LUI
H retrouva, à son retour, les mêmes désordres, les mêmes 15 insubordinations et les mêmes vices. Les Espagnols abusaient de la superstition des naturels envers eux et de la terreur que leur inspiraient les chevaux. Les Indiens les prenaient pour des êtres monstrueux ne faisant qu'un avec leurs cavaliers, frappant, foulant et foudroyant à la fois les ennemis des Européens. Grâce 20 à cette terreur, ils subjugaient, enchaînaient, profanaient, violaient, martyrisaient cette douce et obéissante population. Colomb sévit encore contre cette tyrannie de ses compagnons sur les Indiens. Il voulait leur apporter la foi et les arts de l'Europe, non le joug, le vice et la mort. Après avoir rétabli un peu 25 d'ordre, il s'embarqua pour aller visiter l'île, à peine entrevue, de Cuba. Il y toucha et longea longtemps ses rives, sans apercevoir l'extrémité de cette île qu'il prit pour un continent. Il navigua de là vers la Jamaïque, autre île d'une immense étendue, dont il apercevait les sommets dans les nuages. Traversant 30 ensuite un archipel, qu'il nomma les Jardins de la Reine, à cause de la richesse et des parfums de la végétation qui parait ces îles, il revint à Cuba et parvint à établir quelques relations avec les naturels. Les Indiens assistèrent avec un étonnement mêlé de respect aux cérémonies du culte chrétien que les Espagnols 35 célébrèrent dans une grotte, sous les palmiers du rivage. Un de leurs vieillards s'approcha de Colomb après la cérémonie, et lui dit avec un accent solennel :
" Ce que tu viens de faire est bien, car il paraît que c'est ton culte au Dieu universel. On dit que tu viens dans ces régions avec une grande force et une autorite supérieure à toute résistance. Si cela est ainsi, apprends de moi ce que nos ancêtres ont dit à nos pères, qui nous l'ont redit. Après que les âmes 6 des hommes sont séparées des corps par la volonté des êtres divins, elles vont, les unes, dans un pays sans soleil et sans arbres, les autres, dans des régions de clarté et de délices, selon qu'elles ont bien ou du mal mérité ici-bas, en faisant du bien ou du mal à leurs semblables. Si donc tu dois mourir comme nous, prends 10 soin de ne pas noua faire de mal, à nous et à ceux qui ne t'en ont point fait ! "
Ce discours du vieillard indien, relaté par Las-Casas, atteste que les Indiens avaient une religion presque évangélique par la simplicité et la pureté de sa morale, émanation mystérieuse, ou 15 d'une nature primitive dont les dépravations et les vices n'avaient pas encore terni les clartés, ou d'une civilisation vieille et usée qui avait laissé ses lueurs dans leurs traditions !
Colomb, après une longue et pénible exploration, rentra mourant à Hispaniola. Ses fatigues et ses anxiétés, jointes à ses 20 souffrances et au poids des années que son esprit ne sentait pas, mais qui pesait sur ses membres, avaient un moment triomphé de son génie. Ses matelots le ramenèrent à Isabelle insensible et anéanti. Mais la Providence, qui ne l'avait jamais abandonné, veillait sur lui pendant l'absence de ses facultés. Il trouva, en 25 a'éveillant de son évanouissement, son frère chéri, Barthélémy Colomb, au chevet de sa couche. Barthélémy Colomb était arrivé d'Europe à Hispaniola, comme s'il avait eu l'inspiration des périls et des nécessités ovi allait se trouver son frère. C'était la force de la famille, dont Diego, le troisième frère, était la 30 douceur, et dont Christophe était le génie. lia vigueur de son corps égalait celle de son âme. Il était d'une taille athlétique, d'une trempe de fer, d'une santé robuste, d'un aspect imposant, d'un accent de voix dominant les vents et les dots. Navigateur dès son jeune âge, soldat et aventurier toute sa vie, doué p.ar la 35 nature et par l'habitude do cette audace (jui commande l'obe^issance et de cette justice qui fait accepter la discipline, homme
aussi capable de gouverner que de combattre, c'était le second qui convenait le mieux à Colomb dans l'extrémité des circonstances où l'anarchie avait jeté son empire, et, par-dessus tout, c'était un frère pénétré d'autant de respect que de tendresse pour le chef et pour la gloire de sa maison. L'esprit de famille répon- 5 dait à Colomb de la fidélité de son lieutenant. La tendresse entre les deux frères était le meilleur gage de la confiance de l'un et de la soumission de l'autre. Colomb lui remit le commadement et le gouvernement, pendant les longs mois oii la nature épuisée le condamnait lui-même à l'inaction et au repos, 10 sous le titre d'adelantado ou intendant général et sous-gouverneur des terres de sa domination. Barthélémy, plus sévère administrateur que son frère, imposa plus de respect, mais souleva aussi plus de résistances.
La témérité et la perfidie du jeune guerrier espagnol Ojéda 15 suscitèrent des guerres de désespoir entre les Indiens et la colonie. Cet intrépide aventurier, s'étant avancé avec quelques cavaliers jusqu'aux parties les plus lointaines et les plus indépendantes de l'île, persuada à un des caciques de l'accompagner au retour avec un grand nombre d'Indiens pour admirer la grandeur 20 et la richesse des Européens. Le cacique, séduit, suivit Ojéda. Après quelques jours de marche, pendant une halte au bord d'une rivière, Ojéda, abusant de la simplicité de ce chef indien, lui fit admirer une paire de menottes d'acier poli dont l'éclat éblouit le cacique. Ojéda lui dit que ces fers étaient des brace- 25 lets dont les rois d'Europe se paraient dans les jours de cérémonie aux yeux de leurs sujets. Il inspira à son hôte le désir de s'en parer à son tour, de monter un cheval comme un Espagnol, et de se montrer à ses Indiens dans cet appareil prétendu des souverains du vieux monde. Mais à peine l'infortuné 30 cacique eut-il monté en croupe derrière le rusé Ojéda et revêtu les menottes, objets de sa vanité enfantine, que les cavaliers espagnols, partant au galop en entraînant leur prisonnier dans leur course, traversèrent l'île et l'amenèrent enchaîné à la colonie où ils le retinrent dans les fers qu'il avait innocemment 35 désirés.
Une vaste insurrection souleva les Indiens contre cette perfidie des étrangers dans lesquels ils avaient vu d'abord des hôtes, des amis, des bienfaiteurs, des dieux. Cette insurrection motiva
la vengeance des Espagnols. Ils réduisirent les Indiens à l'état d'esclaves, et ils envoyèrent quatre vaisseaux, chargés de ces victimes de leur cupidité, en Espagne, pour en faire un infâme commerce comme d'un bétail humain. Compensant ainsi par le prix de ces esclaves l'nr qu'ils s'étaient promis de recueillir 5 comme la poussière dans ces contrées oii ils ne trouvaient que du sang, la guerre alors dégénéra en chasse d'hommes. Des chiens apportés d'Europe et dressés à cette poursuite dans les forêts, flairant, déchirant et saisissant les naturels par le cou, secondèrent les Espagnols dans cette inhumaine dévastation du 10 pays.
