I::,s C.III'.ISTOi'ilF. (dl.OM
ol (ir'ji'i, depuis l)ion dos jours, devanrani le terme où elle pouvail, vive raisoiinablemeiil attendue, il consumait à son observatoire tout le temps que lui laissaient de libre les devoirs de sa cliarge. Là, les yeux fixés sur la mer, il j)assait tour à tour de la prière nu calcul et au rcve, tandis que les grains de son rosaire roulaient entre ses doigts plus souvent distraits qu'il ne l'aurait voulu.
On ne le voyait presque plus descendre à Palos où chaque regard lui semblait un reproche à l'ami, au protecteur de cet aventurier génois, pour qui la ville était en deuil de tant de marins chers et utiles à leurs familles.
Aussi lorsque dans la matinée du 15 mars 1495, il parut inopinément en haut de la petite ruelle qui mène au port, avant qu'il eût atteint le quai, haletant, suffoqué par l'émotion et la rapidité de sa marche, au point de ne pouvoir parler, un cri d'appel avait déjà couru de maison en maison, et à l'instant, comme par magie, toute la population delà ville était groupée autour de lui.
C'est qu'en effet, et comme on l'avait deviné, celui qui le premier avait compris le génie de Colomb, de môme, il avait le premier reconnu la Nifia à sa coupe, et le premier encore, il avait voulu apporter l'heureuse nouvelle à ceux qu'elle intéressait le i)lus après lui.
Quelle fut, au premier moment, la joie, le délire de ces pauvres gens, la réalité n'a ni exemples ni images pour l'exprimer; la fable seule, déjà si fort à la mode dans ce temps-là, pourrait en donner quelque idée : « Pour toute la ville de Palos, eût dit un PomponiusLcetus, les marins de la Nina revenaient de plus loin qu'Hercule ramenant Thésée et Pirithoi'is des enfers.» Sans compter qu'on espérait bien leur en voir ramener quelque chose de plus précieux. Tel qu'il s'annonçait, cependant, l'événement laissait place encore à des inquiétudes. Des trois caravelles sorties du port, une seule y rentrait, la plus petite; et, comme elle revenait portant pavillon amiral, n'y avait-il pas lieu (le tout craindre pour les deux autres, les plus grandes? Si donc le père Mar-
ciiAriTi'.K si:i'iii:MK. i-i'j
clicna pouvait à l»oii droit se croire sûr de revoir bientôt son ami, condàeii de l'aniilles ne seniMaient-elles pas menacées de la plus ainère déception?
Knlin, comme il est dans notre Jiaturc que plus le sort nous favorise, et plus nous exigeons de lui, c'était déjà trop peu pour quehjucs-uns du retour de l'expédition, si elle avait manqué son but, et comment en douter, d"a|)rès le peu de temps qu'elle avait duré, et le seul navire qui en rapportait des nouvelles.
Évidenimenl sept mois et douze jours n'avaient pu suffire à gagner le pays de l'or et des épiées et à revenir après l'avoir conquis, converti et mis à coiitribulidii.
Ainsi tel habitant de Palos, qui, la veille encore, se désespérait en comptant les heures, aujourd'hui à demi-rassuré sur la vie dos siens, reportait son inquiétude sur les résultats matériels de cette expédition qui avait dû enrichir tout le pays; il reprochait presque à Colomb un retour, dont la promptitude faisait présager une déception.
Ce dernier point ne devait pas tarder à être éclairci.
Du plus loin que la Nina avait été aperçue, bien que chargée à couler bas, un certain air de crânerie dans ses allures avait donné le pressentiment d'un triomi)hc. Nolo du moins le prétendait ainsi, tout en avouant qu'il n'y était pas; mais ne reconnait-on pas de loin, disait-il, un navire qui a lait bonne course aussi aisément qu'un chasseur qui a lait lionne chasse?
La .Mna d'ailleurs n'avait j)as tardé à parler plus haut et plus clairement par la bouche de ses canons, par ses signaux, jiar les hourras de sou équipage répétés sur les deux rives de l'Udiel, et auxquels déjà répondait dans toute la ville une acclamation à peine domiiu'e par les joyeuses volées du tocsin.
Où trouve-t-on, en jiareil cas, les fleurs, les vases, les draps blancs seiués de bouquets, les Inpis, les images saintes, qui, eu un clin d'ceil, fout d'une pauvre bourgade un lieu enchanté, je n'en sais rien, mais ou les trouve.
Colomb, au débarqué, marcha jusqu'à l'église sur des lapis de Heurs, de
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gcnêls r! de lauriers-roses, sous des guirlandes de feuillages, sautant de terrasse en terrasse; il y avait même des inscriptions, dont une en vers, audessus de la porte du barbier.
Mais ce qui toucha le plus Colomb, ce fut l'ivresse de reconnaissance qu'il voyait éclater dans tous les yeux. On savait déjà par quelle disposition expresse il s'était efforcé de rendre à la petite cité tous les enfants qu'il lui avait enlevés, bien malgré elle, on s'en souvient. Tout ce que la Niùa en avait pu porter, il les lui avait laissé prendre. Le reste, en très-petit nombre, avait pris passage sur la Pinta. Or, pendant le temps même qu'on chantait le Te Deum à l'église et sur les parvis extérieurs, car ce jour-là l'église se trouva trop petite, la Pinta, elle aussi, mouillait dans le port, et, de tout son équipage, un seul homme manquait à l'appel et y manquait volontairement. Cet homme, qui était pourtant de Palos, c'était le commandant de la Pinla, l'infidèle, et déjà nous pouvons dire l'infortuné Alonzo Pinzon, (|ui, du plus loin qu"il eût aperçu la M/la rendue avant lui et portant pavillon amiral, s'était fait débarquer, et avait pris la fuite à travers champs. Ce parti honteux était le seul qui pût momentanément le soustraire au juste châtiment que méritait sa trahison.
A peine, en effet, avait-il eu ]tris terre au golfe de Discaye, après cette tempête où il ne doutait pas que neùt péri la petite IMna, qu'il avait adressé aux deux rois une lettre de notification, où il s'attribuait tout l'honneur des découvertes de Colomb. La réponse foudroyante qu'il reçut de la cour, peu de jours après avoir vu le triomphal retour de l'Amiral, acheva tellement de le désespérer, qu"il mourut subitement et sans que sa mort fût remarquée, sans qu'elle lit du moins aucun bruit.
Telle fut la fin déplorable d'un homme doué de grands talents, d'un marin justement estimé, auquel la part qu'il avait prise à la découverte du nouveau monde assurait un Ijrillant avenir. Il peut être compté parmi les célèbres victimes de la plus aveugle, et il faut le croire, de la plus indomptable
CIIAI'llliE SEI'TIliME. loi
des passions. I*uis8cn( les fautes qu'elle lui fil conuiu'ltrc, au déclin d'iuie carrière jusque-là irrciiroclialdc, avoir été expiées par les lournienls (pi'elle lui causa cl la tache (ju'cUe a laiss('c imprimée à son nom.
Quant à Christophe Colomb, on peut penser quel immense soulagement ce fut pour lui de n'avoir point à sévir contre un homme qu"il n'aurait pu épargner cette fois. La joie qu'il eut de revoir la Pinla fut donc sans mélange comme celle des habitants de l'alos, dont aucun n'eut une absence à déplorer.
ha petite cité reconnut tout ce qu'elle devait à Colomb pour avoir si bien disposé les choses, mais elle vit aussi dans la façon dont elles avaient tourné une disposion expresse de celui ([ui dispose de tout; le jour de l'arrivée, elle avait accomjiagné TAmiral et tous ses marins à l'église, où d'un seul et même cu:;ur ils avaient rendu grâces à Dieu; le lendemain, elle les suivit de même à la chapelle de Sainte-Marie-de-la-Iîabida, où, nu-pieds et en chemise, comme pauvres gens sauvés de naufrage, ils allaient accomplir un vœu solennellement fait en mer.
Le père gardien dit la messe, et quelle messe! Jamais peut-être, depuis le sacrifice du Calvaire, Dieu ne fut offert à lui-même avec plus de foi ni reçu avec plus d'amour, à l'occasion d'un événement plus considérable et plus évidemment providentiel.
La communion donnée et la messe dite, Juan Perez et Christophe Colomb s'étanl dérobés à la foule, montèrent ensemble les marches de cet humble observatoire où ils avaient tant de fois ensemble agité les destins du monde; et là enfin commencèrent entre eux, — avec quelle douceur! — des épanchenienls, un entretien auquel il ne tient (ju'à vous d'assister, chers lecteurs.
Vous connaissez les personnages : notre illustrateur vous les a fait voir et toucher, et vous savez si bien de quoi ils parlent en ce moment, que vous pourriez les soufllcr, je le parierais, si après laiil de temps ils oubliaient quehpie détail de leur rôle.
La scène n'est [)as moins aisée à faire revivre que les acteurs : une chambre
1,-2 ciiiiisToiiiK coloml;.
assez vasle, une, blanchie à la chaux; de hu'g es arceaux ouvrant sur la mer immense; quelques sièges autour d'une table chargée de sphères, de livres et de plans, auxquels Colomb vient d'ajouter ses propres caries et son journal de voyage, qu'on n'a pas encore abrégé; enlin, dans la nuiraillc, au-dessus des deux amis, une petite niche, et dans cette niche une statuette de la sainte Vierge, couronnée de\fleurs toutes IVaiches, et au-dessous de laquelle on lit : Ave, mark Stella!
Vous voyez maintenant et vous entendez, n'est-ce pas? Elle revit dans vos cœurs, cette scène à la fois plus simple, plus grande, plus touchante qu'aucune de celles (pi'on a essayé plus haut de décrire; car, s'il est vrai que comprendre c'est égaler, Colomb eut là pour confident de son cœur et de son génie un génie ou du moins un cœur égal au sien, rare concert, et qu'il ne lui lui donn(" de retrouver ni à la cour, ni sur les mers, ni dans ses relations avec aucun savant laïipic, nulle pai'l, en ini mol, sinon dans ce couvent,
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où l;i [)lus gramle dis (l'iivrcs inaritiiiios mûrit snus les rayons do l'Kloile des mors.
Après deux jours à pcino donnés à de si doux épanchemenls et aux récils qu'il devait à ses hcjtes, à ses frères en saint François, Christophe Coloml) commença de vaquer aux nombreuses occupations que lui imposait le succès de son entreprise.
Déjà, de Lisbonne, il avait fait secrètement passer aux deux rois un bref aperçu de ses découvertes; il en rédigea une exposition moins succincte, et l'expédia à la cour, qui se trouvait alors à Barcelone.
En même temps, il s'empressait d'informer de son retour sa femme et ses deux fils, qui n'avaient pas quitté Cordoue, et il adressait à son père, à ce père chéri, qui, par bonheur vivait encore, un messager de confiance, porteur d'une lettre, où, en donnant au vieillard la bonne nouvelle, il le suppliait de lui confier désormais son frère Jacques, dont il croyait pouvoir assurer l'avenir.
Ce Jacques — en espagnol Diego — dut faire alors bien des jaloux, dans cette ville de Gênes, qui avait méconnu son frère. 11 était âgé de vingt-six ans, et exerçait l'humble profession paternelle, sans porter ses vues au delà; qui aurait pu s'attendre à le voir jamais appelé à la cour d'Espagne, et devenir en un jour, de Jacques le cardeur, comme on l'appelait, le seigneur don Diego Colon, aide de camp du Grand Amiral de la mer Océnue?
