DUC JEAN GALÉAS
» i4 octobre. »
Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place, monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à quelques heures de Milan.
Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque élaicut baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.
En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant.
Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa rencontre.
— Gomment se sent Son Altesse ? demanda l'artiste. Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré. Léonard s'engagea dans l'allée principale.
— Non, non, pas par là! dit le boulTon, l'arrêtant. On pourrait vous voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons plutôt ce chemin détourné...
Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant iuhabit«'îes. Les ten-
lO.
l'^[\ LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
tiires en cuir de Gordoue gravé d'or pendaient en loques le long des murs. Le trône ducal, sous sod baldaquin de soie, était tissé de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait apporté du parc des feuilles jaunies.
— Les misérables ! les voleurs ! grognait le nain en désignant à son compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux ne voudraient pas voir ce qui se passe ici I Je me sauverais au bout du monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le soigner... Ici, ici, je vous prie.
Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement sombre.
D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la saignée à la lumière, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'étain dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les manches retroussées, opérait l'incision de la veine. Le docteur, « maître es piiysique», avec une physionomie entendue, le nez chaussé de lunettes, l'épaulière de velours violet doublée d'écureuil passée sous le bras, ne prenait pas part à l'opération que pratiquait le barbier — car toucher à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne d'un docteur — il observait simplemeiït.
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. l'jb
— A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saignée, ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé et qu'on étendit le duc sur les coussins.
— Domine magister, murmura le barbier respectueusement, ne vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande prise de sang...
Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mépris.
— Vous n'avez pas honte, mon ami ! Vous devriez pourtant savoir que sur les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits plus il vous en reste de pure. J'ai pratiqué la saignée sans merci sur des enfants nouveau-nés, toujours avec réussite.
Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, mais songea (jue discuter avec des docteurs était aussi inutile que discuter avec des alchimistes.
Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins, enveloppa les pieds du malade.
Léonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Audessus du lit pendait une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, près d'une cuve de cristal, contenant des poissons dorés, traînaient des cartes et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé en boule, dormait.
— Tu as envoyé la lettre ? demanda le duc sans ouvrir les yeux.
— Ah ! Altesse I balbutia le bouffon, iious alten-
dioQ ! pensant que vous dormiez... Messer Léonardo est ici.
— Ici?
Le malade , avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever.
— Maître, enfin ! je craignais que tu ne viennes pas.
Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean Galéas — il n'avait que vingt-quatre ans — s'anima d'une tendre rougeur.
Le nain sortit pour veiller à la porte.
— Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie ?
— Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.
— Tu ne sais pas ? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si, je te la dirai : nous en rirons ensemble. Ils insinuent...
Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard ^t acheva avec un doux sourire :
— Ils insinuent que tu es mon meurtrier. Léonard crut que le malade délirait.
— Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mou mcurtier. Il y a trois semaines environ, mon oncle le More et Béatrice m'ont envoyé une corbeille de pêches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que j'ai goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre...
— C'est vrai, dit Léonard.
— Oh ! mon ami ! Est-ce possible?
LE ROMAN DE LÉOxNARD DE VINCI. I77
— Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'où viennent ces allusions, en désirant étudier l'effet des poisons, je voulus rendre un pêcher vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de Peretola qu3 les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a pas réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop pressé, a dû raconter à quelqu'un...
— Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc, personne n'est cause de ma mort ! Et cependant, ils se soupçonnent tous entre eux, se détes tent et se craignent. Oh ! si on pouvait leur dire tout, comme je le fais avec toi ! Mon oncle se croit mon meurtrier et je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me tuerait-il ? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève, Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les pauvres aveugles ! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... ïe souviens-tu? tu me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques
apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission ? J'ai compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude, dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage, chacune de tes paroles, maître ! Il me semble parfois que nous avons par des voies différentes atteint ensemble le même but — toi dans la vie, moi dans la mort.
La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant :
Monna Druda !
Léonard voulut partir, le duc le retint.
Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide jaune et trouble — l'élixir de scorpion.