Colomb, rétabli enfin de sa longue maladie, ressaisit les rênes du gouvernement, fut entraîné lui-même par ces guerres allumées pendant son interrègne, se fit guerrier et pacificateur, après avoir été navigateur, remporta des batailles décisives sur les Indi- 15 ens, les assouplit au joug adouci par sa bonté et sa politique, et leur imposa seulement un léger tribut d'or et de fruits de leurs contrées en signe d'alliance plus que de servitude. L'île refleurit sous sa modération ; mais le malheureux et confiant cacique Guanacanari, qui avait accueilli le premier ces hôtes dans ses 20 terres, honteux et désespéré d'avoir été involontairement le complice de l'asservissement de sa patrie, s'enfuit pour jamais dans les montagnes escarpées de l'île, et y mourut libre pour ne pas vivre esclave sous les lois de ceux qui avaient abusé de ses vertus. 25
Pendant cette langueur de Colomb et ces agitations de l'île, ses ennemis, travaillant à sa perte à la cour, l'avaient attaqué dans le cœur de Ferdinand. Isabelle, plus inébranlable dans son admiration pour ce grand homme, le protégeait en vain de sa faveur. La cour avait envoyé à Hispaniola un magistrat 30 investi de pouvoirs secrets qui l'autorisaient à informer contre les prétendus crimes du vice-roi, à le déposséder de son autorité et à l'envoyer en Europe si ses crimes étaient avérés. Ce juge partial, nommé Aguado, arriva à Hispaniola pendant que le viceroi était à la tête des troupes dans l'intérieur de l'île, occupé à 35 pacifier et à administrer le pays. Oubliant la reconnaissance (|uil devait il Colomb, premier auteur do sa fortune, Aguado.
avant même de recueillir des informations, déclara Colomb coupable et de'chu provisoirement de ses fonctions souveraines. Entouré à son débarquement et applaudi par les mécontents de la colonie, il envoya l'ordre à Colombe de se rendre à Isabelle, capitale des Espagnols, et de reconnaître sa mission. Colomb, 5 entouré de ses amis et de ses soldats les plus dévoués, pouvait contester son obéissance aux insolentes injonctions d'un subordonné. Il s'inclina, au contraire, devant le nom seul de son souverain, se rendit désarmé près d'Aguado, et, lui remettant l'autorité tout entière, le laissa instruire librement l'odieux pro- 10 ces que ses calomniateurs lui intentaient.
Mais, au moment même où sa fortune l'abaissait ainsi devant la persécution, elle lui ménageait une de ces faveurs qui pouvaient le plus lui concilier celles de la cour. Un de ses jeunes officiers, nommé Miguel Diaz, ayant tué en duel un de ses 15 camarades, s'enfuit, de peur du châtiment, dans une partie sauvage et reculée de l'île. La peuplade qui habitait ces montagnes était gouvernée par une jeune Indienne d'une grande beauté, veuve d'un cacique. Elle conçut pour l'Espagnol fugitif un ardent amour et l'épousa. Diaz, aimé et couronné par l'objet 20 de son amour, ne put cependant oublier sa patrie ni dissimuler la tristesse que le regret de ses compatriotes répandait sur ses traits. Sa femme, en cherchant à lui arracher l'aveu de sa mélancolie, apprit de lui que l'or était la passion des Espagnols, et qu'ils viendraient habiter avec lui ces contrées s'ils avaient 25 l'espérance d'y découvrir ce précieux métal. La jeune Indienne, ravie de conserver à ce prix la présence de celui qu'elle aimait, lui révéla l'existence de mines inépuisables, cachées dans les montagnes. Possesseur de ce secret et sûr à ce prix d'obtenir son pardon, Diaz accourut apporter à Colomb la révélation de ce 30 trésor. Le frère du vice-roi, Barthélémy Colomb, partit avec Diaz et une escorte de troupes pour vérifier cette découverte. Ils arrivent en peu de jours à une vallée oh. la rivière roulait l'or avec le sable, et où les rochers de son lit étaient incrustés de parcelles de ce métal. Colomb établit une forteresse dans le 35 voisinage, creusa, et élargit des mines déjà ouvertes dans l'antiquité, en recueillit d'immenses richesses pour ses souverains, et se persuada de plus en plus qu'il avait abordé dans la contrée fabuleuse d'Ophir, Diaz, reconnaissant, et fidèle à la jeune
Indienne à qui il devait sa grâce, sa fortune et son bonheur, fit bénir son union avec elle par les prêtres de son culte et gouverna en paix sa tribu.
Oolomb, après cette découverte, cédant sans résistance aux ordres d'Aguado, s'embarqua avec son juge pour l'Espagne. Il 5 y arriva, après huit mois de navigation, plus en accusé qu'on mené au supplice qu'en conquérant qui rapporte des trophées. La calomnie, l'incrédulité, le reproche, l'accueillirent à Cadix. L'Espagne, qui s'était attendue à des prodiges, ne voyait revenir de la terre de ses rêves que des aventuriers déçus, des accusateurs 10 et des esclaves nus. L'infortuné cacique, toujours enchaîné dans les menottes d'Ojéda, amené comme un trophée vivant à Ferdinand et à Isabelle par Aguado, était mort en mer en maudissant sa confiance dans les Européens et leur trahison.
Colomb, conformant son costume à la tristesse et à la misère 15 de sa situation, se rendit à Burgos, oiî était la cour, en habit de franciscain, n'ayant sur ce vêtement qu'une corde pour ceinture, la tête chargée d'années, de soucis, d'affliction et de cheveux blancs, les pieds nus comme un suppliant de génie qui vient demander pardon de sa gloire. Isabelle seule le reçut avec une 20 tendre compassion et s'obstina à croire à sa vertu et à ses services. Cette faveur constante, quoique voilée, de la reine soutint l'amiral contre les dénigrements et les accusations des courtisans. Il proposa de nouveaux voyages et des découvertes plus vastes. On consentit à lui confier encore des vaisseax, mais on lui fit con- 25 sumer dans des lenteurs systématiques le peu d'années que son âge avancé laissait à ses forces. La pieuse Isabelle, en accordant à Colomb des pouvoirs et des titres nouveaux, stipula en faveur des Indiens des conditions de liberté et d'humanité qui devançaient les idées de son siëcle. Le cœur d'une femme proscrivait 30 d'instinct l'esclavage que la philosophie et la religion ne devaient abolir que quatre siècles après. Enfin Colomb justifié put s'embarquer et faire voile vers sa nouvelle patrie. Mais la haine et l'envie le poursuivirent jusqu'à bord du vaisseau oh il devait arborer son pavillon d'amiral de l'Océan. Breviesca, trésorier 35 du patriarche des Indes, Fonseca, ennemi de Colomb, se répandirent en outrages contre l'amiral, au moment où on levait l'ancre.
Colomb, qui s'était contenu jusque-là par la force intérieure, la patience et le sentiment de l'immensité de sa mission, déborda peur la première fois d'amertume et d'indignation. A cette dernière ignominie de ses ennemis, il redevint homme pour un instant, et, tombant de toute la hauteur de son âme et de toute 5 la force de son bras redoublée par la colère sur son indigne persécuteur, il l'abattit sur le pont et Is foula avec mépris sous ses pieds. Tel fut l'adieu de la jalousie de l'Europe à celui qui lui semblait trop grand ou trop heureux pour un mortel. Cette vengeance soudaine de l'amiral laissa un nouveau ressentiment 10 dans le cœur de Fonseca et une nouvelle accusation à exploiter à ses ennemis. Le vent qui s'élevait l'enleva à la vue du rivage et aux indignités de sa patrie.
