VI. — Tout cela est imminent
VIL — L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est sans eflet.
VIII. — Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas.
Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.
— Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait un vieil ouvrier.
— Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo,
répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun péché...
— La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes? Il est dit : « Ne tente pas le Seigneur Dieu... »
— Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons.
— Non, il ne peut pas, il ne peut pas ! reprirent diverses voix.
— Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra Girolamo?
— Ensemble...
— Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve.
— Gomment, ne subira pas l'épreuve ? Qui donc si ce n'est lui ! D'abord Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent de San Marco.
— Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort?
— Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner l'adversaire : « Nous nous approciherons tous deux de la tombe et chacun à notre tour dirons : « Lève-toi ! » Celui d'après l'ordre duquel le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur. »
— Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres.
Si VOUS avez la Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.
— Amen! Amen! murmurait la foule.
Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les yeux.
La foule, en un mouvement en avant, les entraîna.. Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule^ reconnaître le sourire de Léonard.
En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.
Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues
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étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que les hommes désarmés.
Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua l'installation de cette « machine » : un étroit passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et saupoudrées de poudre.
De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe de velours rouge, fermaient le cortège. « Glorifiez Dieu!... chantaient les dominicains. — Sa grandeur est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton sanctuaire. »
La foule répondit dans un cri frémissant :
— Hosanna ! Hosanna ! Gloire à Dieu en toute éternité !
Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par une cloison.
Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer.
La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux voir ; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière :
— Fais un m: racle, fais un miracle. Seigneur I L'atmosphère était étouffante. Les roulements du
tonnerre qui grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait.
Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du Palazzo Vecchio.
— Signori ! signori ! répétait un vieillard, le nez chevauché par des lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...
— Au diable leurs voix ! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises.
— Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit !
— Permettez, c'est un meurtre,..
— Des bêtises ! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de nïoins sur la terre !
— Vous dites, ils brûleront ? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique...
— Alors, que le pape décide.
— Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines et tous les curés !
— Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve et qu'on y plonge les deux moines.
Celui qui sortira sec de l'eau aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.
— Avez-vous entendu, signori.î^ dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade. On a dû le saigner.
— Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à quelle ignominie ont atteint leurs descendants !
Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas devoir prendre fin.
Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et s'étant mis entièrerhent nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint- Sacrement. Alors, les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut
brûler, que dans le feu périra seulement le modus et non l'éternelle substance. Une insoluble discussion scolastique s'engagea.
La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup, derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, via dei Leoni, où Ton gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des fauves.
Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son peuple, rugissait de colère.
A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus terrible d'humains avides :
— Plus vite ! dans le feu ! Fra Girolamo ! Le miacle ! Le miracle !
Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur, s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna au peuple de se taire.
Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria ;
— Il a peur !
Et toute la foule répéta ce cri.
— Frappez, frappez les cagots !
Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité.
Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant Savonarole allait être saisi et lapidé.
Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps. Mais il ne fal-
lut plus songer au duel du feu : le passage entre les deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux.
— Voilà bien les moines ! riait la foule. En allant dans le feu, ils sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle !
Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la populace furieuse.
Le cœur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main, comme le jour du « Bûcher des Vanités », il l'emmena hors de la foule.
Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.
Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, réphqua, discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se
plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa chambre.
— Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle !
Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant le Clou sacré :
« 0 merveilleuse est ta justice. Premier Moteur! Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des qualités indispensables : car si elle doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru différents heurts et diverses secousses. 0 divine est ta nécessité, Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle ! »
Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite sagesse de Celui qui avait dit : « L'un de vous me trahira », il y avait corrélation.
Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la journée.
La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à
s'exécuter, les « enragés », armés, traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque coup: « Vive Christ ! « On prit le monastère d'assaut. Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés en prison.
En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir les défendre contre les injures de la populace.
Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient :
— Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé I
D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient : — La clef, la clef, qui a vu la ciet de Girolamo? faisant allusion à « la clef » dont il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.
Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les
petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des œufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pou valant sa rassasier :
— Poltron ! Judas, traître ! Sodomite ! Sorcier I Antéchrist !
Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment ou frère Savonarole franchissait la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le postérieur en criant :
— Voilà d'où sortaient ses prophéties ! Egli ha la profezia nel foraine !
Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.
Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la Sainte-Cène.
Le jour même du a duel du feu » manqué, le samedi des Rameaux, septième d'avril 1/198, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.
Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le suc-
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cesseur au trône qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Yalentine Yisconti, fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après avoir réduit en cendres « le repaire des brigands Sforza ».
Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour du duc, un « duel savant », scietitifico diiello, qui lui avait tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, « fruits d'une paix dorée » ; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur des Muses.
Dans la grande salle du jôu de paume se réunirent donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna Lucrezia et la comtesse Gecilia,
La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Gaton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes — Milan — avait dépassé l'antique.
Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Gonception, et la dispute médicale posa ces questions :
(( Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides ? La guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Ghrist lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme ? »
Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la toute première matière était hétérogène ou homogène?
— Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur es scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée distinction entre quiddltas et habitas que personne ne parvenait à la comprendre.
Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un sourire ironique errait sur ses lèvres.
La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la discussion.
— Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...
— Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau est toujours plein des plus superbes chimères...
— Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne sais...
Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des « bavards » et des « barbouilleurs », et cependant, secrètement, il les
ai
Збз LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration : « Dire que Dieu fait cadeau d'un tel art ! » pensait-il.
Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient.
— Messer, chantaient-elles en chœur, en l'entourant, s'il vous plaît I Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous quelque chose de gentil...
— Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.
— Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux ! La nécromancie : comment on fait sortir les morts de leur tombe...
— Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les morts...
— Cela ne fait rien : parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique. . .
Léonard ne savait refuser rien à personne.
— Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé.
— Il consent ! il consent ! applaudit Hermelina. Messer Léonard va parler. Écoutez !
— Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge.
— Léonard ! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine.
— Oq va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien ?
— Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même.
— De Vinci ? Un docteur ou un licencié ?
— Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte- Cène...
— Un peintre? Alors il traitera de la peinture...
— Non, des sciences naturelles.
— Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits ?
— Aucun. Il ne publie pas.
— Il ne publie pas ?
— Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afm qu'on ne puisse pas comprendre.
— Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux et amuser le duc et les belles dames ?
— Nous allons voir.
— Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent. amuser. Buffalmaco était, parait-il, un vrai bouffon... Eh bien ! écoutons ce que c'est que ce Léonard.
Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.
Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse Gecilia le menaça du doigt.
— Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh ! tant pis I Je vais leur parler de ce qui me passera par la tête — pourvu qu'ils me laissent tranquille.
Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante assistance.
— Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et rougissant comme un écolier — c'est pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.
Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la mer — témoins ultra-antiques des transformations subies par la terre — puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines sablonneuses, semblables à celles de
l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar.
— Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir de la terre.
Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance dans la science — en dépit de sa modestie — si différentes des utopies pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité : Que faire ? Le complimenter ou en rire ? Etait-ce une nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un ignorant ?
— Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable !
Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son sourire plat la moquerie du duc :
— Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo, sont fort curieux. Mais
ЗСб LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
je me permettrai de vous faire remarquer : n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de Ja nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science, — n'est-il pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages par le déluge ?
— Oui, oui^ le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante même ; je sais, tout le monde parle du déluge. Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vousmême : le niveau de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes. Gonséquemment, les coquillages jetés par les vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté ; au pied des montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez — voilà ce qui est curieux ! — les animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les huîtres, se retrouvent de même ; et ceux qui vivent séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moimême, personnellement, plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge.
mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile également de repousser cette assertion, car le coquillage est un animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage iamais, ' mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des valves et le plus long chemin ju'il puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées. Gomment voulez- vous, messer Gabriele, qu'en une période de quarante jours — durée du déluge, d'après Moïse — il ait pu franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique ? Seul peut l'affirmer celui qui , négligeant l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.
Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.
Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da Rosati, comte Gorticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui n'avaient « que l'aspect » d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les dilïérentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles.
Au mot « magique » un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de Léonard.
— Gomment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges,
VU que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme d'après les cornes des bœufs et des moutons, d'après le cœur des arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats de pierre, arrondis par les vagues ? Et les empreintes délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont inutiles...
Le vieux docteur es scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car des deux l'un : ou la question des animaux déterrés appartenait à la science inférieure « mécanique » étrangère à la métaphysique et alors il est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette intention ; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.
— • Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites
allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...
— Pas cela.^^ sourit le vieillard fielleux. Alors, messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui n'est pas cela à votre avis ?
— Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur Гехреrience.
— Sur l'expérience ! Vraiment I Permettez-moi de vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plolin, de tous les antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de Tâme, de la substance, tout cela alors serait?...
— Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques — on les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le monde doit se taire ; si les cris continuent, c'est que la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total
ai.
des angles dans le triangle est égal aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences prétendues sophistiques...
Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son adversaire, il se tut.
— Eh I mais ! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo I dit le docteur es scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tomhe, qui n'appartiennent pas à l'expérience, et qui ne peuvent être « prouvées )), comme vous avez daigné le dire vousmême, mais affirmées par l'immuable témoignage de l'Ecriture Sainte...
— Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car ils sont la substance de la plus haute vérité. . .
On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement les épaules.
— Assez ! assez ! ... — Permettez-moi de répondre, messer, ... — Qu'y a-t-il à répliquer à cela ! . . . C'est une ineptie I . . . — Je demande la parole. . . — Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un œuf pourri...