On verra bientôt que, par une grâce spéciale à cette famille bénie des Colomb, il ne fut au-dessous, ni de cette position de confiance, ni de celle d'Administrateur et Gouverneur de l'Inde Espagnole, qui lui fut accordée peu de jours après, et qu'il devait occuper à son honneur dans le cours de l'année suivante.
Au reste, tout ce qui s'appelait Colomb, eu Italie et même dans un rayon plus étendu, n'attendit i)as si longtemps pour se dire parent de l'illustre navigateur; si donc le vieux Dominique eut le chagrin (rèlre séparé de sou
dernier fils, il lui resta la consolation de voir sa famille accrue chaque jour, de façon à en perpétuer à jamais l'existence, sinon Téclat.
Pendant que ces divers messages couraient à destination, Colomb adressait au Saint-Siège, avec riiommage de sa soumission filiale, un fidèle exposé de ses découvertes, el, dans cette pièce rédigée de concert avec Juan Ferez, il soumettait à l'autorité religieuse les premiers jalons de ce partage du nouveau monde, que devaient consacrer les fameuses bulles des 5 et 4 mai 1403.
En même temps, ou du moins par intervalles, et comme délassement d'un travail si grave et si délicat, ou le voyait accomplissant dans toute leur rigueur les divers pèlerinages pour lesquels le sort, à quatre reprises, l'avait spécialement désigné pendant la tempête.
Tous ces devoirs remplis, il se rendit d'abord à Séville, où l'attendait la réi)ons, jfficielle des deux rois, et de là à Barcelone, où il devait les Ironvcr en personnes. .
Ce voyage, dont retentissaient encore un siècle plus tard les provinces de Valence, de Murcie, de Castille et d'Aragon, fut une suilc di' (liompbes qu'on n'a pas craint d'égaler à ceux de l'ancieiuie Rome; comparaison un peu ambitieuse, sans doute, au point de vue matériel, mais non pas eu égard à l'enthousiasme qui accueillit en tous lieux le triomphateur.
Comme il a|)prochait de la ville, traversant déjà non sans peine une foule avide de contenqtler ses traits et de lui témoigner son adniiraliou el sa joie, il vil venir à lui, caracolant aux sons des anafiles, des trompettes et des cymbales, inie troupe de cavaliers du |)Ius haut rang le saluant d(^ vives acclamations, et s'extasiant, avec autant de naïveté que les petites gens, devant l'étrange pompe de son cortège.
La vérité est que, s'il traversait aujourd'hui une de nos villes propres, sérieuses, régulières, monotones, incolores, et déshabituées du pittoresque, au point d'en rougir comme d'un scandale, ce cortège risquerait fort d'être confondu avec la troupe de quelque hippodrome nomade.
ciiaimtrf: septième. i-,r,
Et cependonl il y avait là, on partie, les éléments et, à proprement parler, les germes d'une des plus grandes révolutions économiques qui se soient produites dans le monde.
En tête, marchaient les pilotes et les bas-officiers de la Niila, dont un des principaux était chargé du graïul étendard de l'expédition. Les matelots, mousses et novices venaient à la suite, portant, liés à des perches, à des avirons, à des piques, les plus curieux échantillons des productions végétales, minérales et animales du nouveau monde : branches de divers arbres, chargés de leurs fruits, tels qu'entre autres le cacao, dont les amandes allaient bientôt fournira l'Europe, et surtout à l'Espagne, un aliment d'un usage si général ; des noix de cocos, des régimes de bananes, d'énormes calebasses, une grande variété d'épices et déplantes médicinales, les unes déjà connues, les autres nouvelles; des roseaux gros comme le corps d'un enfant ; des fougères arborescentes; des rameaux de cotonnier, avec leurs gousses entrouvertes, d'où s'envolait, pareille à de légers flocons de neige, une matière destinée à vêtir un jour presque tous les habitants du globe, à les armer les uns contre les autres, à soulever périodiquement ])arini eux des questions de vie ou de mort, des guerres fratricides, sans quartier et sans fin.
Parmi ceux des végétaux dont la substance et la forme avaient le mieux résisté aux effets d'une longue traversée en mer, se dressaient de hautes tiges, couronnées d'énormes épis, aux grains, les uns pourpres comme des grenats, les autres transparents el dorés comme de l'ambre, et à la cime desquels ondulait un soyeux panache blond. Cette plante était le maïs, destiné à changer, en moins d'un siècle, la base d'alimentation des classes pauvres, dans tout le midi de l'Europe.
Sans doute aussi on voyait là, tristement suspendue à ses tiges noircies et flétries, l'humble pomme de terre, dont la culture, introduite eu France vers l'année 1580, y embrasse aujourd'hui un million d'hectares; la pomme (le terre, ce pain des pauvres, cette manne grossière, qui miur-
rit l'Irlandais pendant son douloureux exode, — quand elle ne l'empoisonne pas.
Ne doutons pas non plus qu'à titre de curiosité, ne figurât parmi ces productions le tabac; mais il fallut encore près d'un siècle de civilisation, pour généraliser le trij)le usage de cette herbe, qui rapporte aujourd'hui à notre régie la bagatelle de cent et quelques millions par an. N'accusons donc pas Christophe Colomb de nous avoir fait ce présent, dont il ignorait la valeur, regrettons seulement qu'au lieu des avantages qui devaient si imparfaitement rémunérer sa découverte, il n'ait pas plus tôt demandé le monopole des tabacs. De la sorte, et en supposant, par impossible, qu'on eût respecté cette concession dans sa descendance, celle-ci pourrait aujourd'hui accomplir le vœu de son pieux auteur, en achetant la terre sainte aux Musulmans.
Mais la chrétienté le souffrirait-elle?
Le cortège de Colomb ne va pas vite, comme vous le voyez, chers lecteurs; profitons-en pour achever de le décrire.
Et d'abord observons que de toutes les productions du nouveau monde qui viennent d'être énumérées, les plus dignes d'attention, les épices, entre autres, produisirent le moins d'effet : elles ne payaient pas de mine autant que, par exemple, la fameuse iguane tuée de la propre main de l'Amiral. Ce monstre si doux, si timide de son vivant, eut un grand succès d'horreur posthume. On admira combien ses dimensions l'emportaient sur celles d'un de ses semblables, lequel avait péri, un jour après, sous les coups d'Alonzn Pinzon, toujours inférieur à son chef et qui ne devait parvenir à le devancer que dans la tombe.
D'autres animaux, les uns empaillés, les autres vivants, frappaient moins encore les yeux par la variété de leurs couleurs et de leur forme que par leur physionomie essentiellement propre à la faune du nouveau continent. De ce nombre étaient l'agouti, l'almigui, le coati, le pécari ou dycotile ; différentes sortes de
CnAriTRE SEPTIEME. là?
reptiles ; des sauriens, dont quelques-uns, moins gros, mais bien plus féroces que l'iguane, rappelaient, comme celle-ci, le crocodile d'Egypte, et, par celte ressemblance, accréditaient de plus en plus l'opinion que l'Amiral avait réellement découvert l'extrémité orientale de l'Inde.
Ces animaux, généralement de petite taille, rendaient plus étonnante l'énorme dimension de certaines tortues marines, dont les carapaces n'avaient . pas moins de six pieds de longueur. Mais ce qui égayait la scèneen parlant tout à la fois auxyeux et aux oreilles, c'étaient les flammants roses perchés sur leurs longues et frêles échasses et toujours en peine de savoir où ils poseraient leurs gros becs; les kakatoès au plumage couleur de chair, à la huppe soufrée, toujours prête à se hérisser de colère, les si»lendides aras et cent autres sortes de perroquets battant des ailes sur leurs perchoirs aériens et répondant aux acclamations de la foule par des cris et des rires assourdissants, quelquefois même par des mots espagnols appris pendant la traversée.
Les produits de l'industrie indienne suivaient de près cette ménagerie ambulante ; armes offensives pour la plupart : massues, arcs, flèches, zagaies, casse-têtes admirablement travaillés dans un bois lourd et dur comme du fer; meubles divers aussi solides que légers; instruments de musique, les uns à percussion, les autres à veut, et, parmi ceux-ci, la double flûte des anciens, cette même flûte incompréhensible pour nous, et dans laipiellc, cependant soufflaient des deux narines les contemporaines de Périclès, comme les sujettes d'Ânacoana.
Tandis que les armes attiraient iirincipalement l'attention des hommes, les femmes admiraient de volumineux et légers trophées, composés d'écharpes aux couleurs douces et fondues comme celles de l'arc-en-ciel ; des sortes de mantilles faites de plumes d'oiseaux, de blanches et fines nnguas, robes à mille plis et traînantes, mais sans manches ni corsages ; — Commenl dcs.s^/»va(jesses, des idolâtres, avaient-elles pu concevoir et exécuter de si gracieuses parures !
Et CCS colliers, ces diadèmes en plumage de colibri ! Et ces corbeilles, ces jolis paniers à ouvrage aux couleurs si babilement assorties, d'un tissu si fin, si serré, qu'ils pouvaient contenir de l'eau sans en laisser filtrer une goutte.
On aurait |iu répondre aux dames de Barcelone que ces derniers objets n'étaient pas d'un usage très-commun dans le pays même d"où ils venaient. C'était la fleur de l'industrie du nouveau monde oflerte à la Heine de Castille par la reine de CiI)ao, à la fleur de Grenade par la Fleur d'or. Travaillés par des mains de i'emnies, ils contrastaient avec nombre de ces zémèa qui font de pins en |)lns irrnjition dans nos musées d'où ils finiront par chasser les Muses, de ces hideuses et grossières idoles devant lesquelles on n'osera bientôt plus dire (piApoUon et Minerve sont de faux dieux. |
Plusieurs de ces idoles, cependant, trouvaient grâce devant la foule ; mais il faut dire qu'elles étaient d'or, ou du moins revètuesde plaques de ce métal,
entre autres ces grands masques dont nous avons déjà parlé et auxquels un nez, des oreilles, une langue d'or, donnaient à de certains yeux un je ne sais quoi de divin.
Après les dieux venaient immédiatement leurs adorateurs, six beaux Indiens, dont la nudité disparaissait sous le tatouage et les riches ornements dont ils étaient parés. Ces pauvres gens faisaient pitié à tout le monde avec leurs grands yeux tristes. On observa que souvent, pressés par cette foule dont ils ne s'expli(piaienl pas le délire, ils se retournaient instinctivement vers un cavalier qui venait immédiatement après eux.
Au regard que leur renvoyait ce personnage, mieux qu'aux respects dont on le voyait entouré, ou à tout autre signe extérieur, on reconnaissait l'amiral Christophe Colomb, le héros de la fête, celui qui, sans faire répandre une seule goutte de sang, venait de donner un monde à l'Espagne.
Le peuple, avec plus encore d'attendrissement que d'admiration, saluait en ce conquérant pacifique un homme sorti de ses rangs et qui, au failr
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des honneurs, n'y faisait pas moins l)onne figure que les plus riches el les plus vaillants gentilshomnics, lesquels, du reste, partageaient l'ivresse commune.
Quant aux femmes de toute classe, depuis la vive manola dressée sur la pointe du pied pour voir l'Homme, jusqu'aux belles dames penchées en dehors des balcons ruisselants de brocart de drap, d'or, de velours semé d'aljofar et de pierreries, il n'en était pas une qui des yeux, qui des lèvres, qui du bout des doigts ne jetât son âme à l'élu de Dieu, à l'associé d'Isabelle, à celui qui avait eu l'inspiration et l'adresse suprême de faire au sexe une si large part dans sa gloire.