Parvenu cette fois, par une autre route, à l'île de la Trinité, il la reconnut, la nomma, puis, la doublant, il côtoya la véritable 15 terre d'Amérique, près de l'embouchure de l'Orénoque. La douceur de l'eau de la mer, qu'il goûta dans ces parages, aurait dû le convaincre que le fleuve qui se déchargeait dans l'Océan avec une masse suffisante pour dessaler ses vagues ne pouvait venir que d'un continent. Il descendit cependant sur cette côte 20 sans soupçonner qu'elle était la plage du monde inconnu. Il la trouva déserte et silencieuse comme un domaine qui attend ses hôtes. Une fumée lointaine au-dessus de vastes forêts, une cabane abandonnée et quelques traces de pieds nus sur le sable du rivage fut tout ce qu'il contempla de l'Amérique. Il ne fit 25 lui-même qu'y imprimer un premier pas et qu'y passer une seule nuit sous la voile qui lui servait de tente ; mais ce premier pas aurait dû sufiiie à donner son nom à ce demi-monde.
H repartit du golfe de Paria et revit, après de laborieuses investigations de toutes ces mers, le rivage d'Hispaniola. Ses CO peines d'âme et de corps, sa longue patience en Espagne, l'ingratitude de ses compatriotes, la froideur de Ferdinand, la haine de ses ministres, les veilles pendant les traversées, les infirmités de l'âge, l'avaient plus brisé que les flots. Ses yeux, échaufles par les insomnies et par la contemplation des cartes et du firma- 35
ment, étaient enflammés ; ses membres, roidis et endoloris par la goutte, refusaient de le soutenir. Son âme seule était saine et son génie, perçant dans l'avenir, le transportait par la pensée au-dessus de ses souffrances et au delà du temps. Barthélémy Colomb, son frère, qui avait continué à régir la colonie en son 5 absence, fut encore son consolateur et son appui. Il accourut au-devant de l'amiral dès que ses vigies signalèrent des voiles en mer.
Barthélémy raconta à son frère les vicissitudes d'Hispaniola pendant son absence. A peine avait-il achevé l'exploration et la 10 pacification du pays, que les excès des Espagnols et les conspirations de ses propes lieutenants avaient renversé l'ouvrage de sa sagesse et de sa vigueur. Un surintendant de la colonie, nommé Roldan, homme populaire et astucieux, s'était fait un parti parmi les matelots et les aventuriers, écume de l'Espagne rejetée par 15 la mère patrie dans la colonie. Il s'était cantonné avec eux sur le rivage opposé de Saint-Domingue et s'était ligué contre Barthélémy avec les caciques des peuplades voisines; il avait construit ou enlevé des forteresses d'où il bravait l'autorité de son chef légitime. Les Indiens, témoins des divisions de leurs tyrans, 20 en avaient profité pour s'insurger eux-mêmes et pour refuser le tribut. L'anarchie déchirait la nouvelle possession. L'héroïsme de Barthélémy en retenait seul les lambeaux dans ses fortes mains. Ojéda avait frété des navires pour son propre compte en Espagne ; il était venu croiser et descendre sur la cote 25 méridionale de l'île, et s'était ligué avec Roldan. Puis Roldan avait trahi Ojéda et s'était rangé de nouveau sous l'autorité du gouverneur. Pendant ces déchirements de la colonie, un jeune Espagnol d'une beauté remarquable, don Fernand de Guerara, avait inspiré une violente passion à la fille d'Anacoana, veuve du 30 cacique emmené par Ojéda en Espagne et mort captif dans la traversée. Anacoana elle-même était jeune encore, célèbre parmi les peuplades de l'île par son incomparable beauté, par son génie naturel et par son talent poétique, qui faisait d'elle la sibylle adorée de ses compatriotes. Elleavait conçu, malgré les malheurs 35 de son mari, une haute admiration et une inclination invincible pour les Espagnols. La contrée qu'elle gouvernait avec son frère était l'asile de ces étrangers. Elle les comblait de son hospitalité, d'or et do protection dans leurs disgrâces. Ses sujets, plus civi-
lises que les autres tribus indiennes, vivaient en paix, riches et heureux sous ses lois. Roldan, qui gouvernait la partie de l'île soumise à la belle Anacoana, avait été jaloux du séjour et de l'influence de Fernand de Guerara à la cour de cette princesse. Il lui défendit d'épouser sa fille et lui ordonna de s'embarquer. 5 Fernand, retenu par son amour, avait refusé d'obéir; il conspira contre Roldan, Surpris et enchaîné dans la demeure d' Anacoana par les soldats de Roldan, il avait été conduit à Isabelle pour y être jugé. Une expédition, partie de la capitale de la colonie sous prétexte de parcourir l'île, avait été accueillie avec un empresse- 10 ment amical dans la capitale d' Anacoana. Le chef perfide de cette expédition, abusant de la confiance et de l'hospitalité de cette reine, avait fait inviter par elle trente caciques du midi de l'île aux fêtes qu'elle préparait pour les Espagnols. Les Espagnols, pendant les danses et les festins auxquels ils assistaient, 15 avaient conspiré l'incendie et la mort de leur généreuse protectrice, de sa famille, de ses hôtes et de son peuple. Ils invitèrent Anacoana, sa fille, les trente caciques et le peuple à contempler, du haut d'un balcon, les évolutions de leurs chevaux et un combat simulé entre les cavaliers de leur escorte. Ces cava- 20 liers fondent tout à coup sur le peuple sans armes, rassemblé par curiosité sur la place ; ils le massacrent et le foulent aux pieds de leurs chevaux ; puis, entourant d'une haie de fantassins le palais d'Anacoana pour empêcher cette reine et ses amis d'en sortir, les Espagnols avaient incendié le palais, encore plein des 25 fêtes et des festins auxquels ils venaient de s'asseoir eux-mêmes; ils avaient contemplé avec une cruauté égale à leur ingratitude la belle et malheureuse Anacoana, repoussée dans son palais, expirant dans les flammes et appelant sur eux la vengeance de de ses dieux ! 30
Ce crime contre l'hospitalité, contre l'innocence, contre la souveraineté, contre la beauté et le génie dont la célèbre Anacoana était le symbole parmi les Indiens, avait jeté dans l'île une horreur et un bouleversement dont Colomb ne pouvait de loncrtemps triompher malgré toute sa vertu et toute sa politique. Les 35 flammes et le sang du palais de cette reine dont la beauté les éblouissait et dont les poésies nationales les enivraient d'amour et d'enthousiasme, s'élevèrent entre les oppresseurs et les opprimés. L'île devint un champ de carnage, un bagne et un cimetière
des malheureux Indiens. Les Espagnols, aussi fanatiques dans leur prosélytisme que barbares dans leur cupidité, préludèrent, à Hispaniola, aux crimes qui devaient bientôt dépeupler le Mexique. Ces deux races d'hommes s'étoufl'èrent en s'embrassant.
