqu'à terre à l'aide de faux cheveux, et que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les sourcils fussent à peine indiqués : les femmes qui possédaient des sourcils épais les épilaient avec une pince spéciale (pelatoïo); se passer des fards était considéré comme indécent. On n'employait que des parfums forts et pénétrants : le musc, l'ambre, la verveine, la poudre de Chypre.

Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et des femmes, avec ce charme particulier qu'ont les femmes de Lombardie. Sur leur peau mate et blanche, sur les contours tendres et souples du visage, tels

qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres légères se dissipaient comme la fumée.

Madonna A^olanta Borromeo, par sa victorieuse beauté de brune aux yeux noirs, avait été, de l'avis de tous, déclarée la reine du bal. Comme avertissement aux amoureux, elle avait fait broder, sur le velours pourpre de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention des raffinés n'allait pas vers madonna Yiolanta, mais vers Diana Pallavincini, dont les yeux froids étaient purs comme la grlace, avec ses cheveux blond cendré, son sourire indifférent et sa parole lente et mélodieuse comme un son de viole. Elle était vêtue de damas blanc zébré de longs rubans vert pâle, couleur de varech. Entourée d'éclat et de bruit, elle semblait étrangère à tout, solitaire et triste, comme les pâles fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de la lune dans les étangs abandonnés.

Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités se dirigèrent dans là grande « Salle du jeu de paume » .

Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, des traverses en forme de croix supportaient des cierges qui brûlaient en clous de feu. Du balcon servant de tribune pendaient des tapis de soie, des guirlandes de laurier, de lierre et de genévrier.

A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées par les astrologues (car le duc, selon l'expression d'un ambassadeur, ne faisait pas un pas, ne changeait pas de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se conformer à la position des astres), Ludovic et Béatrice, entrèrent dans la salle, revêtus du manteau royal en

drap d'or, doublé d'hermine et dont la longue traîne était portée par des barons et des chambellans. Sur la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le rubis énorme, volé à Jean Galéas.

Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de constater cet état de grossesse chez cette gamine, presque enfant, à la poitrine plate, aux mouvements garçonniers.

Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la crosse, la musique retentit et les invités se placèrent aux tables du festin.

A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de l'ambassadeur de la République de Venise. En vain, on tenta de lui faire entendre raison. L'entêté vieillard , sans écouter, restait debout, répétant :

— Je ne m'assoirai pas... c'est un affront !

De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs.

— Qu'est-ce.^ Encore des ennuis avec les Moscovites ? Quel peuple sauvage ! Ils désirent les premières places et ne veulent rien comprendre. On ne peut les

inviter nulle part. Des barbares. Leur langage est presque turc. Quelle tribu de fauves !

L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, se faufila près de Mamirof :

— Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes en estropiant la langue russe ; cela n'est pas possible, vraiment pas possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est de mauvais goût. Le duc se fâche.

Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrétaire de l'ambassade, s'approcha également :

— Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne pas te fâcher. Dans un couvent étranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. On pourrait nous faire sortir...

— Tais-toi, Nikita ! Tu es trop jeune pour donner des leçons. Je sais ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur de A^enise, C'est une offense à notre ambassade. Il est dit : Chaque ambassadeur représente en personne et en discours son empereur. Et le nôtre est le très chrétien autocrate de toute les Russies...

— Messer Daniele, ô messer Daniele ! disait l'interprète Boccalino affolé.

— Laisse-moi ! Pourquoi te trémousses-tu , sale gueule de singe? J'ai dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas.

Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de

Mamirof étinceîaieut de colère, de fierté et d'irréductible obstination. La crosse de sa canne, constellée d'émeraudes, tremblait dans ses mains. Il était visible qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.

Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, s'excusa, lui promit sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'échanger sa place pour éviter les discussions, lui assurant que personne n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du « grand-duc de Rossia », car il espérait par son entremise conclure une alliance avantageuse avec le sultan.

Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant dédaigneusement les épaules, observa que Son Altesse avait raison — de telles discussions au sujet d'une préséance, étaient indignes de gens cultivés. Puis il s'assit à la place désignée.

Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant avec satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les épaules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et enivrant, emplissait son âme.

Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas bout de la table, auprès de Léonard de Vinci.

, Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues à Moscou et mêlait la réalité à la fantaisie.

L'artiste, espérant recevoir de plus exacts renseignements de Kâratchiarof, s'adressa à lui par l'entremise de l'interprète et commença à le questipnner sur sa contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard . comme lout ce qui était immense et énigmatique ; il s'enquit de ses plaines infinies, de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du flux et du reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, de l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.

— Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et malicieuse Hermelina, j'ai entendu dire qu'on dénommait cette étrange contrée « Rossia », parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?

Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille que c'était pure invention, que la Rossia, en dépit de son nom, produisait moins de roses que n'importe quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, la nouvelle italienne symbolisant h froid russe.

Quelques marchands florentins étaient une fois venus en Pologne. On ne les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais étant en guerre avec le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre sur la rive du Borysthène, fleuve séparant les deux pays. Les Moscovites, qui craignaient d'être faits prisonniers, se placèrent sur une rixe, les Florentins sur l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la berge opposée et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumèrent un grand bûcher au milieu du

fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient encore non gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher allumé, les mots restés glacés dans l'atmosphère durant une heure, commencèrent à fondre, à couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins, distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps éloignés de la rive.

Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames se fixèrent, pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays aussi cruel, maudit de Dieu.

Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait un spectacle inconnu pour lui, c'était un énorrne plat supportant une Andromède nue, en tendres poitrines de chapon, enchaînée à un rocher de fromage blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de veau.

Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; pour le poisson, le service était d'argent. On servit des pains argentés, des citrons argentés dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de gigantesques esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche d'anguille, sur un char de nacre traîné par des dauphins sur une gelée vert pâle, qui rappelait les vagues et qui était illuminée en dessous par des feux multicolores.

Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en massepains, en pistaches, en noix de

cèdre, en amandes et sucre brûlé, exécutées d'après les dessins de Bramante, Garadosso et Léonard — Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Danaé — tout l'Olympe ressuscité.

Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait tous ces prodiges, tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'appétit à la vue de ces déesses impudiques et Tonchonnait sous son nez :

— Dégoûtation d'Antéchrist ! Horreur païenne I

Le bal commença. Les danses d'alors « Vénus et Zeus », la u Cruelle Destinée », le « Gupidon », se distinguaient par leur lenteur, car les robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se séparaient avec une importance emphatique, des saints exagérés et des sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser comme des cygnes, afln, selon l'expression d'un poète « que leurs pieds mignons s'agitassent doucement, doucement » . Et la musique aussi était douce, tendre, presque mélancolique, pleine de langueur passionnée, comme les chants de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné,

tout de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées de satin rose, des diamants à ses souliers blancs, son visage veule, efféminé, charmait les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque dansant la « Cruelle Destinée » , il laissait tomber son soulier ou son manteau en continuant a danser dans la salle avec cette « négligence attristée » que l'on considérait comme un signe de haute élégance.

Longtemps Danilo Mamiroi le regarda, puis cracha :

— - Paillasse, va !

La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son cœur était sombre et oppressé. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait à remplir son rôle de maîtresse de maison, à répondre par des fadaises aux compliments stupides de nouvel an, aux écœurantes platitudes des vassaux. Par instants, elle croyait, à bout de forces, qu'elle serait obligée de se sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans les salles, elle entra dans le petit salon des dames où, autour de la cheminée dans laquelle flambaient gaiement les bûches, de jeunes dames et des seigneurs causaient en cercle.

Elle demanda le sujet de leur conversation .

— Nous parlons de l'amour platonique , Altesse, répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce dernier l'aime d'amour céleste.

— Gomment le prouvez-vous, messer Antoniotto ? demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.

— Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les lèvres — armes de la parole — servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon пг défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le Cantique des cantiques, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit : u Baise-moi lèvres à lèvres. »

— Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il surprenait sa femme dans les bras de son amant, dut tolérer...

— Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...

— Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage. . .

— Ah ! mon Dieu ! nous parlons d'amour,' comprenez-vous ! d'amour et non de mariage ! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant ses belles épaules nues.

— Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua le chevaUer.

— Les lois ! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue uiéprisante ses johes lèvres rouges. Gomment pouvez -vous, messer, dans une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines, — piteuses créations des peuples, — qui transforment les saiats

noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages que (( mari » et « femme ! »

Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune attention, continua son discours sur les mystères de l'amour spirituel.

La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et passa dans une autre salle.

Là, un poète célèbre , venu de Rome , Seralîno d Aquila, surnommé l'Unique (Unico), récitait des vers. Petit, maigre, soigné de sa personne, rasé de frais, frisé, parfumé, il avait un visage rose d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans lesquels, à travers les larmes 4'enthousiasme, brillait une ruse coquine.

En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Béatrice s'émut, pâlit, mais elle se domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa grâce habituelle et l'embrassa.

A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mûre, fort maquillée, vêtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir à son nez.

— Eh bien ! madonna Dionigia , vous seriez-vous blessée? demanda la donzella Hermelina avec une compassion maligne.

Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle avait été prise d'un saignement de nez.

— Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même serait embarrassé de composer un quatrain amoureux, déclara un des seigneurs.

Unico sursauta, avança une jambe, passa furtive-

3oi

ment une main dans ses cheveux, leva les yeux au plafond.

— Doucement, doucement, murmurèrent les dames, messer Unico compose. Votre Altesse veut-elle venir de ce côté, on entend mieux.

Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement les cordes et, sur cet accompagnement, le poète, d'une voix solennellement assourdie, récita son sonnet.

L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé sa flèche vers le cœur de l'insensible. Mais, ses yeux étant bandés, il visa mal et, au lieu du cœur *

Dans le tendre nez s'encrête Et le mouchoir de linon blanc, De rosée pourpre se moucheté.

Les dames applaudirent.

— Charmant, charmant, étonnant ! Quelle rapidité I Quelle facilité ! Oh ! Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, lui qui sue des journées entières sur un sonnet.

— Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses adoratrices.

— Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, offrait une autre.

On l'asseyait dans un fauteuil; on Téventait.

Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis , il récita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait imaginé une perfide vengeance et s'était transformée en

glace. Voilà pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener dans la cour du palais, la duchesse avait fait une chute.

Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il manquait une dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette meurtrière pour décocher ses traits.

— Un génie I glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postérité, figurera à côté de celui du Dante.

— Plus haut que le Dante ! renchérit une autre. Trouvez-vous, chez le Dante, ces finesses amoureuses de notre Unico ?

— Madonna, répliqua humblement le poète, vous exagérez. Le Dante a aussi ses qualités. Mais à chacun les siennes. En ce qui me concerne, pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.

— Unico ! Unico ! soupiraient les admiratrices épuisées d'enthousiasme.

Lorsque Serafîno commença un nouveau sonnet dans lequel il racontait comment, le feu s'étant déclaré dans la maison de sa bien-aimée, on ne parvint pas à l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser d'eau son cœur allumé par les regards de la belle, Béatrice, n'y tint plus et sortit.

Elle revint vers les grandes salles, commanda à son page Ricciardetto, qui lui était tout dévoué et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de monter à sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se dirigea alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de ier et

LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. 3oO

monta un escalier tournant et sombre, conduisant à la salle voûtée qui servait de chambre à coucher au duc et sise dans la tour nord.

Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la cachette pratiquée dans le mur où le duc gardait les papiers importants et les lettres secrètes , introduisit la cbt dans la serrure, mais sentit que cette dernière était brisée , ouvrit la porte et vit les planches nues ; Ludovic s'étaat un jour aperçu de la disparition de la clef, avait mis en sûreté ses papiers.

Elle s'arrêta, saisie et indécise.

Derrière les croisées les flocons de neige volaient comme des fantômes blancs. Le vent, tantôt sifflait, tantôt hurlait, tantôt pleurait.

Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture de fonte de l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd couvercle et écouta. Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout à coup, il lui sembla que, non pas en bas, mais tout près d'elle, quelqu'un avait murmuré :

— Bellincioni... Bellincioni...

Elle poussa un cri et pâlit.

— Bellincioni I Comment n'y avait-elle pas songea Oui, oui, certainement ! Voilà de qui elle saurait

tout. . . Chez lui, inaperçue pour qu'on ne la

cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne puis plus supporter ce mensonge î

Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni n'était pas venu au bal, elle calcula qu'il

ЗоД LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

devait être seul chez lui à cette heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait à la porte.

— Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le parc, près de la porte secrète du palais. Seulement, si tu veux me plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne I

Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut exécuter les ordres.

Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules un manteau de martre , assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques minutes après se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de la porte Ticcinioù habitait Bellincioni.

Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une « niche à grenouilles ». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le poursuivait « comme une épouse fidèle et détestée » .

Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de boire un troisième

LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. 3o5

broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe pour le chien favori de madonna Cecilia.

Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et songeait au froid de la nuit.

Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par lui en l'honneur de la duchesse : Le Paradis. S'il avait refusé de s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis longtemps et si amaigri que, selon lui, « on pouvait en regardant son corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et de tous les os ». Même à son dernier souffle, il se serait traîné jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie : il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes dames.

Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au cœur de Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit. Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite, raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et s'enveloppait dans la vieille fourrure.

« Les misérables ! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des rythmes merveilleux et en échange pas un fagot ! L'encre est capable de geler, je ne

Зоб LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de l'escalier ? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand.

Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit branlant.

Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva, prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuie vers le feu, dernier ami des poètes solitaires.

« Chienne d'existence I pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les autres ?

» N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait pas encore, que le Dante a dit:

Bellineion Berti vid'io andar einto Di cuojo e d'osso...

(( Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. IN 'est-ce pas moi qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la transformer en une mer qui menace de tout inonder ? Et voilà ma récompense I Je crèverai comme un chien

sur la paille. Personne ne reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un masque ou était défiguré par la petite vérole. )>

Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, • maigre, assis sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait à un oiseau malade et transi.

On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les briques.

« Quel est le démon ? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone pour ses intérêts? Oh ! les impies maudits ! Même la nuit ils ne me laissent en paix... »

Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire, pénétra dans la chambre.

Le poète sursauta et la regarda fixement.

Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.

— Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé.

Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta :

— A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame dans mon humble logis ?

<c Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant mieux, c'est du pain I ou du bois ! Seulement, c'est bien étrange, toute seule à cette heure-ci ! Après tout, mon nom est honorablement connu. Une admiratrice peut-être?...»

3o8 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les derniers éclats de la bûche. La dame enleva son masque.

— C'est moi, Bernardo.

Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au loquet de la porte.

— Jésus ! Sainte Vierge ! balbutia-t-il , les yeux écarquillés. Votre Altesse... Duchesse sérénissime...

— Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice.

Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda :

— Personne ne peut entendre ?

— Soyez rassurée. Altesse, personne sauf les rats et les souris.

— Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande.

Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.

— Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te ferai riche, Bernardo...

— Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!...

Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son lourd regard toujours posé sur lui.

— Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres

du duc, si tu tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo ! Mes gens attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi ! Il tomba à genoux devant elle :

— Comme il vous plaira, signora ! Je n'ai pas de lettres...

— Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as pas ?

— Non.

La rage s'empara de Béatrice.