C'est au milieu de telles et bien autres manifestations que Colomb arriva au palais et bientôt dans la salle splendidc où l'attendait le couple royal, entouré desjdus grands dignitaires des deux couronnes et de l'Église. A sa vue, emportés par un même mouvement, Isabelle et Ferdinand s'étaient soulevés de leurs trônes, mais déjà Colomb fléchissait un genou devant eux et s'apprêtait à leur baiser les mains suivant l'étiquette ; la reine ne le permit pas : avant même qu'il eût pu mettre un genou en terre, elle lui désigna un siège auprès d'elle, lui enjoignant de se couvrir comme il convenait à .sa qualité. Elle ne s'assit elle-même qu'après s'être vue obéie.
Aussitôt qu'il se fut remis de l'émotion due à un tel accueil, il commença un récit détaillé de son expédition. Les deux jjrinces ne pouvaient se lasser de l'entendre, soit qu'il répondit à leurs demandes en leur donnant des reuseignemenlssur les ressources du nouveau monde et sur les échantillons (pV il leur en faisait passer sous les yeux, soit que, cédant à l'inspiration, il exposât les grands résultats à venir de sa découverte pour la gloire de Dieu, le bonheur el la sanctification de l'humanité.
Ce fut par un de ces tableaux, exi»rc8sion de la plus sublime candeur, ([u'il
termina cette longue exposition, et telle en fut rimpressiou sur le roi, la
ïreine, la cour et le peuple, cpic tous ils lond)èrent en même temps à genoux,
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et, versant des larmes de joie, entonnèrent un Te Deunt, que la ville entière répéta bientôt après eux.
Cette noble scène qui, suivant le bon et saint évèque de Chiapa (il en était), fit éprouver aux assistants un avant-goût des délices du paradis : ce Te Deum, chanté par tout un peuple à genoux, c'était le chant du cygne de la chevalerie chrétienne, l'ère du Dante close par Christophe Colomb. Encore un peu de temps, et ni l'un ni l'autre de ces deux fraternels génies ne sera plus compris, même des siens. Déjà Béatrix, la muse chrétienne, entr'ouvre à l'auguste Isabelle la porte du lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix. Mais Colomb n'y rejoindra le révélateur du monde invisible qu'après avoir parcouru ici-bas, comme lui, tous les cercles du purgatoire et de l'enfer.
Et en cela on verra une fois de plus à quel point les règles de l'art sont en quelque sorte calquées sur les voies de la Providence. S'il se rencontre jamais un poète, une langue, des circonstances, un auditoire dignes de produire et d'entendre un poème sur Christophe Colomb, on en trouvera le plan tout tracé dans la vie que Dieu lui a faite avec ce même art qui a fait le monde.
Quelle grandeur et quelle suite dans l'idée! quel ordre dans la marche des faits! quelle unité dans le caractère du héros! quelle harmonie dans tout l'ensemble, et que de variété dans les détails ! Enfin, quel art, si j'ose m'cxprimer ainsi, dans la disposition des contrastes !
Cet art divin, nous l'avons déjà admiré entre mille occasions dans le retour à Palos opposé au départ de cette même ville; il doit nous frapper bien davantage en ce moment, dans le triomphe de Colomb, mis en regard de sa condamnation antérieure parla junte de Salamanque; mais, instruits parce qui ])récède, nous nous demandons de quelle disgrâce imméritée, de quels incroyables revers sera bientôt payée une faveur si juste et si inouïe. Et en effet, conformément aux lois de la poétique humaine et divine, et aux conditions
CIIAPITUE SEPTIEME. 1 il
fie iiotro naliirc dc'clmo, la lurtune de Colomli ne poiivaiil |>liis nioiilcr, elle va descendre rapideineiil.
Pendant quelques mois encore toul succédera à Thomme du jour : admiré, adoré de loule l'Espagne, de toute rEiu-op(^; chanté uumuc ])ai' les Maures, en Afrique; salué, dans (oui l'éclat de sou triouinlie, par les amhassadeurs de ee même sénat de Gènes (pii Tavail lrail(''desi haut; consullé, eonseilh', JK'ni par la cour de Home (pii, elle du moins, ne raliaudoMiiera jamais ; il se meuii'era aussi al'fahle dans le succès (pTcui l'a vu lier et résolu dans la tlisgràce, et charmera la terre et le ciel par sa modestie.
Sans cesse appelé auprès de la reine, il la verra écouter avidement ses récils, entrer dans ses projets, souscrire à ses plans, en presser ie.\écution, y veiller elle-même.
Au lieu des trois caravelles et des quelques hommes de mauvaise volonté arrachés avec tant de peine pour sa première expédition, il aura sous ses ordres une escadre de dix-sept navires, montée par sept ccnis hommes, lanl soldats que matelots, colons, gentilshommes, artisans de toul uK'lier, et s"il n'en a pas davantage, c'est (pi'il en aura lui-même lixé le nomhre, car on aura |)u compter par milliers les personnes de loule enudition qui oui demandé à suivre sa l'orlune.
Enlin, muni de pouvoirs illimités, emportant avec lui tous les éléments, tous les instruments de colonisation qu'aura pu imaginer sou expérience, jointe à la maternelle sollicitude de sa reine; jiourvu lui-même jtar celle-ci d'un domestique élevé à trente personnes, dont dix écuyers portant l'épée, il appareillera de Cadix.
Qu"ajouterai-je, pour clore ce chapili'e? Sa traversée sera aussi heureuse querajiide; il abordera, comme il l'aura voulu et ménagé, non pas au jiorl de Saint-Domingue d'où il était parti, mais sur les cùlcs liabilées par ces Caraïbes anthropophages, objet de ses plus ardentes recherches, pendant les derniers mois de sa première expédilion; et alors... alors comniencera pour
CIIUISTÛIMIE CULUMB.
lui une série de coiilre-teui|is, de déceptions, de luîtes, puis de revers, puis de désastres, (jue je ne saurais passer sous silence, mais sur les(piels on me pardonnera de ne point nra[ipesanlir. C'est un privilège des héros clénienls, des héros chrétiens, qu'avec le temps, leur gloire ahsorhe peu à peu, dans la douceur de son éclat, ce que les persécutions qu'ils ont souffertes auraient de honteux pour l'humanité.
ChristO|ihe Colomb, lors de son premier voyage de découverles, avail l'ail déployer les voiles au nom de Jésns-C.iii'isl ; sa seconde expédition l'ul mise par lui sous l'invocation de la sainte Vierge. De plus, une des trois caraijnes
i46 CIIRlSTOniE COLOMB.
do son escadre ayant pour nom la (Ivademe-Marie, il en lit choix pour vaisseau amiral, bien qu'elle fût la moins lionne marcheuse des trois.
Le 24 oclohre, il était encore malade des fatigues et préoccupations cpic lui avait causées un armement où tout ne répondait pas à ses vues, lorsque, les vents s'élant tout à coup déclarés favoral)les, il se leva en pleine nuit, guéri, lit passer à toute la Hotte l'ordre de lever l'ancre, et commanda lui-même à son l)ord les premières manœuvres d'appareillage. Déjà, pour ne point risquer de perdre du temps, l'escadre était sortie du port et se tenait mouillée en rade.
Cette belle et spacieuse rade de Cadix fut nhu-s le théâtre de la plus imposante scène navale qui se fût encore déployée dans ses eaux. En un instant une foule immense couronna la ligne des fortifications, et le cordon de maisons blanches qui s'étend au-dessus de cette ligne d'un vert sombre, et aussi la pointe de Saint-Sébastien, et la longue plate-bande de la Isla, jusqu'aux crêtes de ces îlots rocheux qui s'appellent le Diamant et les Pourceaux.
Au loin, les trois caraques cl les dix-sept caravelles se dessinaient crûment sur un ciel à peine blanchi par les premières lueurs de l'aube, et entre la ville et la flotte, une immense nappe d'un bleu sombre, marquetée de reflets d'argent, disparaissait par places sous des milliers d'embarcations aux formes variées, felouques, bateaux de pêche, bombottes, canots de plaisance, vieilles galères, balancelles, tartanes, en un mot tout ce qu'avaient pu fournir de véhicules à voiles ou à rames, non-seulement le port de Cadix, mais encore ceux de Sainte-Marie, de Rota, et toute la côte andalouse de l'embouchure du Guadalquivir à la baie deTrafalgar.
Autour de chacun des dix-sept navires bondissait comme un troupeau de canots chargés, les uns d'amis, de parents, de curieux, de femmes de toute condition; les autres, de citrons, oranges, grenades, pastèques et autres comestibles frais, qu'achetaient au dernier moment les marins et les passagers de l'escadre.
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Au milieu d'une lello confusion, l'on eût pu voir, si chacun n'eût fermé les yeux sur ce nouveau genre dc^ fraude, des formes humaines se dresser furtivement du fond des embarcations, et se glisser de même par les sabords dans l'intérieur des navires. C/étaieut des passagers de contrebande, et parmi eux [dus d'un lils de bonne maison, tant la fièvre de l'or avait d(''j;i gagné, en Espagne, toutes les classes. Plus de trois cents individus, la |ikipart mal famés, et même coupables de crimes, parvinrent ainsi à déjouer la surveillance des chefs de l'expédition. Ils formèrent plus tard le noyau de l'opposition qui fit avorter les vues les plus sages et les plus pures de l'Ainiral.
Bientôt, au signal du départ, à ce coup de canon qui retentit dans tous les cœurs et qui en a brisé plus d'un, l'on vit se détacher de chaque navire la grappe de canots qu'il semblait traîner pendue à sa coque. Le vide s'était déjà fait autour de la Gvacieme-Maric^ qui, on le sait, portait l'Amiral et son pavillon; une seule embarcation y était encore amarrée, fixant sur elle tous les regards. Un adolescent et un enfant descendirent dans ce canot, (jui aussitôt fit force de rames vers le port. C'étaient les fils de Christophe Colomb, ils envoyaient des baisers à leur père.
Deux heures plus tard, l'escadre n'était plus en vue, et après dix jours de navigation elle touchait à la Gonn'ra, une des Canaries.
Après une courte relâche dans ces îles, où il compléta ses approvisionnements de semences et d'animaux domestiques pour la future colonie, Christophe Colomb fit mettre le cap beaucoup plus au sud que lors de son premier voyage et, le 3 novendn'e, après vingt et un jours dune traversée à peine contrariée par (pielques heures de gros temps, il pénétrait, suivant ses prévisions, dans le groupe le plus méridional des Antilles.
Ce jour étant un dimanche, le premier après la Toussaint, la première ile découverte reçut le nom de Dominique, qu'elle porte encore aujourd'hui. L'Amiral en pi'it possession dans les formes accoutumées; {tuis, comme d'ha-
biliide, il v lit ('-riger une croix, la première qui, dans le nouveau monde, ait élé bénile par un ministre de l'Église.
Ce prêtre, que tant de circonstances appelaient mieux que tout autre à remplir un tel ministère, ce moine, auquel étaient encore réservées pour plus lard l'honneur et la joie de dire la première messe qu'ait entendue le nouveau continent, c'était, et remerciez-moi, cher lecteur, de vous avoir ménage cette surprise, c'était le père Juan Ferez de Marchena. Isabelle l'avait choisi comme un délégué de sa conscience pour accompagner Christophe Colomb. Elle avait voulu qu'il représentât à la fois deux des personnes de cette triade mystique à laquelle, après Dieu, était due la découverte du nouveau monde.