Pendant que Colomb s'étudiait à séparer et et à pacifier ces 5 deux parties de la population, le roi Ferdinand, informé par ses ennemis des malheurs de l'île, les imputait à celui qui les guérissait. Colomb ayant demandé à la cour de lui envoyer un magistrat d'un rang élevé pour imposer par ses jugements l'autorité royale à ses compagnons indisciplinés, la cour lui envoya Boba- 10 dilla, homme intègre de moeurs, mais fanatique et indomptable d'orgeuil. L'autorité mal définie dont il était investi par le décret royal le subordonnait à la fois et le faisait supérieur à tout autre pouvoir. En arrivant à Hispaniola, prévenu contre l'amiral, il le somma insolemment de comparaître en accusé 16 devant lui, et, faisant apporter des chaînes, il ordonna aux soldats d'en charger les membres de leur général. Les soldats, accoutumés au respect et à l'amour de leur chef, rendu plus vénérable à leurs yeux par l'âge et par la gloire, hésitèrent et restèrent immobiles comme si on leur eût commandé un sacri- 20 lè<^e. Mais Colomb, tendant de lui-même les bras aux fers que son roi lui envoyait, se laissa enchaîner aux pieds et aux mains par un de ses propres serviteurs, bourreau volontaire, vil stipendié de sa domesticité, nommé E3pino.sa, dont Las Casas a conservé le nom comme un type d'insolence et d'ingratitude. 25
Colomb ordonna lui-même à ses deux frères, Barthélémy et Diego, qui étaient encore à la tête du corps d'armée dans l'intérieur, de se soumettre sans résistance et sans murmure à son juge. Enfermé dans le cachot de la forteresse d'Isabelle, il subit pendant plusieurs mois l'instruction de son procès, où tous ses 30 révoltés et tous ses ennemis, devenus ses accusateurs et ses juges, le chargèrent à l'envi des plus odieuses et des plus absurdes . accusations. Devenu l'objet de la dérision et do la fureur public [ues, il entendait du fond de sa prison les railleries féroces et les fanfares de ses persécuteurs qui venaient tous les soirs insulter 35 à sa captivité. Il s'attendait à chaque instant à voir entrer ses bourreaux. Bobadilla, cependant, n'osa pas le dernier crime. Il
ordonna que l'amiral serait expulsé de la colonie et envoyé en Espagne, à la justice ou à la merci du roi. Alonzo de Villejo fut chargé de sa garde pendant la traversée. C'était un homme de cœur, obéissant par devoir militaire, indigné et miséricordieux jusque dans l'obéissance. Colomb, en le voyant entrer dans 5 son cachot, ne douta pas que sa dernière heure ne fût arrivée. Il s'y était préparé par l'innocence et par la prière. La nature pourtant se troublait en lui.
"Où me conduisez-vous? dit-il en interrogeant du regard et de l'accent l'officier. 10
— Aux vaisseaux oii vous allez être embarqué, monseigneur, répondit Villejo.
— M'embarquer ? reprit Colomb incrédule à ce message qui lui rendait la vie ; ne me trompez- vous pas, Villejo ?
— Non, monseigneur, répliqua l'officier ; je vous jure, par 15 Dieu, que rien n'est plus vrai ! "
Il soutint les pas de l'amiral et le fit monter sur le vaisseau, écrasé du fardeau de ses fers et poursuivi par les insultes d'une lâche populace.
Mais à peine les vaisseaux furent-ils sous voile que Villejo et 20 Andréas Martin, commandants du navire devenu le cachot flottant de leur chef, s'approchèrent avec respect de lui ainsi que tout l'équipage et voulurent lui enlever ses fers. Colomb, pour qui ces fers étaient à la fois un signe d'obéissance à Isabelle et un signe de l'iniquité des hommes, dont il souffrait dans son 25 corps, mais dont il était glorieux dans son âme, leur rendit grâce, mais refusa obstinément d'être délivré de ces anneaux.
" Non, répondit-il, mes souverains m'ont écrit de me soumettre à Bobadilla. C'est en leur nom qu'ils m'ont chargé de fers. Je les porterai jusqu'à ce qu'ils m'en déchargent eux-mêmes, et 30 je les conserverai après, ajouta-t-il avec une satisfaction amère de ses services et de son innocence, comme un monument de la récompense accordée par les hommes à mes travaux. "
Son fils raconte, ainsi que Las Casas, que Colomb fut fidèle à cette promesse, qu'il garda toujours depuis ses chaînes suspendues 35 sous ses yeux dans ses demeures, et que, dans son testament, il ordonna qu'elles fussent enfe'"méej avec lui dans son cercueil : comme s'il eût voulu en appeler à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude de ses contemporains, et présenter au ciel le? preuves matérielles de l'iniquité et de la cruauté de la terre ! 45
Cependant les haines des partis ne traversent pas les mers. Le dépouillement, la captivité, les fers de Colomb soulevèrent de miséricorde et d'indignation le peuple de Cadix. Qu md on vit ce vieillard, qui avait apport.^ naguère un empire à sa patrie, rapporte lui-même de cet empire comme un vil criminel pour 5 expier le service par l'opprobre, les cœurs éclatèrent contre Bobadilla. Isabelle, qui était alors à Grenade, versa des larmes sur cette indignité, ordonna que ses fers fussent remplaces par de riches vêtements, et ses geôliers par une escorte d'honneur. Elle l'appela à Grenade. Il tomba à ses pieds et ses sanglots de 10 reconnaissance lui coupèrent longtemps la voix. Le roi et la reine ne daignèrent pas même examiner le procès d'un si grand accusé : il était absous par leur respect autant que par sa vertu. Ils gardèrent quelque temps l'amiral à leur cour et envoyèrent un autre gouverneur, nommé Ovando, pour remplacer Bobadilla. 16 Ovando avait les vertus qui font l'homme intègre, sans la grandeur d'âme qui fait l'homme généreux. C'était un de ces caractères où tout est étroit, même le devoir, et où l'honnêteté ressemble à une parcimonie de la nature. C'était l'homme le moins fait pour suppléer un grand homme. 11 reçut d'Isabelle 20 l'ordre de protéger les Indiens et la défense de les vendre comme esclaves. La part des revenus dévolus à Colomb par les traités devait lui être envoyée en Espagne, ainsi que les trésors dont il avait été dépossédé par Bobadilla. Une flotte de trente voiles porta le nouveau gouverneur à Hispaniola. 25
Colomb, insensible à la vieillesse et déjà reposé des persécutions, souffrait impatiemment le repos et même les honneurs dans sa patrie. Vasco de Garna venait de découvrir la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Le monde était plein d'étonnement et d'admiration pour la découverte du navigateur 30 portugais. Une noble rivalité travaillait l'âme du navigateur génois. Convaincu de la rotondité du globe il croyait arriver aux terres prolongées de l'est en naviguant droit à l'orient. Il sollicita de la cour d'Espagne le commandement d'une quatrième expédition, et s'embarqua à Cadix, le 19 mai 1502, pour la der- 35 nière fois. Son frère Barthélémy Colomb et son tils Fernando, âgé de quatorze ans, l'accompagnaient. Sa flotte se compusait
de quatre petits vaisseaux propres à naviguer sur les côtes et à entrer sans danger dans les anses et dans les embouchures des fleuves qu'il voulait explorer. Ses équipages ne comptaient que cent cinquante hommes de mer. Bien qu'il approchât de soixante et dix ans, sa verte vieillesse avait résisté par la vigueur de 5 l'âme au poids des années ; ni ses maladies douloureuses, ni la perspective de la mort ne le détournaient de son but.
"L'homme, disait-il, est un outil qui doit se briser à l'œuvre dans la main de la Providence qui s'en sert pour ses desseins. Aussi longtemps que le corps peut, l'esprit doit vouloir." 10
Il avait résolu de toucher en passant à Hispaniola pour se radouber : il en avait l'autorisation de la cour. H franchit l'Océan par une mer orageuse, et il arriva avec ses mâts brisés, ses voiles en lambeaux, ses vaisseaux sans eau et sans vivres, en vue d'Hispaniola. Ses notions maritimes lui présageaient un 15 ouragan plus terrible que ceux qu'il avait essuyés. Il envoya une chaloupe demander au gouverneur Ovando la permission de s'abriter dans la rade d'Isabelle. Instruit par ses pronostics du danger que la mer allait déchaîner sur ses côtes, Colomb, dans sa lettre, avertissait Ovando de retarder le départ d'une flotte nom- 20 breuse prête à partir d'Hispaniola pour l'Espagne et chargée de tous les trésors du nouveau monde. Ovando refusa impitoyablement à Colomb l'asile d'un moment qu'il implorait dans le port de sa propre découverte. s'éloigna indigné et proscrit, et
cherchant loin de la domination d'Ovando un abri sous les fal- 25 aises écartées de l'île, il y attendit la tempête qu'il avai*^^ prédite à Ovando. Elle engloutit la flotte entière de ce gouverneur, les trésors et la vie d'un millier d'Espagnols. Colomb la ressentit jusque dans la rade oh. il s'était abrité, gémit sur les malheurs de ses compatriotes, et, quittant cette terre inhumaine, il revit la 30 Jamaïque et aborda sur la terre ferme dans la baie d'Honduras.