Comment permet-on?... — Les vérités de notre très sainte mère l'Eglise... C'est une hérésie!... Une impiété ! . . .
Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.
Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif plaisir.
— Bravo ! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se battre de suite ! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet ! Et le petit brun, derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la timidité...
Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un combat de coqs.
— Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront. . .
Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme
des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. 11 suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles.
Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement :
— Eh bien signori ! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est suffisant ! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux cuits de l'Adriatique — heureusement pas encore desséchée I — exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés de messer Leonardo.
A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas :
— Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité, vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout concilier, tout réunir...
— Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard.
— Voilà, voilà ! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde. Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique I II y aura de la place
pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce pas, mon ami?
— Parfaitement, fra Luca.
— Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous cédons.
— (( Veau caressant tette deux mères ! » pensa Tartiste en regardant le visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier Pythagore et saint Thomas d'Aquin.
— A votre santé, maître ! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin, l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés. Quelle finesse dans l'allégorie !
— Quelle allégorie P
— Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas...
Le vieillard eut un sourire malin.
— Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le soufre ; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le mercure ; est-ce bien cela?
— Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien compris mon allégorie !
— Vous voyez ! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine transmutation des métaux !
Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le vieillard eut un rire enfantin, naïf ;
— Et uos savants à bonnet rouge n'ont rien compris I Allons, buvons à votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère l'Alcbimie !
— Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en efîet, maintenant, qu'on ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser avec vous dorénavant.
Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du vin et des fruits.
— C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal ! J'assisterais volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié ! Dommage qu'on ne l'ait pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.
— Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère être philosophe plutôt que chrétien...
— Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un cœur d'or. Il brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une puce. On dit : a C'est un homme dangereux. y> Les pères inquisiteurs peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne d'offenser mon Léonard.
— Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé, un aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier. C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères.
— Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois ne lui ai-je pas dit : « Laisse là ta philosophie. » Mais les artistes sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger d'eux. Ce sont des originaux !
— Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur, acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des originaux ! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent. J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande :
)) — Le maître est-il à la maison ?
» — Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes.
» — Et à quoi est-il occupé ?
» — Il mesure la pesanteur de l'air.
j> Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard :
» — Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air ?
» — Oui ! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile. La pesanteur de l'air ! Gomment cela vous plaît-il, madonni ? Combien de livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier? »
— Gela, ce n'est rien ! observa un jeune chambellan au visage abêti et satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut sans avirons.
— Sans avirons ! Tout seul ?
— Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.
— Un canot sur des roues ! Vous venez de l'inventer vous-même...
— Je vous jure sur mon honneur, madonna Gecilia, que je l'ai su par fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un canot, mais des navires.
— Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire !
— Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire. Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie 1
Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes Vercilli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.
Se souvenant des deux a duels » dont il avait été témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme des jumeaux.
Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit.
Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.
— Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée I
— Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûtela, c'est bon.
Elle ne se décidait pas, et admirait.
— Comment t'appelles-ta? demanda Léonard.
— Maïa.
— Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont allés pêcher du poisson ?
— Non.
— Yeux- tu que je te le raconte ?
Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme celle d'une jeune fille.
— Allons ; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas manger l'orange.
Il fouilla dans ses poches.
A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la maison une vieille bossue ; probablement la grand'mère de Maïa.
Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et cria :
— Maïa ! Maïa ! Viens ici, vite !
La fillette hésitait.
— ^îais viens donc, vaurienne ! Attends, je vais t'apprendre...
Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchotta quelque chose en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de grands yeux terrifiés.
Léonard se détourna, baissa la tète et silencieux, s'éloigna précipitamment.
Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.
Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et confus.
Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient la vérité ; il se sentait aussi éloigné des hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément purs.
Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses hvres poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre telle une prison ; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des corps sur les plans inclinés.
La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son cœur l'habituelle jouissance.
Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi des savants :
(( Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristole, sont
38o LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent les œuvres d' autrui et me méprisent parce que je découvre . Mais je pouvais leur répondre comme Marins, le patricien romain : vous parant des œuvres d' autrui, vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des miennes.
» Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques, existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une glace.
» Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui ont bien écrit.
» Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des anciens , je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres : l'expérience, le maître des maîtres. »
La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et ferme dans sa solitude.
Seulement au fin fond de son cœur qu'il ignorait lui-même, bouiUonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. 38l
incompréhensible amertume semblable au remords, comme si en réalité il était fautif ce quelque chose envers Maïa — de quoi ? il voulut se le demander et ne le put.
Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère délie Grazie pour travailler au visage du Christ.
Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, lenant les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument gris pommelé.
— Et Gianino? demanda Léonard.
Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.
— Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte.
— Le bai ! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?
— Depuis quatre jours.
Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina.
Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie.
Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débar-
bouiller au puits, il enteudit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était coutumier, mais que personne ne craignait.
— Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval par le vétérinaire ?
— Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins !
— Soigner ! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient. . .
— Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez.
— Va-t'en au diable, avec tes influences ! Gomment peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était l'anatomie ?
Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond mépris, murmura :
— L'anatomie !
— Vaurien ! . . . Va-t'en de ma maison !
Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de chevaux.
— Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.
— Qu'est-ce encore? Gomment ose-t-il quand j'ai ordonné...
Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.
Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.
— Eh bien ! maître ? Partons-nous ? demande Astro ennuyé d'attendre.
— Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit la vérité.
Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.
Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et calleuses semblaient dire : La patience et le travail arriveront à bout de tout.
— Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis embrouillé...
— BieU;^ Marco. Après, moi aussi j'ai a te demander quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?
— C'est vrai.
— Gomment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le visage sévère de son intendant je t'ai déjà dit, Marco, de payer le foin des chevaux. Tu te souviens...
— Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.
— Ah ! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent ! Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?
Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux.
Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages : le maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître.
— Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?
— Marco ! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai donné trente florins.
— Trente florins I Dont il faut déduire : quatre prêtés à Paccioli ; deux à Galeotto Sacrobosco ; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie ; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats d'or pour ce grand diable bigarré...
— Tu veux parler de la girafe ?
— Eh ! oui ! La girafe ! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.
— Gela ne fait rieu, observa limidement Léonard, j"en étudierai Tanatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes.
— Les vertèbres de son cou ! Ah ! maître, maître, sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela ?
— Le pain quotidien ! Mais est-ce que j'exige autre chose ! Cependant je sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause...
Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.
— Et qu'est-ce ? continua Léonard. Qu'allonsnous devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.
— Gela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco. Gomment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous les jours : « Demain et demain »... Il se moque de nous...
— Il se moque de moi ! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai comment on se moque de moi ! Je me plaindrai au duc ! Je le tordrai en corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie mauvaise Paque !
Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.
— Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il, — et subitement sur ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et protectrice. — Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent pas de foin...
Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère malade.
— Il s'agit bien du foin ! cria Léonard. Et épuisé, il s'affala sur une chaise.
Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid vif.
— Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de сек. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...
— A qui?
— A Arnoldo.
Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit.
— A Arnoldo I Je vous félicite ! Savez-vous que c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avezvous fait ? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit ?
Léonard baissa la tête.
— Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas...
Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux :
— Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble...
Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les cofFrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers^ trouvait simplement des annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense de la cape de Salario :
Drap d'argent . . , . 1 5 lires Д soldi. Velours pourpre ... 9 — »
Galons 9 — 9 soldi.
Boutons 9 Î2 »
Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table. Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage du niaître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard : « Le nouveau dieu Hermès Trismégistc s'est fondu en lui avec le nouveau titaa Prométhée. » Il songea en souriant : « Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à
nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je ? Oh ! le bon et pauvre homme ! . , . »
Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva : Léonard ne pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres deniers.
En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France.
Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses élèves.
Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze. Le More s'effara, se fâcha et refusa même une audience.
Vers le 20 novembre i/igS, acculé à la dernière extrémité, Léonard écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait
au balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander.
« Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de plus graves affaires, mais cependant. Craignant que mon silence ne soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au silence...
)) Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...
» Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...
)) Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment...
)) Je suis navré que par suite de la nécessité oii je me trouve de gagner mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je n'avais que cinquante ducats.
j) Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...
» Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien } »
Un soir de novembre, après une journce passée en démarches auprès du généreux seigneur de Yisconti, chez Arnoldo le prêteur, chez le bourreau qui réclamait le montant de deux cadavres de femmes enceintes, et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition au cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à la maison et tout d'abord passa à la cuisine sécher ses vêtements humides. Puis, ayant pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais en approchant, il entendit parler derrière la porte.
— La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie ? Des voleurs peut-être ?
Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni et Cesare et devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais montrés à personne ; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il s'imagina les regards des traîtres et il eut honte pour eux ; sur la pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant dans l'atelier par le côté opposé, il cria de façon à ce qu'ils puissent l'entendre :
— Astro! Astro ! donne de la lumière. Où êtes-vous donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Cesare I
Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme une vitre brisée. Une fenêtre battit.
LE ROMAN DE LÉOISAKD DE VINCI. SqI
II écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. Dans son cœur il n'avait ni colère, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dégoût.
Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui donnait sur la cour, Giovanni et Gesare fouillaient les tiroirs de la table de travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal. Beltraffio, très pâle, tenait un miroir. Gesare penché lisait dans la glace l'écriture de Leonardo :
« Laude del Sole, Gloire au soleil.
)) Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que la grandeur du soleil est réellement telle qu'elle paraît ; je m'étonne que Socrate abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre incandescente. Et je voudrais connaître des mots, suffisamment puissants pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un homme à la déification du soleil... »
— On peut passer ? demanda Gesare.
— Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.
— « Geux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paraîtrait moins que la plus petite planète — un point à peine perceptible dans l'univers. — De plus, tous les hommes sont exposés à être brûlés... .»
— Voilà qui est étrange ! slétonna Gesare. Il adore le soleil, et Gelui qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui...
Il tourna une page.
— Tiens... encore, écoute:
« Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un homme mort en Asie. »
— Tu comprends ?
— Non.
— Le Vendredi Saint, expliqua Gesare.
« 0 mathématiciens, continua Gesare, versez vos lumières sur cette démence. L'âme ne peut être sans corps et là où il n'y a ni sang, ni chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni voix, ni mouvement ))... Ici on ne peut pas déchiffrer, c'est biffé. Et voilà la fin... «En ce qui concerne toutes les autres définitions de l'âme, je les cède aux saints Pères qui enseignent le peuple et par l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la nature. »
— Hum I messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient entre les mains des Pères Inquisiteurs... Et voici encore une prophétie :
(( Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, des hommes vivront luxueusement dans des maisons pareilles à des palais et assurant qu'il n'y a pas de meilleure façon d'être agréable à Dieu , qu'en acquérant les trésors visibles au prix des invisibles. »
— Les indulgences ! devina Gesare. Gela ressemble à du Savonarole. Une pierre dans le jardin du pape...
« Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants. »
— Je ne comprends pas. G'est compliqué... Gependant... Mais oui! « Morts depuis mille ans... » les martyrs, les saints, au nom desquels les moines amassent l'argent. Une excellente devinette !
« On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas. » Les tableaux saints.
« Les femmes avoueront aux hommes tous leurs désirs, toutes leurs actions secrètes et honteuses. )) — La confession. Comment cela te plaît-il, Giovanni? Hein ? Quel homme étonnant ! Pense un peu pour qui il invente toutes ces énigmes ? Et elles ne sont même pas méchantes. Simplement un amusement. . . Il joue au sacrilège...
Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut :
« Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et punissent ceux qui dévoilent leurs trafics. » — C'est probablement au sujet de fra Girolamo et de la science qui détruit la foi dans les miracles.
Il ferma le cahier et regarda Giovanni.
— Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes? BeltrafQo secoua la tête.
— Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit où il dit bien nettement
— Nettement ? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui, tout est double, coquet et rusé comme chez une femme. Ses devinettes en font foi. Attrape-le ! Il s'ignore lui-même. Il est pour soimême la plus grande énigme.
« Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilège que ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrédule sondant les plaies du Sauveur... »
Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu, — tout petit, perdu entre des croquis de
machines et des calculs, — qui représentait la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise sur une pierre , elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles et autres figures. La mère du Seigneur apprenait à son fils la géométrie, source de toutes les sagesses.
Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. Il voulut lire l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir ; Gesare eut à peine le temps de déchifi*rer les trois premiers mots, « Nécessit — éternel maître », lorsque retentit la voix de Léonard, criant :
— Astro ! Astro ! donne de la lumière ! Où êtesvous donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Gesare!
Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa.
— Mauvais présage, sourit Gesare.
Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans le tiroir, ramassèrent les débris du miroir, sautèrent sur l'appui de la fenêtre et glissèrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des branches de vigne. Gesare s'accrocha, tomba et failUt se casser la jambe.
Ge soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la pièce, tantôt il s'as-
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. Sg5
seyait, commençait un dessin et de suite l'abandonnait. Dans son cœur s'agitait une inquiétude vague, comme s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée revenait toujours au même point.
Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait guéri, entièrement pris par l'art. Mais le « duel du feu » et la nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus pileux, plus égaré.
Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le cœur de son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage.
— Si je savais comment le soulager , pensait Léonard.
Il eut un sourire amer :
— Je lui ai jeté un sort ! Les gens ont probablement raison quand ils disent que j'ai le mauvais œil...
Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit.
L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc. Beltraffio était couché tout habillé sur son Ut, con-
Здб LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
tourné comme les enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller.
— Giovanni, tu dors? murmura le maître.
Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que Léonard avait vue dans les yeux de Maïa.
— Qu'as-tu, Giovanni .►^ C'est moi
Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur son front :
— Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru...
j'ai eu un rêve effrayant Ainsi ce n'est pas vous,
continua-t-il en le dévisageant avec méfiance.
Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front :
— Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?
Giovanni se détourna , mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les mains, il balbutia :
— Chassez-moi, maître !... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis vis-à-vis de vous un misérable, un traître...
Léonard l'embrassa et l'attira à soi.
— Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi ! Est-ce que je ne vois pas combien tu souffres P Si tu te crois fautif de quoi que ce soit vis-à-vis de moi, — je te pardonne tout, — peut-être toi aussi me pardonneras-tu un jour...
Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie.
— Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je ne vous aime pas ! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh ! seulement ne pensez pas, non! Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto. Personne ne peut vous aimer autant que moi
Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait comme un enfant :
— Allons, tais-toi, tais-toi ! Je sais que tu m'aimes,
mon petit, pauvre, sensible, naïf C'est Cesare qui
a dû encore te conter quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu ? Б est intelligent et malheureux aussi : il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a bien des choses qu'il ne comprend pas
Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard snrutaieur et dit :
— Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul.,,, et pas moi... Mais lui...
— Qui, lui? demanda Léonard.
Giovanni s'accrocna au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent d'effroi.
— Il ne faut pas, dit-il tout bas. je vous prie... il ne faut pas parler de lui...
Léonard le sentit trembler dans ses bras.
— Ecoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose sur le cœur. Tu dois tout me dire. Je yeux tout savoir, Giovanni, entends-tu? Gela t'apaisera.
Et après un instant de silence :
— Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure? Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard
et lui chuchota :
— De votre sosie...
— De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?
— Non, réellement...
Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait.
— Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la nuit?
— Non. Mais tu dois bien le savoir ?
— Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyezvous, maître, maintenant je suis certain que c'était lui.
— Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il arrivé?
Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il espérait que cet aveu le soulagerait.
— Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi, comme vous ce soir, à la même heure ; il s'est assis sur mon lit, comme vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas gaucher. Et de suite cela m'a fait
penser que ce ne devait pas être vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit : « Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie pas. » Alors j'ai tout compris.
— Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni ?
— Puisque je Tai vu lui comme je vous vois I Et qu'il m'a parlé...
— De quoi?
Giovanni cacha sa figure dans ses mains.
— Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te tourmenterais.
— Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique, que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé...
— Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si ! Tu as vu chez moi le dessin d'une machine de guerre ?
— Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas cinq...
— Bien ! bien I Ne te tourmente pas. Assez ! je sais...
— Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez, maître. Il m'a dit que le Christ
était venu pour rien sur la terre, qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi, m'a consolé en me disant : « Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de Christ, mais il y a l'amour ; le grand amour, fils de la science parfaite ; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de vos paroles ! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des miracles et de l'ignorance ; maintenant, de la force, de la vérité et de la science, car le serpent n'a pas menti : goûtez le fruit de l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux. » Et après ces paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est parti en me disant qu'il reviendrait...
Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni pénétrait dans la plus secrète profondeur de son cœur.
— Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant... comme vous !
Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un cri dément :
— Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en, maudit!
Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire :
— Le Seigneur soit avec toi, Giovanni ! Je vois, en
effet, qu'il vaut mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit : « Celui qui a peur n'est pas parfait d'amour. » Si tu m'aimais vraiment, tu ne me craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux qui m'appelent le serviteur de l'Antéchrist. Pardonnemoi, Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais chez toi . . .
Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. « Est-ce bien cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver — il était prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître.
— Non! non!... Je sais que c'est delà folie... Je vous crois... Vous verrez, je chasserai ces horribles pensées . . . Seulement, pardonnez-moi , maître, ne m'abandonnez pas !
Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.
— Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici. Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras.
11 le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, Talluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche pour un tableau.
Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se •calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût agi d'une œuvre importante, il aida le maître à imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie.
La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il s'était arrêté et regardait le maître.
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. 4o3
— Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.
Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage.
— Eh bien ! comment te sens-tu ? demanda Léonard.
— Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce
coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andréa Salaino, le cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Gesare da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical.
Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes.
— Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure ! Et chez moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la fdtrer...
До4 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
— Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs.
— Vous entendez ? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à jamais ! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer les règles avec une précision mathématique. . .
Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans l'âtre.
— Racontons des histoires ! proposa Salaino.
Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.
» — Pourquoi as-tu fait cela .^ lui demanda l'artiste.
» — Parce que je veux ton bien ; car il est dit : « Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action. »
» L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en criant :
» — Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.
Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les autres.
Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux
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se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes ; le visage prenait une expression d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses cris de colère
A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant parcimonieux.
Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé : des restes de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas de vin.
— As-tu bien incliné la barrique ? lui demandaient les compagnons.
— Parbleu ! Dans tous les sens. Pas une goutte.
— Ah î Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous ! Que faire sans vin?
— Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?
— Il y a de l'argent et il y aura du vin I cria Giacopo en lançant vers le plafond une pièce d'or.
— D'où l'as-lu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le menaçant.
— Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu ! Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets !
— Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin...
Доб LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
Gourant à la taverne de l'Aigle- Vert où les mercenaires suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin.
Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât doré ; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait la chanson du Moine défroqué :
Au diable la soutane, la capuche, le chapelet ! Hi hi hi et ha ha ha !
Eh ! vous les jolies filles, A pécher je suis prêt I
Ou bien encore l'hymne solennel de la folle Messe de Bacchus, inventé par les étudiants :
Ceux qui mettent de l'eau dans le vin» Comme des éponges s'imbiberont,
Et dans le feu de l'enfer
Les diables les sécheront.
Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement, de Giacopo.
On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse et à chacun.
Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire : .
— J'ai entendu dire, mes amis, que saint François
d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle gaieté céleste.
Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu exprimer le maître.
— Eh ! maître ! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre, comme des vers de sépulcre.*^ Que les autres boivent à ce qui leur plaira. — Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante ! Quand les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable emporte les lois de pesamteur, la mécanique, qui nous gênent.
— Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le maître en riant.
Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à son élève.
Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche usurier de Milan détesté de tous, le vieil Israélite Barucco, — maladif et rêveur enfant de seize ans, — plongé dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières de la Synagogue.
До8 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, oublié et de nouveau retrouvé.
Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples : « Mon âme souffi'e mortellement », et s'éloignant sur un roc, tomba face contre terre en murmurant : « 0 Père ! tout T'est possible. Eloigne cette coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite ». Et encore une seconde et une troisième fois II répéta : « Mon Père, si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite. »
Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.
— Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Gomment demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles?
— Eh bien ? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me semble que de nouveau tu...
— Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme
je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est passé...
— Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...
— Ne craignez rien ! Maintenant je vois — et il désigna le dessin — je vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais comment le chasser : je n'aurai qu'à lui parler de ce dessin.
Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure du Christ de la Sainte Cène et il désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours retardait.
Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria délie Grazie et à la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, Giovanni vit le Christ.
Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant de la mathématique.
:4lO LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte, paraissait infiniment profonde.
Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à luimême les pensées qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine. Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi enfantine ; l'autre, surhumainement calme, sage, étrange et terrible.
Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction, tous deux étaient la vérité.
Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du .canal étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses mains.
— Que fais-tu là ? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix railleuse.
Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et reconnut Cesare.
Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. Дп
figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre apparition.
Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas.
— Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin Cesare.
— Oui, répondit Giovanni.
— Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel pardon ! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant.
Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola au-dessus du canal.
— Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la Cène ?
— Oui.
— Eh bien ? comment le trouves-tu ?
Cesare se retourna brusquement.
— Et toi? demanda-t-il.
— Je ne sais pas... il me semble...
— Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?
— Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... со n'est pas le Christ.
— Pas le Christ ? Et qui donc ?
Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête.
— Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque enfant ?
— Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à
lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères?
— Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux Christ !
— Se ressemblent peu? dit Gesare étonné. Mais c'est le même visage. Dans la Cène il est plus âgé de quinze ans...
— Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies...
— Sosies ! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Gomment as-tu dit, Cesare, deux Sosies ?
— Mais oui ! Qu'est-ce qui t'effraye ? Ne l'as-iu pas remarqué toi-même?
— Gesare ! s'écria subitement Beltraffîo en un irrésistible élan, comment ne le vois-tu pas ? Est-il possible que Celui que le maître a représenté dans la Cène, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants qui espèrent le miracle : « Que nes'accomphsse pas ce pourquoi je suis venu au monde. 0 mon Père éloigne de moi cette coupe. » Mais cette prière contient tout, Cesare ? et sans elle, il n'y a pas de Christ et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort — comme nous!
— Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh I sûrement, le Christ de la Cène, ne pouvait prier ainsi...
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. 4l3
Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement changé.
Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de plus en plus assombrie.
— Te souviens-tu, Cesare ? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans, nous marchions ensemble ici même et discutions la Sainte-Cène. Tu te moquais du maître alors ; tu disais qu'il n'achèverait jamais son Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de lui...
Giovanni voulut regarder le visage de son compa^ gnon, mais Cesare se retourna.
— Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes !
Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé.
— Que croyais-tu ? Certainement, je l'aime ! Comment ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la Sainte-Cène, personne, peut-être même pas lui, ne le comprend comme moi, son plus mortel ennemi!
Et riant de nouveau de son rire forcé :
— Quand on pense... quelle drôle de chose que le cœur humain ? Puisque nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni : Je ne l'aime tout de même pas, moins encore maintenant...
4l4 LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
— Pourquoi ?
— Eh ! ne fût-ce que parce que je veux être moimême, entends-tu? le dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'œil, ni l'orteil de son pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle ! Que Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et les livres à mémoire ! J'aurais bien Toulu voir Léonard lui-même, créer la figure du Christ en suivant ses théories. Oh ! certes ! il nous apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût : à l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne l'écrase pas ! A l'autre.. Sais-tu, Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase !
— Gesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le quittes-tu pas ?
— Et toi ? pourquoi ne le quittes-tu pas ? Tu as brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...
— Lequel?
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. Al5
— Oh ! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le grand Mantegna, mais un inconnu ? Il me suffirait de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal !
Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Gesare se poser sur sa main.
— Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais ?
— Lui-même, répondit Beltraffio.
— Lui-même ! répéta Gesare avec une indescriptible émotion. Alors, il pense que...
Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se quittèrent au plus proche carrefour.
Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il répétait sans cesse :
— Les sosies... les sosies...
Дхб LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
Au début du mois de mars i/igg, Léonard, inopinément, reçut du trésor ducal ses deux ans d'appoin-^ tements en retard.
A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur. Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux ses intimes.
Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la faveur ducale :
« Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises au couvent Saint- Victor, près delà porte Vercelli », mentionnait l'acte de donation.
L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires, vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et embrouillant le filet de trahison et de basses trompe-
ries qui lui plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron.
Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de Bramante qui surplombait un des fossés du palais.
La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de fer du pont-levis.
Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.
La marquise Isabelle d'Esté, sœur de feu Béatrice, lui avait envoyé en cadeau ces cygnes de Mantoue. II les avait toujours aimés, mais ces derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance ; alors aussi il les nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.
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Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières, les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les gueules des canons, — tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre deux cieux ils se balançaient et glissaient.
Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et lui tendit un papier.
— Qu'est-ce? demanda-t-il.
— Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais les fourgons partent demain à l'aube
Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.
— Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune afîaire après souper ! Oh ! Seigneur I bientôt ils ne me laisseront même plus dormir !
Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas :
— Messer Leonardo.
— Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le entrer.
Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea ;
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. Дх^,
— Léonard ne me gênera pas.
Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles, s'illumina d'un bon sourire.
Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses cygnes.
Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au front.
— Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Gomment te portes-tu?
— Je dois remercier Votre Altesse
— Eh ! finis ! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux ? Attends^ le moment viendra où je saurai te récompenser selon tes services.
Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets, cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables : la cloche à plongeur , les patins à naviguer, la machine volante. Dès que Léonard abordait la question sérieuse : la fortification du palais, le canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la conversation avec un air ennuyé et dégoûté.
Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée, qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé.
— Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard.
Дао LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
— Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard 1 Qui sait si nous nous reverrons ?
— Votre Altesse nous abandonne ?
Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.
— Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un peu à Ludovic le More !
L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où l'éloquence de cour était indispensable :
— Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes au service de Votre Altesse.
— Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de moi et tu me plaindras
Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur les lèvres.
— Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec toi !
Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son cœur s'élevait un sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les
gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi virginal.
On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, telles des visions, entre les deux cieux, — le ciel d'en haut et le ciel d'en bas, — les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre miroir des eaux.
En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard se rendit au couvent de San Francescooù se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Gesare au sujet des deux Ghrist, il avait été atteint de fièvre cérébrale.
C'était vers le 20 décembre i^gS. Un jour qu'il rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence, le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort de Savonarole.
L'exécution avait été fixée au 2З mai хДдЗ, à neuf heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu « le bûcher des vanités ь et le « duel du feu )).
Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence avait l'aspect d'une croix.
Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés : Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro Maruffi.
Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre YI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase :
— Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante. Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante..
— Militante, non triumphante — hoc enim tuum non est. Combattante mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia Savonarole.
On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort au nom du peuple.
LE ROMAN DB LÉONARD DE VINCI. ДзЗ
Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et Savonarole également. On découvrit par îa suite que les gamins, anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les condamnés.
Fra Silvestro Maruffî devait monter le premier à la potence. Il conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria :
— Entre tes mains. Seigneur, je remets mon âme !
Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le vide.
Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le ciel.
Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole.
Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule.
Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le nœud coulant quelqu'un cria :
— Fais un miracle ! Fais un miracle, prophète ! Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un
fervent.
Le bourreau poussa Savonarole.
Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le « bûcher des vanités » :
— Au nom du Père, du Fils et de TEsprit-Saint ! La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté.
La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés crisfnt :
— Le miracle I le miracle ! Ils ne brûlent pas !
Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour la dernière fois bénir le peuple.
Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler quelques pincées de cendres et quelques parcelles du cœur non consumé de Savonarole.
Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.
Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul.
En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.
Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.
Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.
Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte- Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au Christ les lois de l'éternelle nécessité.
— Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus courte entre deux points?
Une autre vision le tourmentait aussi — deux visages de Christ opposés et semblables, comme des sosies : l'un plein de faiblesse et de souffrance humaines ; l'autre terrible, étrange, tout puissant et omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antéchrist ........^
Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio, Au début de juin 1/198, lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, eu dépit des supplications du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean- Jacques Trivulce, traversa les Alpes et envahit la Lombardie.