Ce mystérieux concert entre le génie individuel, l'Église et la souveraineté, pour renrantemcnl d'une si grande œuvre, ne devait clairement apparaître que de nos jours. 11 n"a i)as fallu moins de quatre siècles pour rendre à la ligure de Juan Perez les justes proportions que la modestie de ce personnage, le manque de documents et les préjugés de quelques écrivains avaient dissimulées ou amoindries. Son concours, sa présence même à la deuxième expédilioii,ont presque toujours été passés sous silence par les historiens des deux derniers siècles. On les avait même contestés devant les témoignages contemporains les jjIus formels. On les taira |)eut-être bien encore, mais on ne les niera plus, grâce à M. Roselly de Lorgnes, qui n'a pas rendu que ce seul service à la vérité religieuse et historique... et à l'auteur de ce récit.
Juan Perez de Marchena vit donc cnlin, lui aussi, et un des premiers, ces nouvelles terres découvertes par son ami. Mais, en môme temps qu'il en admirait les splendeurs, il en put voir les harmonies profondément altérées \)!\\' la main de l'homme^ et les richesses de toute sorte détournées de leur fin jtar l'avarice et la sensualité.
lient aussi à méditer douloureusement sur cette loi durCj mais formelle, qui, partout où la force est unie à rintelligence, lui asservit la mansuétude et la candeur.
liiiAiM I iiK III 1 1 ii:mi: ivj
(ioloi)]!» ne rii;iiur;iil |);is, celle loi ; aussi, avec la jiislesse de sens (|ui lui révéiail à la Ibis la eoiistiUilioii |tliysi(iiie el morale du monde, avail-il deviur d"un mènu" e(ui]i d^eil les lieux habités par les l'éroces cannihalcs el la su|irriorilé inlelleetuelle de celte race sur les liinides peuplades des conlrées voisines.
La première (erre qu'il découvril après la Dominique, où il ne crut pas devoir s'arrêter, et Marie-Galanle, qui ne le retint pas davantage, justifia de point en point ses appréciations.
Cette ile, dont il changea le nom caraïhe de Tanajucira en celui de la Guadeloupe, était richement boisée d'arbres odoriférants, chargés de fleurs et de fruits à profusion. Dès ses premiers pas, il y rencontra des cultures bien entendues et soignées. De nomln-eux villages, abandonnés de leurs habitants, témoignaient plus clairement encore d'une civilisation relativement assez avancée. Les maisons, solidement construites de matériaux légers comme le voulait le climat, étaient spacieuses, bien distribuées pour la salubrité et l'agrément, ornées presque toutes de galeries ou de porti(iues extérieurs. On y remarqua des hamacs en lilet de coton, aussi commodes qu'élégants, el divers meubles el ustensiles travaillés avec un art et une patience surprenantes; entre autres de grands et beaux vases de terre, dont plusieurs contenaient des morceaux de chair humaine cuits et prêts à être servis.
Des têtes fraîchement coupées, des membres d'hommes et de femmes, étaient placés dans des sortes de garde-manger ou pendus dans des cuisines pèlc-mèle avec des quartiers de chien et d'iguane, des |)erni([uets, des oisons, des canards.
L"antliropopliagie uV'iait donc pas là un l'ait accidentel, (h'Iermini', cmiime on l'a observé dans la pbipail des cas, par une (piesliou d'animositi', de vengeance, ou pai' nue supcrslitiou (pielcouipie ; c'i'tait une satisfaction doniM'e à la sensualilé, un usage connnun, et lendu plus exécrable, s'il est |)ossible,
'il
I lllilSTUI'lli: CULOMi).
|»;ir riiboiidaiicc cl l;i Miririr de (l('iir(''es aiiiiiiiilcs l'I V(''ii(''l;ilrs ddiil joiiissiiiL'Ut ceux qui la praliquaienl.
On peut |)CMisor à quel point de telles lioirciiis aldii^èiMMit le paeillipie .luun l'crez, si Ijien préparé (|u'il y ei'il ('lé' par Coloiiilj.
Une seule cliosc •'■loiinail ce dernier, laiil elle ('tail eoniraire à ses prévi-
CIIAPITP.K IirniKMF. 151
sions. Il ne comprenait pas que ces Caraïbes, dont le courage égalait la barbarie, n'eussent opposé aucune résistance à son débarquement et qu'ils eussent laissé à sa merci tout ce (pic leurs cases contenaient de plus précieux. Bienlùl, cepeiulaul, n'y voyaiil pas plus d'aniies qu'il n'avait aperçu d(! pirogues sur le rivage, il en coin lui (piavanl son arrivée ils étaient partis pour quelque expédition de guerre, ne laissant dans l'île, avec les femmes et les enfants, qu'une très-faible partie des leurs.
Celte supposition ne tarda pas à être confirmée par des femmes d'une aulre race dont on avait eu d'autant moins de peine à s'emparer, que, prisonnières des Caraïbes, elles n'avaieni d'autre pers|)ective que d'èlre dévorées tût ou lard et de servir, en attendant, comme esclaves ou comme épouses.
Celles qui avaient dû à leur beauté ce dernier avilissement n'étaient du reste pas phis privilégiées que les autres : elles étaient mangées dès qu'elles avaient cessé de plaire, et toujours avant l'âge où leur cbair aurait pu commencer à perdre de sa qualité.
Il en était de même des fruits de ces unions effroyables, et Juan Ferez, qu'élonnait l'extraordinaire embonpoini do ces pauvres enfants, apprit qu'ils le devaient aux mêmes moyens à l'aide desquels nous obtenons les plus délicates et les moins fécondes de nos volailles.
Cbrislopbe Colomb recueillit toutes ces victimes, à l'exception de quelques femmes, qui, parées et pourvues de toutes sortes d'objets faits pour séduire des sauvages, furent députées aux familles caraïbes qu'on savait s'être réfugiées dans les bois. Les malbeurcuses revinrent bientôt dépouillées et borriblement maltraitées, sans que |)ersonne eût voulu seulement les entendre. On les emmena avec les autres, el l'occasion s'en étant bientôt présentée, on s'empressa de les rapatrier.
Toujours animé du désir de rencontrer ces Caraïbes, dont r(''nergie lui promettait des alliés plus utiles, et même un jour des chrétiens plus fervents que les débiles el voluptueux Cignaïens, l'Amiral quitta la Guadeloupe, se
flattant de siirprondre la petite escadre qui en élail ]tartic pour mIIof faire aux
environs sa provision de chair humaine.
Chemin faisant, il découvrit et nomma l'ilc de Monserrat, qui venait d'être entièrement dépeuplée par ces mêmes Caraïbes.
Il nomma encore Sainte-Marie de la Rotonde et Sainte-Mario l'Ancienne, aujourd'hui par abréviation Autigoa.
Une autre ile, que l'on croit être Saint-Martin, n'était ni moins fertile, ni moins bien cultivée, ni moins abandonnée de ses liabilaiils. l'n détachement de vingt-cinq hommes conduit par Colomb venait, après l'avoir exjjlorée, d'y recueillir quelques captifs, lorsqu'il rencontra en mer une pirogue avec quatre Indiens mâles et deux femmes, dont une, iiortant les attributs des caciques, avait près d'elle son fils adolescent.
Profitant de la stupéfaction qui semblait les avoir changés tous en statues, Colomb fit gouverner de façon à leur couper la retraite. Les statues alors s'animèrent, et, sans égard au nombre de ces étrangers, ni à la foudre qui piartait de leurs mains, hommes, femmes, enfant, commencèrent à ajuster froidement les Espagnols et à les percer de flèches empoisonnées.
En un clin d'œil, le détachement comptait déjà plusieurs blessés et deux hommes tués de la main même de la reine, lorsqu'une manœuvre hardie lança le canot sin- la pirogue, et la fit chavirer. Mais les Indiens, moitié plongeant, moitié nageant, n'en continuèrent pas moins à cribler de flèches le groupe compact de leurs ennemis.
L'issue définitive de ce combat est rapportée diversement; mais on convient que l'adolescent, percé d'outre en outre d'un coup de pique, ne tarda pas d'expirer, malgré les soins qui lui furent donnés à bord, a ne montrant pas moins de fermeté, — au dire d'un témoin oculaire, — que si c'eût été un lion
de Libye. «
Quant à son héroïque mère et aux quatre guerriers qui avaient combattu près d'elle, .s'il en faut croire le même chroniqueur, « ils éiaieut tels que nul
niAliTIlK m ITlKMi:. 153
110 los eût pu hniinciiioiit rogardor, snns (\\\o (VIkutphi" ]o ctvwv ol les ori- Ir.iillcs ne lui russciil tressailli, laiil leur ri'L;ar(l (''lail liidcux, Ici'riltlc cl iiitVnial. »
Pour le coup, il n'y avait pas à s'y troiin>er, (Colomb avait ou allaire à de vrais Caraïbes.
Il dut cependant renoncer à faire poiu- le luonieiil plus ample connaissance avec cette race intrépide, l.e leni]is le pressait, et il lui fallut poursuivre sa route vers Saint-Domingue, où il arriva eu peu de jours, après avoir encore relevé sur son passage les îles Sainle-droix, Sainte-Ursule, Saint-Jean-Baptiste et le groupe diluts innombrables auxquels il donna le nom d'archipel des Onze-Mille-Vierges.
A la grande surprise de tous ses marins, qui le voyaient se diriger dans ces nouveaux parages comme s'ils lui eussent été familiers, rAmiral vint mouiller le 22 novembre, ainsi qu'il l'avait annoncé, dans ce même golfe deSamana, où il avait laissi'', onze mois précédemmeiil, une garnison espagnole.
Une chaloupe fut immédialcmont envoyée en reconnaissance à l'embouchure du Fleuve d'Or, et là, le premier objet que l'on rencontra, ce fut, attaché à deux troncs d'arbres disposés en forme de croix, un cadavre dont lélal di^ putréfaction ne permettait pas de distinguer la race.
11 en fut de même d'un second et d'un troisième et de plusieurs autres, jusqu'à ce qu'enfin la barbe qui tenait encore aux chairs de l'un d'eux ne permit plus aucun doute à ce triste égard.
Tous ces crucifiés étaient bien des Européens que le courant du fleuve portait comme en procession au-devant de leurs frères.
Il y avait dans un si lugubre spectacle mieux (ju^un présage du sort éprouvé par la garnison. Bientôt, en effet, on apprit qu'elle avait été, jusqu'au dernier homme, brûlée avec le fortin, ou massacrée, en divers lieux, par le cacicpie de la Maison d'Or, le terrible (laonabo, un Caraïbe.
I5i rmiisToiMiK coi.oMr..
Anacoana avait-oUe perrlu tout empire sur son sauvage époux, on hien, en présence des crimes commis par les Espai^nols, les avait-elle abandonnés il la juste vengeance de son peuple, c'est ce qu'il fut difiicile de discerner dans les rapports du lidèle (juacanagari. Ce chef, dont on n"a pas ouldié le tendre respect pour Colomb, était venu en toute hâte à sa rencontre, dès (|nil l'avait su de retour. A l'en croire, il avait tout fait pour prévenir et empêcher la catastrophe, jusqu'à combattre, en personne, contre son allié Caonabo. II alléguait nue feinte blessure, comme preuve de sa sincérité. Cotte fraude, bientôt découverte, le lit soupçonner d'une trahison à laquelle l'Amiral refusa toujours de croire. Et l'événement donna raison à une confiance qui, n'eùl-il iail (|ue la simuler, aurait été de bonne politi(pie.