Soixante jours de tempête continue, le ballottèrent d'un cap â l'autre et du continent aux îles, sur les bords inconnus de cette Amérique dont les orages semblaient lui disputer la conquête !
Il perdit un de ses navires et les cinquante hommes qui le 35 montaient à l'embouchure d'une rivière qu'il nomma la plage du Désastre.
La mer s'obstinant à lui fermer la route de ces Indes qu'il croyait toujours entrevoir, il jeta l'ancre entre une île délicieuse
et le continent. Visité par les Indiens, il en embarqua sept sur ses vaisseaux pour se familiariser avec leur langue et pour en obtenir des indices. Il côtoya avec eux une terre où l'or et les perles abondaient dans les mains des naturels. Au commencement de l'année 1504, il remonta la rivière Veragua et envoya 5 son frère Barthélémy à la tête de soixante Espagnols visiter les villages de ces bords et chercher des mines d'or. Barthélémy ne trouva que des sauvages et des forêts. L'amiral abandonna ce fleuve et pénétra dans un autre, dont les rives étaient peuplées d'Indiens qui prodiguaient l'or à ses équipages en échange des 10 plus vulgaires hochets de l'Europe. Il se croyait au but de ses chimères, il était au comble de ses revers. La guerre éclata entre cette poignée d'Européens et le peuple nombreux de ces rivages. Barthélémy Colomb terrassa de sa main et emmena captif le cacique le plus puissant et le plus redoutable des 15 Indiens. Un village que les compagnons de Colomb avaient construit sur la côte pour commercer avec l'intérieur fut pris et incendié la nuit par les naturels ; huit Espagnols, percés par leurs flèches, périrent sous les débris de leurs cabanes. Barthélémy rallia les plus courageux et refoula ces hordes dans leurs 20 forêts ; mais l'antipathie s'accrut des deux côtés par le sang répandu, les canots des Indiens assaillirent en foule la chaloupe de l'escadre qui cherchait à remonter plus haut le fleuve. Tous les Européens qui la montaient furent immolés. Pendant cette lutte acharnée, Colomb, retenu à bord de ses navires par la 25 faiblesse de son corps et par les maladies, gardait le cacique et les chefs indiens prisonniers sur son vaisseau. Ces chefs, informés du ravage de leur territoire et de la captivité de leurs femmes, tentèrent de s'évader en soulevant pendant une nuit obscure la trappe qui fermait leur cachot flottant. L'équipage, 30 réveillé par le bruit, les refoula dans leur prison et ferma l'écoutille avec une barre de fer. Le lendemain, quand on rouvrit l'écoutille pour leur porter la nourriture, on ne trouva que leurs cadavres. Ils s'étaient tous entre-tués de désespoir pour échapper à l'esclavage. 36
Bientôt séparé par les brisants de son frèro Barthélémy, qui était à terre avec les restes do l'expédition, Colomb n'eut plus
pour communiquer avec lui que le courage d'un de ses oflBoiers, franchissant à la nage les écueils pour porter et rapporter des nouvelles toujours plus sinistres. Il ne pouvait ni s'e'loigner des siens ni les abandonner dans leurs désastres. L'inquiétude, la maladie, la faim, la perspective d'un naufrage sans refuge et sans 5 témoins sur une terre si désirée et si funeste, combattaient dans son cœur sa constance héroïque et sa résignation pieuse aux ordres de Dieu, dont il se sentait à la fois l'envoyé et la victime. Il décrivait ainsi, pendant ses insomnies, l'état de son esprit :
"Epuisé, je m'étais assoupi, quand une voix pénétrée de 10 douleur et de compassion me fit entendre ces paroles : Homme insensé ! homme si lent à croire et à servir ton Dieu, le Dieu de l'univers ! A-t-il fait autrement pour Moïse et pour David, ses serviteurs ? Depuis l'instant de ta naissance, il a toujours pris le plus grand soin de toi. Dès que tu as été en âge d'homme, 15 il a fait retentir merveilleusement ton nom obscur par toute la terre ; il t'a donné en possession les Indes, cette partie favorisée de sa création ; il t'a fait trouver les clefs des barrières de l'immense Océan, fermées j usque-là par des chaînes si fortes. Tournetoi vers lui et bénis sa miséricorde pour toi. S'il reste encore 20 quelque grande entreprise à accomplir, ton âge ne sera point un obstacle à ses desseins. Abraham n'avait-il pas plus de cent ans quand il engendra Isaac, et Sara était-elle jeune ? Qui a causé tes afflictions d'aujourd'hui ? est-ce Dieu ou le monde ? Les promesses qu'il t'a faites, il ne les a jamais violés ; il n'a jamais 25 dit, après avoir reçu tes services, que tu l'avais mal compris. H tient tout ce qu'il doit, lui, et au delà ; ce que tu souffres aujourd'hui est le salaire des travaux et des dangers que tu as subis en servant d'autres maîtres. Ne crains donc rien et prends confiance dans le désespoir même. Toutes ces tribulations sont 30 écrites sur le marbre, et ce n'est pas sans raison : il faut qu'elles s'accomplissent. Et la voix qui m'avait parlé me laissa plein de consolation et de constance ! "
Enfin la saison apaisa la mer, et les deux frëres, si longtemps séparés, se rejoignirent sur les vaisseaux. Ils regagnèrent len- 35 tenxent Hispaniola. Une des trois caravelles sombra de fatigue en approchant du rivage. Il ne lui resta que deux barques
74 Christophe Colomr
vieillies pour entasser tous ses équipages. Ses compagnons abattus, sans vivres et sans forces, ses ancres perdues, ses navires faisant eau et toutes leurs membrures rongées des vers et percées, dit-il, "d'autant de trous qu'un rayon de miel " ; les vents et la mer impitoyables le repoussant d'Hispaniola à la Jamaïque, ses 5 navires prêts à s'abîmer, lui donnèrent à peine le temps de les échouer sur le sable dans une baie inconnue, de les lier ensemble par des câbles et par des planches qui n'en faisaient qu'un bloc, d'élever sur ces deux ponts réunis des tentes pour ses équipages et d'attendre, dans cette affreuse situation d'uu naufragé, le 10 secours de la Providence.