— Attends donc, maudit procureur, je te forcerai a me dire la vérité. Je t'étranglerai de mes mains, misérable !

Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau malade.

u Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me tuera, songeait Bernardo. Eh bien ! tant pis ! .. Mais je ne trahirai pas le duc ! »

Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt maintenant à le prouver.

Bellincion Berti vid'io andar cinto Di cuojo e d'osso.,.

3lO LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.

La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée, bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le studio, la cellule de travail du poète.

Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se rapetissa, se courba et recula.

Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Gela sentait les livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient. La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes.

Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie de coings. Dans un autre, intitulé « du More à Gecilia », il comparait le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la bourrasque,

LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. 3ll

avait été forcé de rentrer au palais, parce que la « jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de pluie et de grêle » .

Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres joliment enrubannées.

Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était bien là ce qu'elle cherchait — les brouillons des poésies commandées pour Lucrezia. — Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et, sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de ducats, se retira.

Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il resta longtemps au milieu delà pièce , comme foudroyé. Le parquet sous ses pieds, lui semblait- il, oscillait comme un navire secoué par la tempête.

Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond sommeil.

La duchesse revint au palais.

Les invités qui avaient remarqué son absence, murmuraient, se demandaient ce qui avait pu arriver.

3l2 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

Le duc lui-même s'inquiétait. Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit que, prise de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses appartements pour se reposer.

— Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glacée et tremblante, si tu te sens indisposée, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fête à demain? Du reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.

— Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète pas. Depuis longtemps je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai !... Je veux voir le Paradis. Je veux danser.

— Allons, tant mieux. Dieu merci ! dit le duc, calmé, en baisant avec une tendresse respectueuse la main de sa femme.

Les invités se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, où, pour la représentation du Paradis de Bellincioni, était installée une machine inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de Vinci.

Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé les lumières, la voix de Léonard retentit :

— Tout est prêt !

Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels d'énormes soleils de glace, brillèrent des sphères de cristal, emplies d'eau et éclairées intérieurement par un feu violent qui prenaient les teintes de l'arc-en-ciel.

— Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina en désignant le peintre, regardez son visage ! Un vrai

LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. ЗгЗ

mage 1 II serait peut-être capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable !

— On ne doit pas jouer avec le feu , c'est dangereux, murmura la voisine.

Dans la machine, derrière les sphères de cristal étaient cachées des caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes blanches, qui annonça le commencement de la représentation et dit un des vers du prologue, en désignant le duc :

Le grand roi fait tourner les sphères.

faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant de sagesse que le Tout-Puissant les sphères célestes. Et, au même moment, les boules de cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe de la machine en émettant une vague et étrange musique. Des cloches d'un verre spécial, inventé par Léonard, frappées par des touches, produisaient ces sons.

Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent les dieux correspondants : Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane, Vénus, Saturne, qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.

A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois Grâces helléniques, les Sept Vertus chrétiennes, et tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des ailes blanches des anges et de la croix ornée de lampes vertes, symbole de l'espérance, se remit à tourner ; les dieux et les déesses chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, accompagnés par la musique des sphères de cristal et les applaudissements des spectateurs.

3l4 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

— Ecoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprès d'elle. Pourquoi n'avons -nous pas vu Junon, l'épouse jalouse de Jupiter qui, « arrachant de ses cheveux son diadème, disperse les perles sous forme de pluie et de grêle » ?

En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda Béatrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son cœur se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose, en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de lettres.

La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait forte et calme, presque gaie.

Les invités passèrent dans une autre salle où ]es attendait un nouveau spectacle : attelés de nègres, de léopards, de griffons, de centaures et de dragons, défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius, César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques qui enseignaient que tous ces héros étaient les précurseurs du duc. Pour apothéose, parut un char traîné par des licornes, portant un énorme globe, sur lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche de mûrier, sortait d'une fente de la cuirasse. Gela symbolisait la mort du vieux siècle de Fer et la naissance du siècle d'Or. A l'étonnement général, Fenfant doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse couche de dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux effrayés brillaient encore des larmes.

LE ROAIAN DE LKONARD DE VINCI. 3l5

D'une voix tremblante, il commença le compliment au duc :

Bientôt, humain, bientôt.

En une beauté nouvelle Je reviendrai parmi vous.

Sur l'ordre du duc le More.

Insouciant siècle d'Or.

Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya tout le monde. Et l'enfant, debout sur le faîte, balbutiait de ses lèvres dorées qui se glaçaient :

Sur l'ordre du duc le More, Insouciant siècle d'Or.

Béatrice dansa avec Gaspare Yisconti. Par moments un accès de rire et de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement à ses tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impénétrable. Elle «ourlait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta la foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.

Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. Là, personne n'entrait qu'elle et le duc.

Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de l'attendre à la porte, pénétra dans

3l6 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

la haute et sombre salle, obscure et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa sur la table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la tour par l'âtre de la cheminée monumentale, hurla et faillit éteindre le cierge. Puis, tout à coup, régna un lourd silence. Et il sembla à Béatrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal et aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, en bas, dans le souterrain où se trouvait la prison.

Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, dans le coin sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put résister et se retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu une fois — long, long, long et plus noir que la nuit, — la tête inclinée sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler Ricciardetto , mais sa voix s'étrangla. Elle se leva pour se sauver — ses jambes fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura :

— Toi... toi encore... pourquoi?

Lentement il leva la tête.

Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt duc Galéas, mais vraiment son visage et entendit sa voix :

— Pardonm .. pauvre... pauvre femme.

Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla à la figure. Elle poussa un cri déchirant, inhumain et perdit connaissance. Ricciardetto accourut, la vit privée de sens, étendue sur les dalles. Il se précipita à tra-

vers les couloirs sombres à peine éclairés par les lanternes sourdes des veilleurs, puis à travers les salles de fêtes, il chercha le duc en criant :

— Au secours ! au secours !

Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de commencer la danse à la mode durant laquelle les cavaliers et les dames passaient en faranrandole sous « l'Arc des Amoureux fidèles », Un homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait sur la cime de l'arc , armé d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges. Lorsque approchaient les (( amoureux fidèles » , le génie les accueillait par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les infidèles, par contre, tentaient de vains efforts : la trompe les assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les malheureux, sous une pluie de railleries, étaient forcés de fuir.

Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné des sons les plus suaves, comme le plus fidèle des amants.

A cet instant la foule s'écarta ; Ricciardetto entrait en courant dans la salle, gémissant :

— Au secours ! au secours !

Apercevant le duc, il se précipita vers lui.

— Quoi? qu'ya-t-il? demanda Ludovic.

— Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vile..., venez !

— Malade ? . . . encore ! . . . où ? Parle distinctement I

— Dans la tour du Trésor...

Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or

de son cou bruissait à chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tête.

Le génie de l'amour, sur le faîte de Гаге, continuait à sonner de la trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas se passait quelque chose d'insolite et se tut.

Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et subitement, toute la foule ondula, s'élança vers les portes, comme un troupeau de moutons saisis de panique. On renversa Гаге. Le sonneur de trompe eut à peine le temps de sauter et se foula la jambe.

Quelqu'un cria :

— Le feu !

— \oilà. je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu ! dit en se lamentant la dame qui n'approuvait pas Léonard.

Une autre glapit et s'évanouit.

— Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns.

— Alors, qu'est-ce.^ demandaient les autres.

— La duchesse est malade...

— Elle se meurt ! on l'a empoisonnée ! déclara un seigneur qui crut aussitôt, lui-même, à son mensonge.

— Impossible I La duchesse était ici à l'instant et dansait...

— Ne savez-vous pas ? La veuve du duc Jean Galéas, Isabelle d'Aragon, pour venger son mari...

— Un poison lent et sûr...

De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. Là, on ne savait rien encore. Durant la danse

LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. 3l^

« Vénus et Zeus », les dames avec un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une. chaîne d'or, comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tête, telles des conquérantes.

Un chambellan accourut, fît de grands gestes et cria aux musiciens :

— Taisez-vous, taisez-vous ! La duchesse est malade. Tout le monde se retourna. La musique se tut.

Seule, une viole, sur laquelle jouait un sourd, longtemps égrena encore ses notes grêles.

Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, long, muni d'un matelas dur, composé de deux planches transversales pour la tête, de deux poignées poulies mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit était conservé de temps immémorial dans les garde-robes du palais et avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison Sforza. Etrange et menaçant paraissait ce grabat, transporté ainsi sous le ieu des lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces femmes en pompeux atours.

Tout le monde comprit.

— Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il faudrait immédiatement lui faire avaler un blanc d'œut cru, mêlé к de la soie pourpre ellilochée.

Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action, l'important était d'avaler sept germes d'œul de poule délayés dans un jaune.

Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles

ЗаО LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

du haut, entendit derrière la porte de la chambre voisine un si terrible gémissement, qu'il s'arrêta interdit et demanda à l'une des servantes qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau chaude :

— Qu'est-ce?

Elle ne lui répondit pas.

Une vieille, sage-femme probablement, le regarda sévèrement et lui dit :

— Va- t'en, va -t'en. Tu barres le chemin, tu gênes... Ce n'est pas ici la place des gamins.

La porte s'entr 'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de la pièce, parmi le désordre des vêtements et de linge arrachés, celle qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge, suant, avec des mèches de cheveux collées au front et la bouche ouverte d'où s'échappait un râle continu.

L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.

A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, des bonnes, des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remède !

L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie d'eau bouillante ; la troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon de son mari ; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur une poudre de corne de cerl et de graine de cochenille.

— La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite : la pierre d'aimant sous l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille édentée, cela, ma petite mère, c'est la première chose à faire. La pierre d'aigle ou bien une émeraude.

De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa tête à deux mains, sanglota comme un enfant :

— Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!... Bice !... Acause de moi, maudit.

Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la duchesse avait crié d'une voix colère :

— Va-t'en ! . . . va chez ta Lucrezia !

La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une assiette en fer-blanc.

— Daignez manger, monseigneur.

— Qu'est-ce?

— De la chair de loup. Il y a une raison à cela : dès que le mari aura mangé de la chair de loup, l'accouchée se sentira mieux. La chair de loup, c'est la première chose à faire.

Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforçait d'avaler le morceau de viande noire et dure qui s'arrêtait dans sa gorge.