Ou n'eu jugea pas ainsi dans son entourage; il eut à repousser, à celte occasion, des conseils aussi peu ,>^ensés que violents, et bientôt desimputations suggérées par l'extermination de la naissante colonie. La vérité est cependaiil qu'il avait laissé à celle-ci des instructions de la plus admirable sagesse, — on les possède, — et qu'une seule, la plus formelle, celle de ue jamais coucher hors du fortin, eût rendu impossible la catastrojihe dont un boïl el unFonseca osèrent accuser son impr(''voyance. En effet, il n'avait pas élé sitôt parti, que son délégué, Diego de Ârana, avait vu son autorité méconnue sur les points les ])lus essentiels ; non contents de traiter les Indiens avec la plus affreuse barba lie, la plupart de ses gens avaient quilh'' la forteresse pour vivre au dehors, dans des cases, où ils prenaient pour compagnes ou victimes de leurs orgies les femmes des Indiens les plus distingués. A peine le commandant pouvait -il retenir chaque soir, au fori, une dizaine decesiinprudculs, el eiH'ore se refusaieiit-ils à faire sentinelle j)endanl la nuit.
Sans celte division et celle iuciuie. révélées à Caonabo par un(^ |iopnlalion outrée, jamais ce chef n'eût même songé à tenter ce massacre dont la l'esponsabililé doit \)çsev tout entière sur ses victimes.
Quoi (pi'il ou lui, l'espoii' d'une conquête pacifique était (h'sormais perdu.
c.iiAi'iTiii; III II II mi:, 155
l'I l;i résislance des liidieiis avail Iroiivr im iiisli^alciii- cl iiu cIicIiiul' l'Aïuiral se réserva de cliàtier el (ral)alli'e eu leiii|is opporluii.
l'ourle niomeul, ee ((ui le pressait davautagc;, e"élail de eréer uu eeulrc d'aeliou, cl au besoiu, de tléfeuse, aulour du([uel pùl se i^rouper avee sreurilé la colonie européenne. A ccLelTet, il avait iiisliluc, ilcs rarriv(''e, une coiuniission qui eut l)ienfùt trouvé l'einplaeenient le plus i'avoialile (pi'oii pùl rêver. Les eaux, la pierre, les bois de charpente, rien n'y maïKpiail; el bientôt, grâce au concours des Indiens paciiiés [)ar la seule présence de TAinirai, s'éleva pour devenir un jour la ca|iilale espagnole de Saint-Domingue, une petite cité qui, le 0 janvier, jour anniversaire de la prise de Grenade, reçut le nom d'Isabelle.
Deux mois avaient sufli pour improviser cette vili(^ avee ses défenses. Dans le même espace de temps, certaines graines venues de Fancien ((uilinenl avaient déjà Iruclilié dans ce terrain merveilleusiMuent favorable, grande ressource pour la colonie menacée de disette par rinsuflisance des j)ro\isions apportées d'Europe.
Colomb, qui, on le sait, se trouvait malade au monu'ut du di'part, avait été indignement trompé sur la quaulilé et surtout la (pialité de loutes les deiu'ées, médicaments, bêtes de somme et objets d'échange embarrpK's pai' provision sur la flotte. Ainsi préludaient à leurs innombrables et inlerminables méfails ces fournisseurs de la marine aux(iuels Noio réservait une place de choix et des supplices à part dans l'enfer.
Leurs fraudes reconnues et dénoncées ne mampièrent pas, on peul le cioire, d'ajouter ces importants personnages à la liste des ennemis que s'iHait iléjà faits l'Amiral.
Parmi ceux-ci, les |)lus dangereux, par un reste dallaches et de ci'édil qu'ils avaient gardé à la cour, étaient ces liidalgos, tous plus ou moins déclassés et endettés, dont j'ai déjà dit un mol en |)assaiit. Venus à la suile de Colomb, dans la pensée de s'enrichir en peu de jours, dans une oisiveté iileiue
15(5 CIIIIISTOI'IIK CUl.U.Mli.
(le délices, ils s'en |nviiaieiil à lui de déceptions dont ils n'auraient dû accuser qu'eux-niènies.
Contre toute raison et toute apparence, ces mécontents trouvèrent un appui moral dans le père Boïl, vicaire apostolique de Texjjédilion, lequel avait dû à une erreur de nom sa nomination à ce poste important. Homme intègre, du l'esté, et de mœurs pures, mais politique à la lois sombre et puéril, qui ne pardonnait pas, entre autres choses, à Colomb de lui avoir refusé la tète de Guacanagari. Le ressentiment lui fit épouser les griels de ces nobles fainéants, qui se plaignaient surtout d"ètre soumis à un égal partage dans les rudes travaux manuels et les faibles rations de vivres distribuées entre tous les colons.
Cette mesure, rendue indispensable par les raisons que l'on a vues, un chrétien, un religieux, homme de cour, à la vérité, osa proposer à Colomb de la rapporter, et sur son refus, il l'excommunia.
Fj'Amiral vice-roi des Indes répondit à cet auathènie sans valeur, — il n"eût jamais été ratifié, — en réduisant d'un quart la ration déjà fort réduite des protégés du père Boïl.
Là-dessus, nouvelle excommunication, mais majeure, celle-là.
Et réciproquement, nouvelle réduction de ration, mais totale, pour le coup; une réduction à rien.
Ce que voyant, le père Boïl, mis au pain sec comme un écolier, leva la double excomuuinicalion, et Colomb rétablit la ration dans sa demi-intégrité preiiiièr(\
Malheureusement, cette scandaleuse conu'die, tout beau qu'y eût été le rôle de Christophe Colomb, exaspéra un parti hostile à ses vues et à sa personne, si bien (pi'ayant, vers ce temps-là, rcnvoy('' en Espagne douze des navires de la Hotte, il sut que les déiionciatiims les plus calomnieuses y accompagnaient ses (lé|)èciii's aux deux rois. %
l'resipie au nièuie moiueul, aidé de son frère Uiégo, qui gagna là ses épe-
i:iiAiMiiii'; iii.iTiKMi:. 157
rons, il diil srvir coiiliT iiiic riiiul ion soulevée j)ar les hidalgos et soiileiiiic par l'iiidii^iie repiV'seulaiil de I auloi-ih' s|iii-iliielle.
Cette làelie iiilri-iie élcidïée, Culoinh ne se vengea du pri'e lldd (piCn le coniprcnaiil dans un conseil cliargé, pendant l'absence du vice-roi, de gonverner la colonie sons la [nésidence de Diego.
Mais le père Uoïl n'était pas de ceux que désarme la généi'osile d'un adversaire. Lorsque lAniiral partit d'Isabelle dans le double but d'ajouter à ses premières découvertes et de soumettre les Caraïbes, il laissait deirière lui des ennemis bien plus à craindre que tous ceux qu'il allait alfronter.
Déjà, dans une première exploration armée, il avait posé les jalons militaires et scientiliques de cette seconde expédition qu'il devait rendre d('linitive. Lacoustituliou politique et géologique de lile ne lui était plus inconnue. 11 en savait à peu ]»rès les fleuves reconnus aurifères et les gisements tenus pour tels; il la savait féodalement divisée entre cin(j principaux seigneurs, dont relevaient un assez grand nombre de feudataires.
De ces cinq petits rois, le plus noble (''lait Guarionex ; le jilus belliqueux Caonabo, qui, sorti d'un rang obscur, même parmi ses compatriotes les Caraïbes, avait dû l'empire à sa bravoure et surtout à l'amour d'Anacoana.
Au premier ap[tarteuait l'iinmense et fertile plaine qui s'appelle encore aujourd'bui du nom (|ue lui donna Colomb, la Vega lieal C'était sur ses États qu'on avait élevé d'autorité la nouvelle cité d'Isabelle.
Caonabo régnait sur la partie la plus méridionale et la plus montueuse de l'ile.
Entre la résidence la plus liabituelle de ce chef et la ville espagnole Colomb avait fait élever un fortin dont il avait laissé le cummaudement à un Pedro Margaril, qui lui devait l(uil et (pii d(''jà conspirait contre lui. Le sachant, comme ou l'a vu, menacé d'une attaque qu'il jugeait ne pouvoir être bien sérieuse, et pensant qu'un renfort sul'lirait à cet oflicier, dont il connaissait mieux la valeur ([ue le caractère ^ il lui envoya soixante-dix lionuiies de
\:,S CillllSTOl'llK CULU.Mi;.
choix. Après quoi, remettant à une occasion |)lus uu'irc de jn-endre lui-niciue la direction d'une guerre offensive, il mil à la voile avec trois caravelles moulées par des marins dévoués, et de Palos pour la plupart. Juan l'i'i'ez l'accompagnait, ainsi que le fameux cosmograplie Juan di' la Cosa, et entre autres hommes distingués et fidèles, le médecin Clianca, auteur d'un journal que nous avons déjà cité.
Les faits les plus remarquables de ce voyage, dont le détail nous enli'ainerait à tro[i de répétitions, furent la découverte de Tile de Jamaï(iue el l'exploration de presque toutelacôte méridionale de Cuha, où Coloinh seconlirina, d'accord avec tous ses plus savants compagnons, dans la fausse oiiinion (|uc cette ile était l'extrémité occidentale deFAsie.
A la Jamaïque, il rencontra, sinon précisément des Caraihes, tlu moins une race intelligente, belle, industrieuse, énergique, qu'il eut à comljattre el à vaincre plus d'une fois avant de faire amitié avec elle.
Celui qui contribua le plus à amener cette paix éphémère, hélas! fut un vieillard paraissant au moins octogénaire, cpii tint à l'Amiral un discours d'une élévation, d'une (uiction, d'une charité si surprenantes chez un sauvage, que Colond) en fut pénétréjusqu'au fonil de Tàme. Il laissa voir cette impression, et le vieillard, saisi à son tour d'une vive sympathie pour ce chef si puissant el si doux, ne pouvait plus se résoudre à le (piilter; il voulait le suivre o au pays de l'aurore, au ciel. « Les prières de sa fenuiie el les larmes de ses enfants le retinrent.
Cette rencontre au l)ord de la mer, au milieu des splendeurs virginah^s d'un monde nouveau, au pied d'un autel de gazon où Dieu venait de deseeiulre à la voix du père Marehena ; celte pieuse iilylle éclose au point de partage d'une viedésorinais vou('eau seul malheur, dut laisser à Colond» une impression d'une fraîcheur, d'une suavité inellables.
Des scènes d'un autre ordre ravirent dans les mêmes jiarages cet enthousiaste contemplateur de la nature.
<:ilAIMTIli; miTlÈME. i,-,o
T;in(nl l'horizon ôlail envahi |uir(h\s luircs de iia|iiii(iiis aux couleurs éclalanles, ou .silloiuK' (rimuienses légions d'oiseaux ninriiis ; lanlôl, la Iriiile de la mer passait subilcnienL du blanc le ])lus vif, le phis radieux, au neir le plus intense, et à peine avait-elle repris sa limpidité, qu'elle disparaissait sous des myriades de tortues accomplissant leurs migrations périodiques vci'S les plages lirùlantes, dont le sahle allait recevoir et couver leurs (euCs. Telle ('■lait la force d'inipulsion de ces masses flottantes que la marche des navires en liil plus d'une fois ralentie.