Les Indiens, attirés par le spectacle de ce naufrage et de cette forteresse bâtie par des étrangers sur leur grève, échangèrent avec les Espagnols des vivres contre des objets sans valeur, dont la nouveauté faisait le prix à leurs yeux. Cependant les mois 15 s'écoulaient, les provisions s'épuisaient, les terreurs de l'avenir et les murmures séditieux des équipages jetaient l'âme de l'amiral dans une pensive anxiété. Le seul espoir de salut qui restât était donc un avis de sa détresse au gouverneur d'Hispaniola, Ovando. Mais cinquante lieues de mer séparaient Hispaniola 20 de la Jamaïque. Un canot de sauvages était la seule embarcation qu'il pût mettre à flot. Quel homme assez dévoué pour ses frèrea jouerait sa vie contre un élément si vaste et si terrible, sur un tronc d'arbre creusé, et sans autre gréement qu'une ramet Diego Mendez, jeune officier de l'escadre de Colomb, qui avait 25 déjà montré dans d'autres extrémités cet oubli de soi-même qui fait les héros et les miracles, s'offrit une nuit à la pensée de l'amiral. Il le fit appeler en secret près de son lit où la goutte le retenait, et il lui dit :
" Mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous com- 30 prenons seuls les dangers dans lesquels nous n'avons en petspective que la mort. Un seul moyen nous reste à tenter, H faut qu'un seul s'expose à périr pour tous ou nous sauve tous. Voulezvous être celui-là ? "
Mendez répondit : 35
"Monseigneur, je me suis plusieurs fois dévoué pt«ur mes frères ; mais il y en a qui murmurent et qui disent que votre faveur me choisit toujours quand il y a une action d'éolat à tenter.
Proposez donc demain à tout l'équipaete la mission que vous m'offrez, et, si nul ne l'accepte, je vous obéirai. "
L'amiral fit le lendemain ce que Mendez avait demandé. Tout l'équipage interrogé se récria sur l'impossibilité d'une traversée immense sur un morceau de bois, jouet du vent et des lames. 5 Mendez alors s'avança et dit modestement :
"Je n'ai qu'une vie à perdre, mais je suis prêt à l'exposer pour votre service et pour le salut de tous ; je m'abandonne à la protection de Dieu."
Il partit et se perdit dans les brumes et dans les écumes de 10 l'horizon, aux yjux des Espagnols dont il portait la vie avec la sienne.
Lxni.
Cependant l'attente sans espoir, l'isolement absolu du monde connu et l'excès de malheur aigrirent contre l'amiral ses compagnons, qui lui imputèrent leur perte. Deux de ses officiers 15 favoris, Diego et Francisco de Porras, qu'il avait traités comme ses fils et investis des principaux commandements dans l'escadre, furent les premiers à élever contre lui le murmure, l'insulte et bientôt la sédition. Profitant d'une crise de ses infirmités qui clouait leur bienfaiteur sur sa couche, et entraînant avec eux la 20 moitié des matelots et des soldats, ils s'emparèrent d'une partie des vivres et des armes, ameutèrent leurs complices aux cris de Oastille ! Castille ! et couvrirent de malédictions et d'outrages l'amiral. Colomb, que la maladie désarmait et qui ne pouvait que lever les mains vers le ciel, les supplia en vain de rentrer dans 25 le devoir. Ils méprisèrent ses larmes comme ses ordres. Ils lui reprochèrent sa vieillesse, ses cheveux blancs, ses soufi^rances corporelles, et levèrent le fer sur sa tête. Barthélémy Colomb s'arma de sa lance, se jeta entre eux et l'amiral que des serviteurs soutenaient dans leurs bras, et, secondé par une partie fidèle de 30 l'équipage, il sauva les jours et l'autorité de son frère sur les vaisseaux. Les deux Porras et cinquante de leurs complices quittèrent les bâtiments, ravagèrent la contrée, soulevèrent les naturels par leurs crimes, tentèrent en vain de construire des barques pour se rendre à Hispaniola, périrent en partie dans la 35 tentative, revinrent attaquer Colomb et leurs compatriotes dans les vaisseaux, furent vaincus par le bras intrépide de Barthélémy,
qui tuii leur chef, Francisco Porras, et se soumirent enfin au devoir, suppliant Colomb de pardonner ù leur int^ratitude et à leur rébellion.
Cependant le messager de Colomb, sur son frêle tronc d'arbre, avait été dirigé par la Providence sur ce désert d'eau, et il avait 5 échoué, comme le débris d'un naufrage lointain, sur les écueila d'Hispaniola. Conduit à travers l'île par les naturels, il était parvenu, après des fatigues et des dangers sans nombre, jusqu'au gouverneur Ovando. Il lui avait remis le message de l'amiral, et il avait ajouté par son récit à l'intérêt et à la pitié que la 10 situation désespérée de Colomb et de ses compagnons devait inspirer à des compatriotes. Mais, soit incrédulité, soit lenteur, Boit attente secrète de la ruine d'un rival trop grand pour ne pas embarrasser la reconnaissance, les Espagnols d'Hispaniola avaient laissé, sous divers prétextes, s'écouler les jours et les mois. Puis 15 ils avaient envoyé, comme à regret, un léger navire, commandé par Escobar, pour reconnaître la situation des vaisseaux naufragés sans aborder la côte et sans parler aux équipages. Ce navire avait apparu et disparu à distance, une nuit, aux regards de Colomb et de ses matelots, avec tant de mystère, que leurs super- 20 stition l'avait pris pour le fantôme d'un bâtiment qui venait tenter leur crédulité ou prophétiser leur mort.
Enfin Ovando se décida à envoyer des vaisseaux à l'amiral pour l'arracher à la sédition, à la disette et à la mort. Après un naufrage de seize mois, l'amiral, accablé de ses années, des ses 25 infirmités et de ses revers, revit, pour quelques jours, l'île dont il avait fait un empire, et dont l'ingratitude et la jalousie le proscrivaient. Il y passa quelques mois, bien accueilli en apparence dans la maison du gouverneur, mais exclu de toute infiuence dans le gouvernement, voyant ses ennemis en faveur, 30 ses amis expulsés ou persécutés à cause de leur fidélité, et pleurant Bur la ruine et sur l'esclavage de cette terre qu'il avait découverte comme le jardin du monde et qu'il revoyait comme le tombeau de ses chers Indiens. Ses propres biens confisqués, ses revenus dilapidés, ses terres dépeuplées ou incultes le livraient à la fois 35 à la vieillesse, à la maladie et à l'indigence. Jeté enfin avec son frère, son fils et ([uelques serviteurs sur un vaisseau qui revenait en Europe, une mer implacable le porta do tempête en tem{)ête à. San-Lucar, où il débarqua le 7 novembre et d'où on le traiia-
Christophk Colomb. 77
porta à Séville, vaincu de force, mourant de corps, invincible d'esprit, immortel de volonté et d'espérance.
Le possesseur de tant d'îles et de continents n'avait pas un toit pour abriter sa tête.
" Si je veux manger ou dormir, écrit-il de Séville à son fils, il 5 faut que je frappe à la porte d'une hôtellerie, et souvent je n'ai pas de quoi y payer mon repas et ma nuit ! "
Ses malheurs et son indigence lui étaient moins intolérables que la misère de ses compagnons et de ses serviteurs qu'il avait attachés par tant d'espérances à sa fortune et qui lui reprochaient 10 leur déception et leur misère. Il écrivit au roi et à la reine en leur faveur. Mais l'ingrat Porras, ce révolté vaincu, qui devait la vie à sa magnanimité, l'avait devancé à la cour et prévenait contre con bienfaiteur l'esprit de Ferdinand.