La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait :

(( Notre père

Sept loups et une louve mère, Qui êtes aux cicux et sur la terre ; Vent lève-toi et notre mal Emporte vite dans le canal.

« Au nom de la très Sainte-Trinité consubstanlielle et éternelle. Notre mot sera fort. Amen I »

Le médecin principal, Luigi Marhani, accompagné de deux autres docteurs, sortit de la pièce Le duc se précipita à leur rencontre.

— Eh bien?

Ils se taisaient.

— Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous espérons que le Seigneur dans sa grande miséricorde...

Le duc lui saisit la main.

— Non, non !... Il doit y avoir un remède... Au nom de Dieu, tentez quelque chcse!...

Les médecins se regardèrent comme des augures, sentant qu'il fallait le calmer.

Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit en latin au jeune docteur au visage impertinent :

— Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de la muscade et à du corail rouge pillé.

— Peut-être une saignée ? observa le vieillard à l'air très bon.

— La saignée ? j'y avais songé, continua Marîiani, mais malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrième ерЬегз solaire. De plus, Tinfluence d'une date impaire...

Le vieillard soupira et se tut.

— Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune docteur aux yeux rier.rs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de la fiente de vache?

— Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...

— Oh ! Seigneur ! Seigneur ! gémit le duc.

— Votre Altesse, lui dit Marîiani, calmez-vous, je puis vous assurer que tout ce que la science...

— Au diable, la science ! cria tout à coup le duc en serrant les poings. Elle se meurt, entendez-vous?

elle se meurt ! Et vous parlez ici de bouillon de limaces et de fiente de vache ! . . . Misérables I Je vous ferai tous pendre !

Et, mortellement triste, il erra par la chambre, écoutant la plainte continue.

Subitement son regard tomba sur Léonard. 11 le prit à part :

— Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de ses paroles, écoute, Léonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu possèdes de grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais... Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon ami, fais quelque chose... Je donnerais mon âme pour la soulager... pour ne pas erîtendre ce cri !.. .

Léonard voulut répondre. Mais le duc qui ne s'occupait déjà plus de lui, et s'était élancé à la rencontre de chanoines et de moines.

— Enfin î Dieu merci ! Qu'apportez-vous P

— Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge.

— Bon! boni allez prier!

Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais un cri perçant, un râle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et s'entuit, traversant les salles sombres, jusqu'à la chapelle faiblement éclairée. Là, il tomba à genoux.

— J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, maudit ! J'ai empoisonne un innocent adolescent, le

duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es miséricordieuse, Protectrice unique, entends ma prière et pardonne-moi ! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon âme... mais sauve-la î

Des bribes de pensées stupides se pressaient dans son cerveau et l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un récit qui l'avait fait rire récemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempête, promit à Ja Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire et, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait la cire nécessaire pour ce cierge phénoménal : « Taistoi, lui avait-il répondu, pourvu que nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus tard . Du reste, j'espère que la Madone se contentera d'un cierge plus petit. »

— A quoi vais-je penser I se dit le duc. Deviendrai s-je fou.^

Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.

Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils transparents, tournèrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain obsédant de l'Enfant doré :

Je reviendrai parmi vous, Sur l'ordre du More.

Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla qu'il n'avait dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la chapelle, il vit, à travers les fenêtres ternies par la neige, le jour gris d'un matin d'hiver.

Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto , Partout régnait un pénible silence. Il croisa une femme qui portait des langes. Elle s'approcha de lui et dit :

— Son Altesse est délivrée.

— Elle est vivante .^ balbutia le More pâlissant.

— Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très faible et désire vous voir. Venez.

Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, le visage minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, étrangement connu et étranger à la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle.

— Envoie chercher Isabelle... vite I dit tout bas Béatrice.

Le duc donna des ordres. Quelques instants après, une grande femme élancée, à l'expression fière et triste, la duchesse Isabelle . d'Aragon, la veuve de Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.

Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis Isabelle embrassa Béatrice en prononçant des paroles de pardon et s'agenouillant, le visage dans les mains, pria.

Заб LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

Béatrice, de nouveau, appela son mari.

— Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souvienstoi... Je ne te quitte pas... Je sais que moi seule...

Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire : « Je sais que tu n'as aimé que moi seule. »

Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura :

— Embrasse-moi.

Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. Elle voulut dire quelque chose, ne le put et soupira seulement :

— Sur la bouche.

Le moine commença à lire la prière des agonisants.

Les intimes revinrent dans la chambre.

Leduc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lèvres de sa femme et dans un dernier embrassement reçut le dernier soupir de sa compagne.

— Elle est morte ! murmura Marliani.

Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son visage était impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une terrible tension. Il respirait péniblement et précipitamment, comme dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement les bras, cria: «Bice», et s'effondra sur le cadavre.

De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard conserva son calme. De son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils instants la curiosité de l'artiste dominait tout. L'expression d'une grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements

du corps, lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle et superbe manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frémissement des muscles n'avaient échappé à son regard impartial et clairvoyant.

Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du duc, défiguré par le désespoir. Il descendit dans les appartements inférieurs.

Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des fidèles amoureux, piétiné, informe. Sous le jour froid, piteuses et sinistres semblaient les pompeuses allégories qui glorifiaient le More et Béatrice, les chars triomphaux deNumaPompilius, d'Auguste, de Trajanet du siècle d'Or. Il s'approcha de la cheminée éteinte, se convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son livre de sa poche et commença à dessiner, lorsque subitement il aperçut, sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné le siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramassé sur lui-même, crispé, les genoux encerclés dans ses bras, la tête sur les genoux. Le dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et doré.

Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant ne leva pas la tête et gémit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le gamin ouvrit de grands yeux effarés, pareils à des violettes, et pleura : .

— A la maison, à la maison...

— Où habites-tu? Gomment t'appelles-tu? demanda Léonard.

ЗаУ LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI

— Lippo. A la maison... Oh ! que j'ai mal !... que j'ai froid!

Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve :

Bientôt parmi vous, bientôt.

En une beauté nouvelle, Je reviendrai parmi vous, Sur l'ordre du More Insouciant siècle d'Or !

Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y enveloppa l'enfant, le plaça sur un fauteuil, alla dans le vestibule, réveilla les domestiques qui avaient profité du désarroi pour s'enivrer et dormaient comme des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui moyennant vingt sous avait loué le gamin pour représenter le triomphe, bien qu'on l'eût prévenu que le petit pouvait être empoisonné par la dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez un pharmacien acheter les ingrédients nécessaires pour enlever la dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.

Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la curieuse expression de désespoir sur le visage du duc.

— Gela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai pas. Le principal, les rides au-dessus des sourcils arqués haut, et l'étrange, lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'in-

commensurable douleur et de joie infinie — d'après le témoignage de Platon, divisées en bases dont les cimes se joignent.

Il sentit le gamin frissonner.

«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste sourire.

— Mon pauvre petit oiseau ! murmura-t-il avec une pitié infinie.

Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa poitrine si tendrement, si câlinement, que l'enfant malade rêva que sa mère défunte le caressait et le berçait.

La duchesye Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps de sa femme, n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et de manger.

Les intimes. craignirent qu'il ne devint fou.

Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle d'Esté, sœur de la défunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui annonçait la mort de Béatrice, et où il lui disait: « Il nous serait plus agréable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne

ЗЗо LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur. »

Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses proches, et consentait à prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas s'asseoir à table et mangea sur une planche que tenait devant lui Ricciardetto.

Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des funérailles à son secrétaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du cortège, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit à petit il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis il combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa de l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se donnait beaucoup de peine, entrait dans tous les détails, décidait exactement le poids des énormes cierges de cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité de monnaie de billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en souvenir de l'âme de la défunte. Choisissant le drap pour les vêtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de le regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. Pour lui-même, il commanda un costume solennel de i( grand deuil » en drap grossier, tailladé de façon à imiter un vêtement déchiré dans un accès de désespoir.

L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans la soirée. En tête du cortège marchaient les porteurs, les massiers, les hérauts qui sonnaient dans de longues trompettes ornées d'oriflammes de soie noire ; les tam-

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bours battaient aux champs ; la visière du heaume baissée, des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, les coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours noir brodé de croix blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan tenaient des cierges de six livres allumés ; l'archevêque de Milan était entouré de son clergé et des chœurs. Derrière le char énorme, tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également en argent soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frère le cardinal Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Veuise et de Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans, les docteurs de l'Université de Pavie, les commerçants notables et enfin l'incalculable foule populaire.

Le cortège était si long que, au moment où le commencement entrait dans l'église Maria délie Grazie, la fin se trouvait encore au château. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du mort-né Leone d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même en italien et Merula l'avait traduite en latin.

(( Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant plus malheureux qu'en mourant j'ai privé ma mère de la vie, mon père de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée, c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables aux dieux, Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de Milan, l^g'], troisième de janvier. »

Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée en lettres d'or sur la plaque de marbre noir au-dessus

ЗЗа LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.

du petit mausolée de Leone élevé dans le monastère de Maria délie Grazie où reposait Béatrice. Il partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, après avoir achevé son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée sur le côté et fermant un œil, fit claquer sa langue :

— Ce n'est pas un tombeau — c'est un jouet !

La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits des maisons, la neige étalait sa blancheur. L'atmosphère était imprégnée de cette fraîcheur, pareille au parfum des muguets et qui semble la senteur de la neige.

Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans la chambre semblable à un caveau, sombre, étouffante, tendue de taffetas noir, les volets clos, éclairée seulement par des cierges d'église. Durant les premiers jours qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette cellule obscure.

Ayant causé avec l'artiste de la Sainte Cène qui devait rendre célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de Béatrice, le duc lui dit :

— Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection l'enfant qui avait représenté la naissance du siècle d'Or, à cette fatale fête. Gomment va-t-il?

— Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement de la sérénissime duchesse :

— Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... Comme c'est étrange !

Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa Léonard :

— Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi ! Notre

siècle d'Or est mort avec notre épouse admirable ! Nous l'avons enterré avec Béatrice, car il ne pouvait et ne voulait lui survivre ! Mon ami, n'est-ce pas ? quelle étrange coïncidence! quelle superbe allésrorie !

Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. « Après la mort de la duchesse, écrivait dans ses Lettres secrètes Marino Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les offices, jeûne, vit dans la continence, — du moins on le dit, — et dans toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu. » Dans la journée, préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait, bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une ccolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles, si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se défen-

dait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la dent, comme une amazone.

Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la vit en sa propriété favorite de Gusnago, qu'elle aimait tant. En s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de larmes.

Il se rendit au monastère délie Grazie, pria près du cercueil de sa femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens d'Italie, — l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers la demeure de madonna Lucrezia.

Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa crainte de Dieu, non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps, madonna Lucrezia et la comtesse Gecilia se rapprochèrent. Ayant la réputation d' ce héroïne savante », dotta eroina, comme on s'exprimait alors , de « nouvelle Sapho » , Gecilia était simple et bonne, quoique un peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et dont elle méditait depuis longtemps. Gecilia décida d'unir son amour à celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord, l'évita et la jalousa, mais Г héroïne savante la désarma par sa magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange amitié féminine.

L'été de l'an 1Д97 elle donna le jour à un fiJs de

Ludovic. La comtesse Gecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse exagérée, — bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc, — elle se prit à s'occuper de l'enfant, de son peLit-Jils, comme elle l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Gecilia et Lucrezia étaient comparées au crépuscule et à l'aiirorc.

Lorsqu'il entra dans le calme studio du palais Grivelli, il aperçut les deuxJemmes assises côte à côte près de la cheminée. Gomme toutes les dames de la cour, elles portaient le grand deuil.

— Gomment se sent \^otre Altesse? lui demanda Gecilia, « le crépuscule » opposé à Г « aurore », mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les eaux calmes des lacs de montagne.

Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais i prit un air langoureux, soupira profondément et dit .

— Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé ! Je ne songe qu'à une chose : rejoindre le plus vite possible ma colombe...

— Ah ! non , non ! monseigneur , ne parlez pas ainsi, s'écria Gecilia, c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait ! . . . Toutes nos peines viennent d^ Dieu et nous devons les accepter avec reconnaissance. . .

— : Certainement, approuva Ludovic. Je ne mur-

mure pas. Je sais que le Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui pleurent, est-il dit, ils se consoleront.

Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les yeux au plafond :

— Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir abandonné le malheureux veuf !

Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca au monastère délie Grazie.

— Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiezvous pas cette terre ?

— La terre ! sourit amèrement le duc. Hélas ! madonna, je n'aime plus rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme?

Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse, câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose.

— Et l'autre papier ? demanda-t-elle curieusement. Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et

malin reparut sur ses lèvres.

Il leur lut l'autre papier : c'était la donation des terres, prés, bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna Lucrezia Grivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation comprenait également Gusnago, la villa favorite de Béatrice renommée par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes de l'acte : « Cette femme , dans ses merveilleuses et rares relations amoureuses, nous a

prouvé un tel dévouement et des sentiments si élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations. »

Gecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de larmes maternelles :

— Tu vois, petite sœur, je te disais qu'il avait un cœur d'or ! Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan I

— Quelle date aujourd'hui ? demanda le More.

— Le 28 décembre, monseigneur, répondit Gecilia.

— Le 28 I répéta-t-il pensif.

Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue à l'improviste au palais Grivelli et avait failli trouver son mari auprès de sa maîtresse.

Il examina la pièce. Rien n'y était changé : tout était clair et douillet ; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait dans la cheminée et audessus dansaient les Amours nus qui jouaient avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde, couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché.

Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant, entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante afiolée, criant : « Madonna Béatrice ! ь rester, ne iût-ce qu'une seconde, comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix

de (( son admirable fillette ». Hélas ! tout était fini à jamais !

Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le long de ses joues.

— Ah ! mon Dieu ! Tu vois, iî pleure encore ! s'écria la comtesse Gecilia émue. Câline-le donc ! càline-le bien I Embrasse-le, console-le I Gomment n'as-tu pas honte ?

Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant.

Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit. Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses larmes et appuya la main de Lucrezia sur son cœur.

Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint douze ans auparavant par Léonard, elle chanta la vision de Pétrarque :

Levommi il pensier in parte ov'era Quella chho cerco e non ritrovo in terra.

Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras dans le vide :

— Et avant le soir j'ai fini ma journée !

— Ma colombe ! Oui, oui... avant le soir I... Savez-vous, il me semble qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... 0 Bice, Bice I

Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Gecilia s'en aperçut, se leva, et désignant le duc à Lucrezia, — telle une sœur confiant à sa sœur son frère malade — elle sortit, non dans la chambre, mais du côté opposé, et ferma la porte. Le « Crépuscule » ne jalousait pas « l'Aurore », car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante sa toison rousse.

Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un sourire polisson.

— Tu es comme une nonne — toute noire I dit-il en riant — et il couvrit de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien elle te sied ! Le noir rend ta peau plus blanche I

Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étofTe de deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en brandissant les instruments du saint supplice : les clous, le marteau, les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour

regarder le duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur le point d'éclater de rire contenu.

De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de la comtesse Gecilia :

Ivifra lor, che il terzo cerchio terra. La rividi, piu bella e meno altéra.

Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient comme des fous.

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