De plus sérieux obstacles retardèrent le retour de ColomI) à Saint-Domingue, et quand il eut enlin ajoul('- à ses découvertes le cap le |»lus oriental de celle Ile, après avoir lulh'' près d'un mois coulr(> di^s lempètes (|uotidieunes il londia connue foudroyé au moment même où il s'apprêtait à forcer les repaires des (!arad)es.
L'étrange mal ipii paralysa à la fois sou corps et son âme [tarait avoir élé une sorte de catalepsie, que le doclenr Chanca attribue à des veilles trop réitérées. Il ajoute que ses compagnons ])rirent le parti de le transporter, « comme demi-mort, à la cité d'Isabelle. »
Mais celle défection d'un corps trop longlemps surmené par une volonté infatigable ne devait être que passagère. Elle n'en durait pas moins depuis cinq longs jours et autant de nuits, lorsque, au milieu des lindies où llollail la pensée du pauvre malade, s'ébaucha en lui la pcrceptiou d'un lien disliucl et d'une voix connue et chère; il fit un effort surhumain, comme s'il eût ronqni des chaînes, se dressa sur son séant, ouvrit les yeux, les referma aussitôt en versant des larmes, et laissa retomber sa tête sur la robuste épaule de sou frère Barthélémy.
— Il t'a reconnu, dit l)ieg(t; il vivra.
— H pleui'e, (lisait Juan l'erez; il est sauvé.
(Idloiiib était bien sauv('' en effet : pour dominer une siliialinu dnnt les difficultés n'avaient pas peu c(inti'iliU('' à l'abaltic, il se sentail (omme (budilé
ir>ii
CllUlSTOlMir. COLOMlî.
pnr la piY'sence de ce frère qu'il savait aussi éucrgique, aussi intelligent que (Irvoué.
Barthélémy était en France, où il cherchait un palmn à Christophe, lorsque, sur la nouvelle de la découverte du nouveau monde, notre roi Charles VIJI lui avait fait un présent magnifique, pour qu'il pût sans retard rejoindre son frère en Espagne.
Mais, quelque hâte qu'il eût faite, il n'avait pu arriver qu'après le départ tle la seconde expédition.
CIIAl'ITIIK IllIlTli;ME. If.l
La roino alors Tavail mis en niosuro de répondre à l'invitalioii érrite de l'Amiral, et il avait emporté de la cour l'impression d'un gracieux accueil et l'assurance que son frère n'y avait rien perdu de son crédit.
Ce témoignage fut bientôt conlirnié par l'arrivée de quatre caravelles, apporlaiil à la colonie (oui ce que son vice-roi avait demandé pour elle, et, en même temps, uneletire el des présents d'Isabelle, où la bonté et la gracieuse prévoyance de cette reine égalaient sa magnificence.
Mais les élénienls d'une discorde qu'il avait pu croire apaisée lors de son départ avaient tellement fermenté pendant son absence, qu'il dut renoncer à étouffer de ses propres mains la révoltt^ des Indiens.
Cette révolte était devenue presque générale en présence des divisions et exactions des Espagnols, et surtout de ce Pedro Margarit dont nous avons parlé plus haut. Cet officier s'était mis devant Diego Colomb en état de rébellion presque ouverte, et le père lioïl, après avoir fait cause commune avec lui, avait fini par déserter honteusement sa mission, entraînant à sa suite un certain nombre de mécontents.
Pedro Margarit en avait bientôt en fait de môme, et ses soldats débandés n'avant plus vécu que de rapines, les Indiens en avaient massacré une bonne partie, s'étanl tons ligués dans ce but. Seul, justifiant la confiance de Colomb, Guacanagari avait refusé d'entrer dans cette ligue dont Caonabo était l'ànie.
Ayant échoué dans plusieurs attaques, et entre autres devant le fortin, où le fidèle Ojeda s'était jeté avec quelques braves après la défection de Margarit, le seigneur de la Maison d'Or avait fait adopter à ses alliés le iirojel d'affamer les Espagnols, en cessant de cultiver la terre et en détruisant les récoltes el les semailles.
Instruit de ce plan par Guacanagari, Colomb sentait plus que jamais la nécessité de s'emparer de celui qui l'avait conçu. Ojeda le lui livra pieds et poings liés, grâce à un stratagème cpii, en ce Icnqis-là, |)onvail passer
ir,2 CHRISTOPHE COLOMB.
|)onr de bonne guerre contre un sauvage coutumicr dos ruses les plus infernales. ' ■
A la nouvelle du fait, cependant, l'ile entière se souleva; mais BarLliélemv Colomb, avec cent hommes de pied et vingt chevaux commandés par le valeureux Ojeda, dispersa toute cette multitude.
Aussitôt après Colomb fit élever trois forteresses dominant les positions les plus importantes de la Vega Real, et la contrée se trouvant momentanément pacifiée, il s'occupa de la recherche de cet or, objet des instantes et perpétuelles demandes de l'Espagne.
Diego Colomb, pendant ce temps, allait répondre en jiersonne devant les deux rois aux accusations portées contre son frère. Il avait affaire à forte partie; aussi eut-il la mortification de ramener à Saint-Domingue un délégué de la couronne, chargé d'ouvrir une instruction sur la conduite du vice-roi.
On avait compté sur la vivacité bien connue de celui-ci pour lui arracher, (levant un pareil outrage, un acte, ou du moins quelques paroles de révolte; mais, à la grande confusion du délégué lui-même, Colomb accurillii avec douceur ce personnage, qu'il savait pourtant gagné corps et âme à ses ennemis.
■ Bientôt, cependant, lui voyant accomplir sa mission avec la plus odieuse partialité, il r(''s(ibil de l'accompagner en Castille, afin de s'y défendr(^, puisqu'on le réduisait à une telle extrémité.
11 partit donc à cet effet, emmenant sur la fidèle NiTia les malades, les découragés et trente Indiens.
• Au nombre de ceux-ci (''tait le cacique Caonabo. Servi avec le |)lus tendre dévouement |»ar une Indieime de haut rang, qui avait tout quitté pour s'attacher à la destinée d'un chef si illustre, le seigneur de la Maison d'Or ne démentit pas la fierté de sou caractère et de sa race. Eu vain Colomii lui jura-t-il (pi'il le rendrait à la lilierlé, à son pays, à ses sujets, dès (pi'il l'aurait prt'seiih'' aux deux rois : incapabb; de supporlcr riiumilialion (pi'il avait
CIIAl'ilUK lllill IK.Mi;.
siiliic, il s'rtcit^iiil lapidiMiiciil . Un de ses frrrcs, captil' coiiiiiic lui, ne lui survéciil (pio (le |i(ni de jours.
A re iiKuncul, In Xina et la secundo earavelle qui porlail raccusaleui' Ayiiado ('laienl d(''jà rudciiienl (■■|ir()UV('es par la l'aligne et les lenteurs d'une navigation (|ue retardaiciil les vents alizés et (h; conlinnels orages, iîieutril |,i disette se déclara, jtnis la faïuine et ses exécrables conseils. Un luouienl vint on l'équipage révolté demanda la vie des Indiens; il voidait appli(pu'r la lui du talion à ces anthropophages; mais l'Amiral les délendit, les couvrit (le son corps, el fit si bien (pie pas un seul n'avait pi'ii l(n's(iue, avec la gi'àce de Dieu, le 11 juin 14!I(J, les deux caravelles jeléicnt l'ancre en raile de Cadix.
Si qurlque chose |i(iiiv;nl ajoiUcr :iu ilriliiiii ([u'iii.sjiii'e luiLiii'cIlL'iiieiit ;'i (ouin àiuc liùre la pO)tularitr, celle conlrefacDii de la gloire, je raconlei'ais ici eu détail le retour de (ioloiiih dans ce même |K)rt d'où il avait appareillé, viiigl-iieiir mois aiiparavaiil, sous les ausjjices d'uue faveur si populaire.
168 Clll'.ISTUrilE CULU.MLl.
Il suffiia de (lire, pour la suite de ce récit, que le contraste lut à souliail ]iour un chrétien, et que pas un seul mot, dans les écrits de l'Amiral, ne laisse voir que cette épreuve l'ait trouvé inférieur à lui-même.
Le silence des deux rois, après qu'il leur eut notifié son retour, lui devait être plus sensible, car devant eux il avait à plaider la cause, non plus de sa gloire, mais de son œuvre compromise et de son honneur attaqué. Ce silence pesa sur lui pendant tout un mois, qu'il passa vraisemblablement au monastère de la Rabida, près de son ami Juan l'crez, revenu avec lui, et dont tout ce qu'on sait depuis cette époque, c'est qu'il mourut i)eu de temps avant Christophe Colomb.
Lorsque enlln arriva la lettre royale qui mandait ce dernier à Burgos, où était la cour, en mémoire de ses premières luttes et en vue de celles qu'il se préparait à soutenir, l'Amiral vice-roi des Indes occidentales avait repris son ancien habit de capucin. On sait combien lui était chère cette armure faite de patience et d'humilité. Même en se rendant à ])eliles journées à Burgos, il n'en voulut ]>as revêtir une autre. Il surprenait ainsi, par sa simplicité du moins, ces populations à l'esprit mobile que n'étonnait plus la pompe d'un cortège, où cependant elles pouvaient voir un Indien portant une chaîne d'or pesant environ seize mille francs de notre monnaie, somme considérable pour le temps.
L'Amiral, en effet, avait eu cette chance inouïe, la dernière, de découvrir une 0|)ulente mine d'or à Saint-Domingue, et cela au moment même où il partait pour aller se défendre contre une accusation ; la plus sérieuse, — disons le mol, la seule sérieuse — qu'on ail jamais fornuilée contre lui, l'accusation d'avoir un peu exagéré la richesse minérale des immenses et fertiles contrées révi'lécs et données par lui à l'Espagne.
Mais cette découverle et les preuves mal(''rielles, jialpables, (pii en atleslaient la réalité, étaient loin de produire l'eliet (pi'il eu avait tout naturellement attendu en se rappelant son premier triomphe. Le charme était rouqiu, rompu à jamais. Les déserteurs de l'expédition avaient parlé.
i:iiAnTi;K milvikml. \w
Mieux (jue le Géiuiiïi (.liiisloplu' Colomb, ces Ks|i:ii;iiols coiiuaissniciil la lirie indolence d'un peuple (pii, aujourd'hui encore, récolle la plus mauvaise huile du monde, tandis (|u'il en pouiiail a\oii' la meilleure, si, au lieu de ramasser ses olives |)ourries sous Tarlne, il daignail les cueillir à lemps. Or on lui avait appris, à ce peuple de gentilshommes, que l'or, si alxmdant qu'il pût être dans le nouveau monde, encore l'allail-il se donner (pichpie mal ]iour le recueillir. De ce jour-là, le nouveau monde et sou rc'vélateur avaient perdu tout leur prestige.
Cette épreuve ne découragea pas l'Amiral qui, en somme, n'avait jamais sérieusement compté que sur Isabelle. Si froide qu'eût été la missive oflicielle qui l'appelait à Burgos, si prévenus qu'il s'attendit à trouver les deux rois, il se présenta à leur audience avec un respect conliant et aisé, devant le(piel s'écroula subitement tout l'échafaudage des accusations intentées contre lui.
.\u lieu de la défense (pi'il avait préjiarée un peu au hasard, on ne lui demanda que le récit de sa deuxième expédition, et ce récit ne fut interrompu que par des marques d'intérêt et des questions témoignant de la vive et intelligente curiosité d'Isabelle.