" J'ai servi Vos Majestés écrivait Colomb au roi et à la reine, 15 avec autant de zèle et de constance que j'aurais fait pour mériter le paradis, et, si j'ai failli en quelque chose, c'est parce que mon esprit ou mes forces n'allaient pas au delà ! "
Il comptait avec raison sur la justice et sur la faveur de sa protectrice, la reine Isabelle ; mais ce soutien de sa cause allait 20 défaillir aussi : l'infortune domestique l'avait atteinte elle-même. Elle languissait, inconsolable de la mort de sa fille de prédilection, irrête à expirer, elle écrivit dans son testament ce témoignage de son humilité dans le rang suprême et de la constance de sa tendresse pour l'époux auquel elle voulait rester unie jusque dans 25 la mort :
"Que mon corps soit enseveli dans l'Alhambra de Grenade, dans une tombe au niveau de terre et foulée aux pieds ; qu'une simple pierre y dise mon nom ! Mais si le roi, mon seigneur, se choisit une sépulture dans quelque autre temple ou dans quelque 30 autre partie de nos royaumes, je désire que mon corps soit exhumé et transporté et enseveli à côté du sien, afin que l'union de nos corps dans la sépulture atteste et signifie l'union de nos cœurs pendant notre vie, et, je l'espère, par la miséricorde de Dieu, l'union de nos âmes dans le ciel ? " 35
" O mon fils ! écrivit Colomb à Diego en apprenant la mort de sa bienfaitrice, que ceci te soit une leçon de ce que tu auras à
faire à présent ! La première chose est de recommander pieusement et affectueusement à Dieu l'âme de la reine, notre souveraine. Elle fut si bonne et si sainte, que nous pouvons être sûra de sa gloire éternelle et de son abri dans le sein de Dieu contre les soucis et les tribulations de ce monde. La seconde chose que 5 je te recommande est de veiller et de travailler pour le service du roi ; il est le chef de la chrétienté. Souviens-toi, en pensant à lui, que, quand la tête souffre, tous les membres sont en souffrance. Tout le monde doit prier pour la consolation et la conservation de ses jours, mais nous surtout qui sommes ses ser- 10 viteurs ! "
Tels étaient les sentiments de reconnaissance et de fidélité de Colomb au comble de ses disgrâces. Mais la mort d'Isabelle n'entraînait pas seulement sa fortune, elle entraînait sa vie. Retenu à Séville par le dénûment de ses équipages et par les 15 infirmités croissantes de ses membres, il n'avait pour consolateurs que son frère Barthélémy et son second fils Fernando. Ce fils, âgé de seize ans, annonçait toutes les qualités sérieuses de l'homme mûr dans toutes les grâces de l'adolescent :
"Aime-le comme un frère, écrit Colomb à son fils aîné Diego, 20 alors à la cour ; tu n'en as pas d'autres. Dix frères ne seraient pas trop pour toi. Jamais je n'ai eu de meilleurs amis que mes frères."
Il pria Barthélémy de conduire ce jeune homme à la cour et de le recommander à son fils légitime Diego. Barthélémy partit 25 avec Fernando pour Ségovie, résidence alors de la cour. U sollicita en vain l'attention et la justice pour Colomb. Quand le printemps eut tempéré l'air, Colomb, accompagné de son frère et de ses fils, s'achemina lui-même vers Ségovie. Sa présence y parut importune au roi, son indigence était un reproche à la .30 cour. Le jugement de sa conduite et la restitution de ses biens et privilèges furent remis à des conseils de conscience, qui, sans oser nier ses droits, usèrent sa patience en délais ; ils usaient en même temps sa vie. Ses inquiétudes d'esprit, la prévision du dénûment où il laisserait ses frères et ses fils, aigrissaient ses 35 souffrances corporelles
"Votre Majesté, écrivait-il au roi de son lit de douleur, ne juge pas à propos d'exécuter les promesses que j'ai reçues d'elle et de cette reine qui est maintenant dans la gloire. Lutter con-
tre votre volonté, ce serait lutter contre le vent. J'ai fait ce que je devais faire ; que Dieu, qui m'a toujours été propice, fasse le reste selon sa divine justice ! "
Il sentait que la vie, et non la constance, allait lui manquer. Son frère Barthélémy et son fils Diego s'étaient absentés sur son 5 ordre pour aller implorer la reine Juana, fille d'Isabelle, qui revenait de Flandre en Castille. La douleur physique, l'angoisse morale, le sentiment de l'abréviation de ses jours, trop courts maintenant pour qu'il pût espérer justice avant sa fin ; les triomphes de ses ennemis à la cour, la dérision des courtisans, 10 la froideur du prince, les pressentiments de la dernière heure, l'isolement où l'absence de son frère et de son fils le laissait dans une ville oublieuse ou ingrate, les souvenirs d'une vie dont la moitié s'était passée à attendre l'heure d'une grande destinée, l'autre moitié à déplorer l'inutilité du génie ; sans doute aussi 15 la pitié pour cette race innocente d'Indiens qu'il avait trouvés libres et enfants dans leur jardin de délices et qu'il laissait esclaves, dépouillés et profanés dans les mains de leurs oppresseurs ; ses frères sans soutien, ses fils sans héritage ; le doute sur le sort de sa mémoire parmi les hommes à venir ; cette 20 agonie du génie méconnu ; toutes ces tribulations de ses membres, de son esprit, de son corps, de son âme, du passé, du présent, de l'avenir, pesèrent à la fois sur le vieillard, abandonné dans sa chambre de Ségovie pendant l'absence de ses frères et de ses enfants. Il demanda à un de ses serviteurs, vieux et dernier 25 compagnon de ses traversées, de sa gloire et de ses misères, de lui apporter sur son lit un petit bréviaire, don du pape Alexandre VI dans le temps oii les souverains le traitaient en souverain. Il écrivit de sa main aflFaiblie, son testament sur une page de ce livre auquel il attribuait une vertu de consécration divine. 30
Etrange spectacle pour son pauvre serviteur ! Ce vieillard, abandonné de l'univers et couché sur un lit d'indigent dans une maison d'emprunt de Ségovie, distribuait, dans son testament, des mers, des hémisphères, des îles, des continents, des nations, des empires ! Il institua pour héritier principal son fils légitime 35 Diego ; en cas de mort de Diego sans postérité, il substituait à ses droits son fils naturel, le jeune Fernando ; et enfin, si Fernando lui-même venait à mourir avant d'avoir eu des fils, l'héritage passait au frère chéri de Colomb, don Barthélémy, et à ses descendants. 4Q
80 Christophe CoLown.
** Je prie mes souverains et leurs successeurs, disait-il, de maintenir à jamais mes volontés dans la distribution de mes droits, de mes biens et de mes charges : moi qui, étant né à Gênes, suis venu les servir en Castille, et qui ai découvert, à l'ouest, la terre ferme, les îles et les Indes ! . . Mon fils possé- 5 dera ma charge d'amiral de la partie de l'Océan qui est à l'ouest d'une ligne tirée d'un pôle à l'autre..."
Passant de là à l'emploi des revenue qui lui avaient été assurés par son traité avec Isabelle et Ferdinand, le vieillard distribuait avec libéralité et sagesse les millions qui devaient revenir 10 à sa famille, entre ses fils et Barthélémy, son frère. Il en assignait un quart à ce frère ; deux millions par an à Fernando, son second fils. Il se souvenait de la mère de cet enfant, dona Béatrice Enriquez, qu'il n'avait jamais épousée, et dont sa conscience lui reprochait l'abandon depuis ses années de pérégrina- 15 tion sur les mers. Il chargea son héritier de faire une opulente pension à cette compagne de ses jours obscurs, pendant qu'il luttait, à Tolède, contre les rigueurs de son premier sort. H parut même s'accuser de quelque ingratitude ou de quelque négligence de cœur envers l'objet de ce second amour, car il 20 ajoute au legs qu'il lui fait ces mots qui durent peser à sa main mourante :
" Et que cela soit accompli pour le soulagement de ma conscience, car ce nom et ce souvenir sont un poids lourd sur nom âme ! " 26
Se reportant ensuite vers cette première patrie qu'une seconde patrie n'efface jamais dans le cœur de l'homme, il eut un souvenir pour cette ville de Gênes, où le temps avait moissonné toute sa maison paternelle, mais où il lui restait quelc^ue parenté éloignée, comme ces racines qui restent dans le sol après le tronc 30 coupé.