En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de l'huile d'olive centenaire avec du séneçon, du mithridate et du serpentaire ; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil et chaque soir on eu frottait les aisselles, les tempes, le ventre et la région du cœur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et contre les sorcelleries.
En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit et ses mains tremblèrent si fort qu'elle Ictillit laisser choir le flacon.
— Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte !
Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le lui permettaient
ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui annoncer la terrible nouvelle.
Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le mauvais œil, par des manœuvres diaboliques.
La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.
Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se trouvait auprès du duc, elle se releva et cria furieuse :
— C'est impossible ! Qui Га laissé entrer ?
— Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la cheminée ! La chose est louche. Depuis longtemps déjà j'ai prévenu votre Altesse...
Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux demanda :
— Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à vous et au seigneur Maître, de recevoir Sa Majesté, le roi très chrétien de France.
Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par Ludovic le More.
Tout en se reposant «près dîner, e roi écoutait la lecture d'un ouvrage nouvellement et spécialement
traduit pour lui du latin en français, un opuscule assez ignare Les Merveilles de Rome, — Mirahilia urhis Bomœ.
Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon l'expression des historiens de la cour : « Fils du dieu Mars, descendant de Jules César, il était venu en Lombardie. à la tête d'une formidable armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles, Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles.
A l'audition des Merveilles de Rome le roi goûtait à l'avance la gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre.
Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à Tépigastre et une lourdeur de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.
Charles YIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes étaient maigres et torses, ses épaules étroites, Tune plus haute que l'autre ; la poitrine
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rentrée, un nez démesurément long et crochu ; des cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à Heur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.
— Thibault ! eh ! Thibault ! cria-t-il à son valet, en interrompant la lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon petit... tu sais.^... je voudrais boire. Hein ! il me semble... Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault.
Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du roi.
— HeinP hein? quoi.»^ Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux boire d'abord...
Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement du roi et demanda à Thibault :
— Du nôtre ?
— Non, monseigneur. Des caves du palais... Le cardinal jeta le contenu de la coupe.
— Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une bonbonne de notre vin.
— Pourquoi?... hein?... Que veut dire ?... balbutia le roi surpris.
Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons.
— Eh ! . . . des bêtises ! . . . Pourquoi ! . . . Je veux boire, dit Charles en haussant les épaules.
Puis il se soumit.
Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus du. roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles et la devise : « La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon. »
A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles aperçut la duchesse Isabelle.
Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant « chère sœur ».
Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds.
— Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier magnanime ! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le duc légitime de Milan, Jean G aléas. Dans ce château.
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. l83
nous ne sommes environnés que de mercenaires assassins...
Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait.
— Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et tiquant des épaules. Non, je vous prie.., je ne puis tolérer, ma chère sœur, levez-vous I
Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les Ijaisait, voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec désespoir :
— Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai î Le roi se troubla complètement, et son visage eut
une grimace douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer.
— Ah! voilà, voilà ! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie... dis-lui... je ne sais pas.
Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant, même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale héroïne de tragédie.
— Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le nom du duc en français.
La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et, subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut.
Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide, déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.
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— Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de Ferdinand d'Aragon !
Elle se leva. Une rou^ur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna des yeux, balbutia son éternel « Hein?... hein?... quoi ?... », s'arrêta, eut un geste navré et se tut.
La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la tête, anéanti.
— Briçonnet, allons, allons,... hein?
Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la chambre du duc.
Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne tombait à travers les hautes futaies du parc.
Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma « mon cousin » et s'inquiéta de sa santé.
Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à peu.
— Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc. Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma pauvre ame, car à ce moment-là je...
— Ah ! non, non ! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées? interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons ensemble en croisade. Vous verrez ! Hein ?
Jean Galéas secoua la tête :
— Non, je ne le pourrai pas.
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. l85
Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta :
— Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde...
— Ah ! Seigneur ! Seigneur ! s'écria Charles ému. Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent
et, comme s'il reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté. 11 se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une tendresse impétueuse balbutia :
— Mon frère chéri ! . . . Mon pauvre petit ! . . .
Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres s'unirent en un fraternel baiser.
Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le cardinal :
— Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un chevalier... Il faut le défendre, tu entends?
— Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même. Et de quel secours pourronsnous lui être? Nous nous ferions du tort. Le More est notre allié...
— Le More est un misérable, oui... sûrement .. Tin assassin! cria le roi.
Et dans ses yeux brilla une colère sensée.
— Que faire ! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur! Nous sommes tous des hommes...
L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées.
En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura :
— Majesté, madonna Lucrezia... "
— Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...
— Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier.
— Ah ! oui ! je me souviens. . . Madonna Lucrezia !.. . Exquise ! Tu dis qu'elle assistera au souper ?
— Sûrement et elle supplie Votre Majesté...
— Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui...
Le roi prit Thibault à part :
— Ecoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia ? "-
— La maîtresse du More, Majesté.
— La maîtresse du More, ahl c'est dommage...
— Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui même.
— Non, non. Je suis son hôte...
— Le More sera flatté. Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là...
— Gela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire...
— Soyez tranquille. Majesté... un mot seulement...
— Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras.
Thibault s'inclina respectueusement.
En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la main sur le front :
— Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu .î^ Que voulais-je dire P.. . Ahl ouil... Il faut fe défendre... C'est un innocent... il y a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier !
— Sire, bannissez ces soucis : nous avons d'autres sujets. Plus tard en revenant de Jérusalem...
— Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire méditatif.
— La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés.
— Le doigt de Dieu !... le doigt de Dieu I... répéta Charles VIII solennel, inspiré, les yeux levés au ciel.
Huit jours après, le jeune duc mourait.
Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme de lui accorder une entrevue avec Léonard, mais elle lui avait refusé. Monna Druda avait convaincu Isabelle que les gens ensorcelés ressentaient un irrésistible désir de voir celui qui les avait perdus.
Et la vieille continuait à frotter soigneusement le malade, avec de l'huile de scorpion. Les médecins le tourmentèrent jusqu'à la fin avec leurs saignées.
il expira doucement.
— Que ta volonté soit faite ! furent ses dernières paroles.
Le More donna ordre de transporter de Pavie à Milan le corps du défunt et de l'exposer solennellement dans la cathédrale.
Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, après avoir assuré que la mort prématurée ôc son neveu lui causait une douleur profonde, proposa de déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un tel pouvoir à un mineur et supplièrent Le More au nom du peuple, d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme à contre-cœur, céda à leurs prières.
On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les revêtit, monta à cheval et se rendit à l'église de San Ambrogio, entouré d'une foule de partisans qui criaient : « Viva il Moro, viva il daca! » au son des trompes, des salves de canon, du carillon des cloches et du mutisme du peuple.
Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil hôtel de ville, en présence des syndics, des consuls, des principaux citoyens, le chef des hérauts lut le privilège accordé au duc Le More par l'éternel x\uguste du très saint Empire, Maximilien : « Maximilianiis divina favente clementia Romanorum Rex semper AugustuSj toutes les provinces, terres, villes, villages, châteaux, forts, montagnes et plaines, bois et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines, mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastères, éghses et paroisses — tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à toi et à les héritiers, en t'afTirmant, te nommant, t'élevant et choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la Lombardie jusqu'à la fin des siècles. »
Quelques jours après cette proclamation on annonça la translation dans la cathédrale de la plus précieuse relique de Milan, un des clous de la sainte Croix.
Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir.
igO LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI.
La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne de Tibald, la foule se réunit. L'étameur ScarabuUo, le brodeur Mascarello, le pelletier Mazo, le cordonnier Gorbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au premier rang.
Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère Timoteo prêchait :
— Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le temple de Vénus le bois de la sainte Croix et les autres instruments qui avaient servi à la torture du Christ et avaient été enterrés par les païens — l'empereur Constantin, prenant un des saints et terribles clous, ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors de son cheval de guerre, afin d'accomplir la parole de l'apôtre Zacharie, et cette relique lui donna la victoire sur les ennemis de l'Empire romain. A la mort du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard retrouvé par saint Ambroise à Rome, dans la boutique d'un certain Paolino, marchand de vieille ferraille, et transporté à Milan. Notre ville possède donc le plus précieux, le plus sacré des quatre clous — celui qui avait percé la paume droite du Dieu puissant sur le Bois du Salut. Sa longueur exacte est de cinq pouces et demi. Étant plus long et plus épais que le
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. igi
clou romain il est pointu, tandis que le clou romain est émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté dans la main du Sauveur, comme le prouve, par de lins syllogismes, le savant Père Alesio.
Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en levant les bras au ciel :
— Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un horrible sacrilège ! Le More, le misérable, l'assassin, le voleur de trône, tente le peuple par des fêtes impies, et affermit son trône croulant avec le saint clou I
La foule devint houleuse.
— Et savez-vous, mes frères, continua le moine, savez-vous à qui il a confié l'encastrement du clou dans la grande coupole de la cathédrale, au-dessus de l'autel ?
— A qui ?
— Au Florentin Léonard de Vinci !
— Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.
— Nous le connaissons parbleu, répondaient les autres, c'est celui-là même qui a empoisonné le jeune duc avec des fruits. . .
— Un sorcier ! un hérétique ! un athée I
— Et moi, mes amis, s'interposa timidement Gorbolo, j'ai entendu dire que ce messer Leonardo était un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait de mal à personne. Qu'il aime non seulement les hommes, mais aussi les bêtes...
— Tais-toi, Gorbolo, tu ne sais ce que tu racontes !
— Un sorcier peut-il être bonP
— Oh ! mes enfants, expliqua frère Timoteo — les
genv4 diroût aussi du grand tentateur, le prince des ténèbres : « Il est bienveillant, il est parfait » , car il se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera douce et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront tentés par sa miséricorde. Et il conviera des quatre points cardinaux tous les peuples et toutes les tribus comme la perdrix, par son cri trompeur, appelle dans son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, Ô mes frères ! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antéchrist, viendra parmi nous sous une forme humaine : ie Florentin Léonard est le serviteur et le précurseur de l'Antéchrist.
Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler de Léonard murmura avec assurance ;
— C'est vrai ! On dit qu'il a vendu son âme au diable et qu'il a signé le pacte avec son sang.
— Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu ! marmonnait la fripière Barbaccia. Ces jours derniers, Stamma, la lavandière du bourreau, me disait que ce Léonard volait les corps des pendus, qu'il les découpait, enlevait les intestins...
— Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, Barbaccia, observa Gorbolo, c'est une science qu'on appelle l'anatomie...
— Oui, mais il a aussi inventé une machine pour voler, avec des ailes d'oiseau, rapporta Mascarello.
— L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, expUqua de nouveau frère Timoteo. Simon le Mage s'est aussi élevé dans les airs, mais il a été renversé par l'apôtre Paul.
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. IqS
— Et il marche sur l'eau comme sur la terre, ajouta ScarabuUo. « Le Seigneur marchait sur les eaux... je ferai de même. » Voilà comme il blasphème !
— Il fait mieux encore : il descend dans une cloche de verre au fond de la mer, reprit Mazo.
— Eh î mes amis ! ne croyez pas cela. Il n'en a pas besoin. Quand il veut, il se transforme en poisson et il nage : il se transforme en oiseau et il vole ! déclara Gorgolio.
— C'est un ogre ; qu'il crève !
— Qu'attendent donc les pères inquisiteurs .^^ Au bûcher, le Léonard !
— Qu'on l'empale !
— Hélas ! hélas ! malheur à nous, mes bien-aimés ! se prit à geindre frère ïimoteo. Le très saint clou, le clou sacré est... chez Léonard !
— Gela ne sera pas ! hurla ScarabuUo en serrant les poings, nous mourrons pour notre relique, nous ne la laisserons pas souiller. Allons prendre le clou chez l'impie !
— Vengeons notre relique ! Vengeons notre duc !
— V songez-vous, mes amis ? objecta Gorbolo. G'est l'heure de la ronde de nuit. Le capitaine de la milice...
— Au diable, le capitaine ! Si tu as peur, Gorbolo, cache-toi sous la jupe de ta femme I
Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, criant et jurant, la foule s'avança par les rues.
En tête marchait le moine, tenant dans ses mains un crucifix et chantant un psaume.
Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans leur reflet rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant de la lune.
Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait une caisse ronde, vitrée, avec des rayons dorés, dans laquelle devait être conservé le clou sacré. Assis dans un coin sombre, Giovanni Beltraffio, de temps à autre observait son maître. Plongé dans la recherche du problème de la transmission de la force à l'aide de poulies et de leviers, Léonard ne pensait plus à la relique. Il venait de terminer un calcul compliqué.
— Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, avec un sourire heureux, rien d'aussi parfait, facile et superbe comme les manifestations de la nature. La divine nécessité la force par ses lois à déduire le résultat de la cause par la A^ie la plus rapide.
Dans son cœur naissait le sentiment, qui lui était si habituel, de respectueux étonnement devant l'abîme qu'il contemplait. En marge, à côté du croquis de la machine élévatoire, à côté de chiffres et de ratures, il écrivait ces mots qui sonnaient dans son cœur ainsi qu'une prière :
« 0 mirabile giustizia di te, primo Motoref Tu non ai
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI. IqS
volalo mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualité de sua necessari effetti. »
Oh ! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur ! Tu n'as pas voulu priver la moindre force de son ordre et de ses qualités indispensables.
On frappa violemment à la porte extérieure. Des cris, des jurons, le chant des psaumes retentirent.
Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui était arrivé. Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, à demi vêtue, se précipita dans la pièce en criant :
— Les brigands ! les brigands ! Au secours ! Sainte Mère de Dieu, protège-nous !
Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse à la main, il ferma vivement les volets.
— Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.
— Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer dans la maison. Les moines ont dû exciter la populace.
— Que veulent- ils .^
— Le diable seul pourrait comprendre cette crapule folle. Ils exigent le clou sacré.
— Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.
— Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils appellent Votre Excellence, assassin du duc Jean Galéas, sorcier et impie.
Dans la rue les cris augmentaient.
— Ouvrez ! ouvrez ! Ou bien nous incendierons votre nid maudit ! Attends, nous aurons ta peau, Léonard, antechrist I
Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se mêlaient les stridents sifflets du vaurien Farfaniccio.
Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, grimpa sur l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans la cour, mais Léonard le retint par son habit.
— Où vas-tu ?
— Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout près d'ici à cette heure.
— Tu n'y songes pas, Giacopo ! On te prendra, on te tuera.
— Que non pas ! Je passerai par-dessus le mur dans le potager de la tante TruUa, puis dans le fossé, puis par les arrière-cours... Et s'ils me tuent, mieux vaut que ce soit moi que vous !
Après avoir adressé un tendre et brave sourire à Léonard, le gamin s'échappa de ses mains, sauta par la croisée et cria de la cour, en poussant les volets :
— Ne craignez rien, je vous délivrerai !
— Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et voilà, pourtant, il nous est utile dans notre malheur. Peut-être biea qu'il nous délivrera...
Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri étouffé, se sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la cave où, comme elle le raconta ensuite, elle se blottit dans un tonneau vide jusqu'au matin.
Marco monta fermer les volets.
Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa place, pâle, abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha de lui, tomba à ses genoux.
— Qii'as-tu, Giovanni ?
— Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge ... Je ne crois pas. . . mais dites. . . dites-le-moi vous même !
Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.
— Tu te demandes, fît Léonard avec un triste sourire, tu te demandes s'ils disent la vérité... si je suis un assassin ?
— Un mot, un seul de votre bouche, maître !
— Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu ne me croiras pas, puisque tu as pu douter.
— Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je suis tellement torturé... je ne sais ce que j'ai... je deviens fou, maître... Aidez -moi, ayez pitié de moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas vrai!
Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement dans la voix, il murmura :
— Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi !
Des coups terribles retentirent ébranlant la maison : l'étameur Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une hache.
Léonard écouta les cris de la populace, et son cœur se serra de cette tristesse que lui donnait le sentiment de son isolement.
11 baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine écrites.
« О mlrabile giustizia di te, primo Molore ! »
— Oui, songea -t-il, tout vient de Toi, tout le bien !
igS LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI,
Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta les paroles de Jean Galéas mourant :
— Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le ciell...
CHAPIRE YI