Le roi Ferdinand, d'un naturel moins expansif, interrogea Colomb sur un seul point, que celui-ci, par une précaution peut-être feinte, avait évité d'aborder. C'en fut assez pour réveiller les espérances des puissants ennemis de Colomb, qui, sur ce point, le point capital à leurs yeux comme à ceux du roi, croyaient l'Amiral peu en mesure de répondre d'une faeon satisfaisante.
Colomb, en effet, ne répondit pas, du moins verbalenuMit ; il lit avancer l'Indien porteur de la lourde chaîne d'or (jui, de Séville à Burgos avait eu si peu de succès dans les campagnes.
Ce fut un vrai cou|i de lli('àtre, et, à l'effet (|u'il produisit sur \i' [irince et loiilesa cour, on put voir um^ lois de plus combien, sur ceitaines malièrt's, les grands ont le sens plus lin et mieux avisé' (pie le intMui peuple.
L'Amiral ne s'en tint pas là : tandis que la reine et ses dames examinaieiil
17(1 CIIIIISTOI'IIK CULOMU.
à sa piirrc des oiseaux rares, de belles gemmes dans leur gangue, des morceaux d'ambre, des coquilles d'iuiilres [terlièrcs, il mcllail sous les yeux du roi d'énormes échantillons de la mine d'or si à propos découverle par lui sur la côte niérnlionale de Sainl-Domingne.
A cetle vue, et surtout au regard sévère que le monarque jeta sur les enneuds de Colomb, les Fouseca, les Margarit el leur coterie comprirent que leur lrionq)be était jiour le moins ajourné.
Colomb n'usa du sien qu'avec la plus charmante modestie; il ne chercha |)as à s'en prévaloir pour reconquérir une popidarité dont l'inconstance lui avait l'ait sentir le ])eu de prix. Fier et plus touché encore des marques d'esliuieipie lui donnait la reine et des audiences privées où elle daignait l'appeler avec la Iklèle duchesse de Moya, et cette illustre Juana de la Torre, nourrice de l'iid'aid, dont il s'était l'ait une amie intime, il se consolait dans un si auguste commerce des délais apportés à une nouvelle expédition, gage de la reconnaissance ol'licielle de ses di'oiis.
Ajoutons (pi'uue gramic tlouceur lui avait été nK'uagée par Isabelle, qui, en s'attacliant comme pages les deux lils de Colomb, avait voulu (pi'il ne pût ap|irocher d'elle sans voir ses enfants. Mais le sentiment qui avait inspiré une allenlion si délicate à cette reine, la plus tendre des mères, allait bientôt sidiir des atteiides aussi lamentables pour elle-même, que le contrecoup eu serait fatal pour son protégé. ■
• Déjà le mariage de la princesse Marguerite, sa fille, avec le roi de Portugal, si ardemment (pfellc l'eût souhaité, lui avait imposé une séparation douloureuse, et donné en même tenq)s des préoccupai ions dont l'Amiral n'avait pu songer à la détourner. Des mois avaient été pei'dus ainsi pendant lesquels le roi s'était peu à ]ieu laiss('' iidluencer de nouveau contre celui-ci, et non sans quelque a|)parence de raison.
Le conniiandanl de trois navires venant de la c(tlonie s'était vanté qu'il rapportait une cargaison d'ur eu Iniircs. Celte expression, prise à la lettre,
CIIAlMTRr. NKIVIKMK 171
avait dôterminô Ferdinand à disposer de fonds destinés par la reine à une troisième expédition de rAniiral, el, en somme, l'envoi de la eolonie s'élail trouvé réduit à un eertain nondire dindicns dont la vente, pour un capitaine, homme d'imagination, représentait de Vor en barres.
On devine quel parti la haine, sous le voile de la cliarité, tira d'une telle déception. De ce jour la philanthropie était née; elle ne portait pas eneoi-e le nom qu'elle a su rendre si l'ameux et si agaçant, mais Colomb la reconnut, et put juger du degré de puissance où elle s'élèverait un jour, |iar tout ce (lu'elle fit sauner de terrain à ses ennemis.
Ces mêmes hidalgos, qui avaient exercé d'affreux sévices sur les naturels de Cuba et de Saint-Domingue, d'autres, qui possédaient en Castille des esclaves nègres ou maures, d'autres encore, qui avaient fait brûler dos juifs à petit feu, se signaient à la seule pensée qu'on i»ùt réduire en esclavage, ou faire travailler aux mines, d'innocents Caraïbes, de pauvres Indiens anlhropO|»hages.
Et en même temps on reprochait à la nouvelle colonie de ne pas verser assez d'or dans les coffres de la métropole.
Il semble qu'il eût été plus simjjle d'aller remplacer au travail des mines ces infortunés Indiens; mais nouveau monde, le pays de l'or, était tombé dans un tel discrédit, qu'on ne trouvait ])0ur s'y rendre sous la conduite de son révélateur, que des meurtriers, des voleurs, des forçats condamnés à vie; et encore, à l'appât de la liberté, fallait-il ajouter pour les séduire, la promesse de toutes sortes d'avantages et d'un prochain retour en Europe.
La perspective d'avoir à discipliner de tels hommes rebutait moins Colomb (pie les infimes tracasseries de ce Conseil des Indes, dont l'évéïpie Fonseca était toujours l'administrateur général. Un moment ces dégoûts p:n'nr(Mit avoir tellement usé sa patience, que, pour l'y dérober, la reine olfril de hii constituer, dans l'île de Saint-Domingue, un(> vaste ]irin(ipanté héréditaire; mais Colomb déclina cette offre vraiment royale, la croyant suggérée par des
172 CimiSTOPHE COLOMB.
rivaux jaloux d'eudormir ou de circonscrire au moins son activité, et réveillé par ce coup d"éperon, on le vit pourvoir lui-nièmc à l'achat des moindres fournitures et denrées destinées à l'expédition.
II prouva ainsi que chez lui cette même volonté, hahituée à suhjnguer les volontés les plus rétives, était également à l'épreuve des petits et des grands ohstacles.
Un instant, après tout une année d'efforts soutenus avec trop peu de suite par Isahelle, il croyait toucher à son hut, lorsque la mort presque subite de l'infant Don Juan, fds chéri de cette princesse, était venue lui fermer tout recours à l'intervention d'une mère si cruellement éprouvée.
Ce fut seulement huit mois après ce douloureux événement que, dans les conditions les plus tristes, — on peut s'en faire une idée par ce qui précède, — il leva l'ancre du port de San hucar de Barrameda.
Jusqu'à la dernière minute, il avait pu craindre de voir son expédition contremandée, ou du moins retardée. Insulté, maudit par la populace, menacé sur son pro|)re hord par un juif, il avait dû abattre sur le pont et lancer du pied à la mer ce vil agent de la coterie philanthropique et des bureaux de la marine.
Ce misérable, du reste, fut largement indemnisé par les gros bonnets du parti : on le ])osa en victime, en martyr, comme on a fait depuis de tant d'autres de ses pareils; mais cet incident, qui ne pouvait plus discréditer Colomb dans les bureaux ni dans la synagogue, fit du moins penser aux chenapans qui composaient son équipage (pie leur amiral était un homme.
Le soir de ce même jour, Colomb ouvrait en ces termes son journal adressé aux deux rois :
« Le mercredi, ."0 mai (1498), je partis au nom de la très-sainte Trinité, de la ville de San Lucar, souffrant encore des fatigues de mes premiers voyages. A mon précé'dent retour des Indes, j'avais espéré goûter un peu de repos en Espagne, mais je n'y trouvai que cliagrins et tourments. »
CIIAlMTlil': NEUVIÈME. 170
Celui (|ui ('■ci-iv;iil ces lignes n"ein|)(trl;iit pas seuleiiicnL de sa pairie adoplivc le seiitiiiieiil d'y être iiiécoumi; à une (elle cause de décoiiragemciil, s'ajoutaient des souffrances pliysi(pi('s, (pfil ne craignit pas d'aggraver par le choix d 1111 iliiirraire, le plus hasardeux (piil se fût encore tracé.
Lorsqu'il eut atteint, pres(iue sous la ligne cqualoriale, d'ahord Tile de la Trinité, [luis liiuiueuse delta loniu' par les bouches de rOrénoque, il avail acheté cette importante découverte de la terre ferme par tout ce (pu; la faim, la soif, les éléments, la maladie, peuvent causer de souffrances à un homme.
Ces épreuves, dont quelques-unes étaient aussi nouvelles |)our lui (pie pour ses compagnons, n'eurent pas raison de son énergie. Kn lutte avec un équipage dont les misères lui faisaient seules [jardonner le peu de soumission, miné par la fièvre, torturé par la goutte, à demi privé de la vue par une ophthalmie, il dictait les lignes suivantes : « A une heure avancée de la nuit, étant sur le pont du navire, j'entendis comme nu rugissemeul terrible, et comme je ehendiais à pénétrer robscurit('', je vis à l'instant nu''me, au sud, la mer, |)areille à une colline de la hauteur du vaisseau, s'avancer leulemeiit vers nous. Au-dessus, avec un horrible fracas, roulait un courant par lequel je crus eerlain ipie nous allions être engloutis. A présent encore, j'éprouve en y songeant un saisissement douloureux. Heureusement, le courant et la montagne d'eau passèrent outr(^ se dirigeant vers l'entrée du canal, où, après avoir tourbillonné quehpie temps, elles s'affaissèrent. »
Ce canal dont l'entrée orientale reeul le nom de Bouche-du-Dragon, Colomb n'hésita |)as à y pénétrer, peu d'heures a[irès l'énorme niasse d'eau ([ui s'y était engouffrée.
Là, il ne s'expliqua d'abord |ias ce dernier |)hénoiuéue par la crue subite d'un des immenses fleuves qui se dégorgent dans le golfe de l'aiia. Mais, bientôt, la saveur des eaux et d'autres rapports cl indices lui révélèrent l'existence d'un coiitineut que les circonstances ne lui pcrmellaienl malheureusement pas d'explorer connue il I eût voulu '".
CIII'.ISTOI'IIK CULd.^Ill
Il lie !^'('ll ('loii^iia |)as cepeiidaiiL sans avoir recueilli île iirécieuses observations, enire autres celles du courant é(pialorial dont la découverle lui a|»](ar-
lient. On aimerait à croire qu'en ces mêmes parages où il voyait remplacement du Paradis terrestre, Colomb aurait aussi découvert le renflemenl du globe dans la zone cquatoriale, mais les termes dans lesquels il s'expiime sur
r.iiAi'niiE .N El" vu; ME. \i:,
ce sujet, — et est-ce l)ien sur ce sujet ? — ne nous semblent pas aussi clairs qu'à M. Roselly de Lorgnes.
Ce consciencieux écrivain nous parait plus près de la vérité, quand il attribue à Colomb l'intuition (["luic vaste mer s'étendanl au delà — je dirais au sud — du nouveau continent ce qui n'empêclie nullement qu'il ne vil dans ce dernier le prolongement de l'Asie. On a ])u observer quels concours de circonstances, quels étranges rapports de noms venaient sans cesse le confirmer dans celte opinion, (pie la vue des naturels devait rendre encore plus plausible.