" J'ordonne à Diego, mon fils, écrivit-il, d'entretenir toujours, dans la ville de Gênes, un membre de notre famille qui y résidera avec sa femme, et de lui assurer une existence honorable, telle qu'il convient à une personne qui nous est alliée. Je veux 36 que ce parent conserve pied et nationalité dans cette ville, en qualité de citoyen ; car c'est là que je suis né, et c'est de là que je suis venu.
"Que mon fils, ajoute-t-il avec ce sentiment chevaleresque de
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vassalité et d'inféodation de soi-même au souverain qui était la seconde religion de ce temps, que mon fils °erve, en mémoire de moi, le roi, la reine et leurs successeurs, même jusqu'à la perte des biens et de la vie, puisque, aprës Dieu, ce sont eux qui m'ont fourni les moyens de faire mes découvertes ! 5
" Il est bien vrai, reprend-il avec un accent involontaire d'amertume, semblable à un reproche mal étouffé dans sa mémoire, que je suis venu les leur oflFrir de loin et qu'il s'est écoulé bien du temps avant qu'on ait voulu croire au présent que j'apportais à Leurs Majestés ; mais cela était naturel, car c'était 10 un mystère pour tout le monde, et il ne pouvait inspirer qu'incrédulité. C'est pourquoi je dois en partager la gloire avec ces souverains qui se sont les premiers fiés à moi."
Colomb reporta ensuite toutes ses pensées vers ce Dieu qu'il avait toujours considéré comme son seul et véritable souverain ; 15 il lui semblait qu'il relevait directement de cette Providence, dont il s'était senti plus que tout autre l'instrument et le ministre. La résignation et l'enthousiasme, ces deux ressorts de sa vie, ne lui manquèrent pas à sa mort. Il s'humilia sous la main de la nature et se releva sous la main de Dieu, qu'il avait tou- 20 jours vu à travers ses triomphes et ses revers, et qu'il voyait de plus près au moment de son départ de la terre. Il s'abîma dans le repentir de ses fautes et dans l'espérance de sa double immortalité. Poète de cœur, comme on l'a vu dans ses discours et dans ses écrits, il emprunta à la poésie sacrée des psaumes les demi- 25 ères inspirations de son âme et les derniers balbutiements de ses lèvres. Il prononça en latin l'adieu suprême à ce monde, et remit à haute voix son âme à son Créateur : serviteur satisfait de son œuvre, et congédié du monde visible, qu'il avait agrandi, pour aller dans le monde invisible s'emparer de l'espace incom- 30 mensurable des univers infinis.
L'envie et l'ingratitude de son siècle et de son souverain s'évanouirent avec le dernier soupir du gi-and homme dont ils avaient fait leur victime. Les contemporains semblent pressés
d'expier envers les morts les persécutions qu'ils ont infligées aux vivants. On fil à Colomb de royales funérailles. Son corps, et plus tard celui de son fils, après avoir habité plusieurs monuments funèbres dans différentes cathédrales dEspagne, furent transportés et ensevelis, selon leurs vœux, à Hispaniola, comme le 5 conquérant dans sa conquête. Ils reposent maintenant à Cuba. Mais, par un bizarre jugement de Dieu ou par une ingrate inconséquence des hommes, de toutes ces terres d'Amérique qui se disputèrent l'honneur de garder sa cendre, aucune ne garda son nom. 10
Tous les caractères du véritable grand homme sont réunis dans ce nom : génie, travail, patience, obscurité du sort vaincue par la force de la nature, obstination douce mais infatigable pour le but, résignation au ciel, lutte contre les choses, longue préméditation de la pensée dans la solitude, exécution héroïque de la Ift pensée dans l'action, intrépidité et sang-froid contre les éléments dans les tempêtes et contre la mort dans les séditions, confiance dans l'étoile non d'un homme, mais de l'humanité, vie jetée avec abandon et sans regarder derrière lui en se précipitant dans cet océan inconnu et plein de fantômes ; Rubicon de quinze cents 20 lieues, bien plus irrémédiable que celui de César ; étude infatigable, connaissances aussi vastes que l'horizon de son temps, maniement habile mais honnête des cœurs pour les séduire à la vérité, convenance, noblesse et dignité de formes extérieures, qui révélaient la grandeur de l'âme et qui enchaînaient les yeux 25 et les cœurs, langage à la proportion et à la hauteur de ses pensées J éloquence qui convainquait les rois et qui domptait les séditions de ses équipages, poésie de style qui égalait ses récits aux merveilles de ses découvertes et aux images de la nature ; amour immense, ardent et actif de l'humanité jusque dans ce lointain 30 cil elle ne se souvient plus de ceux qui la servent ; sagesse d'un législateur et douceur d'un philosophe dans le gouvernement de ses colonies, pitié paternelle pour ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la tutelle au vieux monde et non la servitude à des oppresseurs ; oubli des injures, magnanimité 35 de pardon envers ses ennemis ; piété, enfin, cette vertu qui contient et qui divinise toutes les autres quand elle est ce qu'elle
était dans 1 ame de Colomb ; présence constante de Dieu dans l'esprit, justice dans la conscience, miséricorde dans le cœur, reconnaissance dans les succès, résignation dans les revers, adoration partout et toujours ! Tel tut cet homme.
Nous n'en connaissons pas de plus achevé. Il en contenait 5 plusieurs en un seul. Il était digne de personnifier le monde ancien auprès de ce monde inconnu qu'il allait aborder le premier, et de porter à ces hommes d'une autre race toutes les vertus du vieux continent sans un seul de ses vices. Son action sur la civilisation fut sans mesure. Il compléta l'univers, il acheva 10 l'unité physique du globe. C'était avancer, bien au delà de ce qui avait été fait jusqu'à lui, l'œuvre de Dieu : L'unité morale DIT GENKE HUMAIN. Cette œuvre à laquelle Colomb concourut ainsi était trop grande en effet pour être dignement récompensée par l'imposition de son nom au quatrième continent de la terre. 15 L'Amérique ne porte pas son nom ; le genre humain, rapproché et réuni par lui, le portera sur tout le globe.
Page 1, line 1. " The hand of God is not seen in isolated humaii affairs, but reveals itself when they are regarded collectively."
1. 2. aucun sensé n'a jamais nié que . . . ne fussent reliés. — " No sensible person has ever denied that . . . were connected." When nier and douter are used negatively, the verb in the dépendent clause is usually in the subjunctive, and is preceded by "ne," though without anj^ négative meaning.
1. 6. Comment serait-il aveugle? — "How should he be blind ?" The négative conditional hère implies improbability.
1. 12. nom. — An appositive introducing an adjective clause or l^hrase requires no article. See Gram., § 399.
1. 14. par-dessus, etc. — Literally "above and below." "Overruling and underlying."
1. 16. Cette action, etc. — " This guidance of the actions of the human lamily regarded as a whole."
1. 20. certaine. — Not "fixed," "sure," but in the indetenninate sensé. See Gram. , § 442.
1. 28. sont de nous et à nous. — " Are our own doing and our own concern."