Ces bouimes, dont les traits rappelaient le type bindou et même caucasien, mieux que ceux des Lucaïens et Caraïbes, portaient des turbans d'une étoflé souple et brillante comme de la soie; leurs mœurs, leurs liabitations commodes et même élégantes, ajoutaient à l'apparente signification de cet attribut. Enlin, parmi les productions essentiellement asiati([ues de leur pays, il s'en trouvait une qui valnt le nom de Golfe des Perles à une large baie où, par parenthèse, rien u"a justifié depuis lors une si gracieuse appellation. Et néanmoins, dans toute cette riche contrée, sur la terre ferme aussi bien qu'àTabago, à la Grenade, à Margarita et autres îles nouvellement découvertes, hommes, femmes, enfants portaient des pei'les en colliers et en bracelets. Colomb en avait même acheté plus de trois livres à Cubagua où il en vit pêcher en abondance.
Ce fut pourtant de cette dernière île, qu'avec des regrets accrus par une si heureuse trouvaille, il |»arlit le IN août jtnur file de Saint-Domingue, en vue de laquelle il arriva rapidement et sans encombre.
Mouillé (laiis une anse de la petite lie de Beata, il venait de dépêcher secrètement un Indien à ses frères Diego et Barthélémy, lorsque ce dernier arriva par mer en toute hâte à sa rencontre. L'Amiral s'attendait à de mauvaises nouvelles, mais ce que lui apprit l'Adelaiitado (l('[tassnil de beaucoup tout ce qu"il avait craini de plus radieux.
176 Clir.lSTOniE COLOMB.
Déjà il savait que son frère, auquel il avait délégué en partant son autorité, l'avail vue aussitôt méconnue jtar toute la partie turbulente de la colonie.
Barthélémy, en cette occasion, avait déployé toutes les ressources d'un génie à la fois militaire et organisateur, que son frère seul connaissait, mais qui n'avait pas tardé à se révéler à ses adversaires eux-mêmes, par des mesures aussi sages que vigoureusement soutenues. Renonçant à se faire aimer d'hommes incapables d'un bon sentiment, il s'en était fait craindre; au gant de velours de Christophe Colomb, il avait substitué un gantelet de fer.
Ce moyen lui aurait peut-être réussi à la longue, s'il n'avait eu affaire qu'à des hommes en communion de mœurs et d'idées avec lui, tels (|u'étaient plusieurs des Européens. Et cela d'autant mieux, qu'on avait bientôt su l'accueil favorable dont la cour avait honoré Christophe Colomb. Fort de cette nouvelle, Barthélémy espérait détacher du groupe de ses ennemis le perfide mais politique Uoldan, et, quant aux complices ou aux rivaux de ce dangereux personnage, de sévères leçons les avaient déjà à pou près réduits, lorsqu'un nouvel élément de désordre était venu compliquer la situation.
Christophe Colomb, lors de son dernier départ, avait pu penser qu'il laissait soumise de gré ou de fait toute la population indienne de l'ile, à l'exception des tribus restées neutres, sur lesquelles régnait le noble et puissant cacique Behechio, beau-frère de Caonabo. L'enlèvement de ce dernier avait causé dans l'ile une émotion générale et des prises d'armes partielles; mais Barthélémy en avait eu facilement raison, grâce à la neutralité persistante de Behechio. Un an s'était écoulé sans que rien annonçât aucun changement dans les dispositions ambiguës de ce chef qu'on ne pouvait considérer ni comme ennemi ni comme allié.
Une position si indépendante n'eu avait pas moins ses dangers pour l'autorité cspagnol(\ D'un moment à l'autre, le chef des tribus belliqueuses du \aragua pouvait offrir à un des jiai'tis (pii divisaieul la colonie, ou à une des ban-
i.iiAiii nr. m:iyieme. 177
des qui l'inlesLaiont, les moyens de la dominer par les armes; et en effet, on crut savoir que Uoldan négociait secrètemenl avec lui dans de telles vues, et qu"une inlluence toule-|iuissanle sur res|irit du cacique était déjà parvenue;! l'y laire entrer.
A celle nouvelle, la première })ensée de Barthélémy fut de nietlrele pied sur cette mèche incendiaire ; la seconde de rendre visite à la belle et puissante Anacoana.
Cette visite, il la lui devait depuis plus d'un an ; quelle faute!
Un Français ne l'eût pas commise.
Barthélémy fut un grand honnnc, un très-grand homme. Pour égaler son frère, peut-être ne lui manqua-t-il (juc le don de l'initiative, et une plus large dose de cet élément féminin ([ui sert de levain au génie, et fait qu'une sorte de grâce est toujours unie à la force.
Non-seulement en arrivant à Saint-Domingue il n'avait jias « senti la femme » suivant l'expression de Nolo, mais encore il avait prouvé qu'il ne connaissait pas un sexe pour lequel, cependant, il professa loujours la plus tendre vénération. Quoique son frère eùL pu lui dire à cet égard, la caplure et la mort de Caonabolui avait sendjlé un aldme ouvert entre les Européens et la veuve de ce barbare, et cette ernair lui avait fait négliger une femme au punvuir de la(juelle il ne croyait d'ailleurs que médiocrement.
Heureusement, il recomuit sa faute avant qu'elle devint irréparable, el, aussitôt, conciliant la galanterie à la ])olitique, il iiartil avec un corjis de troupes le jilus nombreux et le mieux armé possible, alin de donner a sa visite cette pompe guerrière, qu'aucune femme, dit-on, ne voit avec indifférence, même en des contrées moins sauvages que ne l'était encore le -Xaragua.
Anacoana fut vivement llaltée de cet hommage. Celte femme extraordinaire, (jui avait su comprendre le génie de Christophe Colond), mais ([u'avail éloignée de lui pour longtenq)s la prise de Cuonabo, n'avait ]»aB les mêmes
I7S lillIllSTUl'IlK CULUMI'k
raisons poiii' Lcuir ligueur à lîartli(Meuiy. L'inténH nicMic de sa nation, |)('riotliqiK'inciil décimée par les Carailies, lui conseillait de ressaisir, par l'Adelai;tadd, quelque chose de sa jiremièrc iulhience sur TAniiral. En se reliranl, connue elle l'avait fait, chez son Irère le cacique Behechio, elle avait olx'd à des convenances senties et observées nième chez des pcu|)les enfants, mais on peut croire (pfelli' s'était aisément consolée de la perte d'un homme (prelle n'avait jamais pu rallier à sa politique ni dépouiller des instincts féroces du Caraïbe.
Plus lai'd, la haute intelligence dont elle était douée lui avait fait pressentir, à travers les divisions des Européens, le triomiihe définitif de rautorit('' légitime, et, quant aux faibles encouragements qu'elle avait donnés aux rebelles, ce n'avait été de sa part qu'une sorte de premier avertissement à l'adresse de liarthélemy, dont elle se voyait négligée.
Une politique non moins féminine, je veux dire n(m moins adroite, la lit d'abord rester passive, lorsque le cacique son frère, preiuuit autrement (pi'elle la visite mililaire des Espagnols, eut levé quarante mille guerriers qu'il cxpi''dia à la rencontre de Barlli(''lemy.
Bientôt, cependant, satisfaite d'une d('monstralion qui rendait à celui-ci politesse pour jiolilesse, elle décida son frère à rappeler ses troupes, et ne songea plus (pi'à faire à l'Adelantado une réception digne de lui et d'ellemême.
On se demamlera |ieut-ètre ici conunenl une reine sauvage put i)arveiiir à réaliser la première partie d'un si beau j)rograinme. Mon Dieu, je ne renverrai pas le lecleiu' à un gros livre, où il li'ouverait sur ce point des détails (pie \ti n'ai ni assez de temps ni assez d'es|)ace pour résumer*^', je ne lui ferai pas non plus observer qu<^ nous autres civilisés, avec nos masques, nos colliers, nos pendants d'oreilles, nos bracelets, nos déguisements de toute soiie, nous n'imaginons rien de mieux, dans nos fêtes, que il imiter la parure, les danses, les jeux des peuples barbares. Je dirai seule-
CliAlMTIli; M.rVIKMK. 170
ment : Vous connaissez le mol cnijuirlander, nu barbarisme Iranco-rnssc exiniiiianl raolion de séchiire un étrauiior. Kli l)i('n, cette action ([ne b'dit barbarisme liiini'c à l'aide d'une Heur de rliélori([ue, Anacoaua, la l'ieurd'Or, la réalisa sur Barlbélcmy avec de vraies Heurs, et ([uelles llcnrs I
La splendide flore des Antilles lit les frais (rélégance de toutes les fêles données aux Espagnols. La reine clle-inéme, dans une sorte de représentai ion dramatique donl la nuisi(pie et les v(M's éiaient de sa coniposilion, parnl au milieu de ses nynipbes, sous un costume uniquement composé de lleurs, mais de fleurs assemblées avec un art qui eût rendu jalouses les premières faiseuses de Séville et de Burgos.
Au reste, ces enchantements enfantins servaient chez Anacoaiui une [loliticpu' haute et loyale. En prenant congé de Behechio et de son aimable sœur, Barlhélemy avait voué à cette Isabelle du nouveau monde autant de connance et de respect que d'admiration.
Tranquille désormais, et ne craignant delà part du Xaragua aucune diversion hostile, il se jeta sur la Vega-Ueal, où il dût à regret combattre (luarionex, qui, d'allié et d'ami de l'Espagne, avait été poussé à la révolte [)ar de trop justes rcssenlimcnts.
Après avoir battu et fait prisonnier ce cacique, qu'il rendit aux prières de ses sujets, il avait jinni de morl deux chefs inférieurs, et en même temps l'auteur du principal outrage qui avait fait prendre les armes à Guarioncx. Aussitôt, furieux, comme on peut le croire, des fêtes tfounées à Barthélémy, Boldan avait saisi celte occasion de retourner contre l'allié d'Anacoana les armes qu'il en avait reçues avec le titre de C.rand-Juge de l'Ile, cl, pendant que sou l)ienfaileur, retourné dans le Xaragua, y recevait, au milieu d'un nouveau triomphe, le trii)ut et l'acte de vassalité de Behechio, il s'était érigé eu défenseur des Indiens soi-disant opprimés par l'Adelantado, et avait rallié à sa cause, sous ce prétexte, leurs véritables, leurs uniques o]i|iresseurs.
180 CIIP.ISTOrilE COLOMll,
A ce nioniciU étaii'iil arrivres d'Espat;ne les nouvelles les plus défavuialtles aux Colomb. L'Amiral y était représenté comme en disgrâce, et une des preuves qu'on eu donnait, c'était que l'élévation de Barthélémy à la dignité d'Adelantado n'avait pas été officiellement confirmée.
Voilà donc où en étaient les choses, lorsque, averti du retour de son l'rérc et l'ayant trouvé aveugle, nuilade et presque mourant, Barthélémy exposa à Christophe la situation de la colonie et lui en remit le gouvernement.
La première mesure de l'Amiral fut la confirmation publique de tous les actes de son frère, et la condamnation de ceux de Roldan ; en même temps, il écrivit à celui-ci une lettre que sa longueur ne me permet pas de citer; tout ce que j'en peux dire, c'est qu'on ne comprend pas qu'un honnête homme y ait |)u résister.
Roldan n'était qu'un habile homme : Peu tduciié de la lettre, il le fut davantage des considérations cpie fit valoir près de lui le sage et fidèle Carvajal, qu'on avait d'abord desservi auprès de Colomb; mais ce grand cœur eut cette qualité, précieuse entre mille, qu'on ne perdit jamais sa confiance, à moins qu'on ne l'eût en effet trahie.
L'événement lui donna rai-son j)our Carvajal comme pour Cuacanagari. L'officier espagnol sut ramener François lioldan, et celui-ci, ne croyant plus qu'à demi à la disgrâce des Colomb, dicta, ou peu s'en faut, à Carvajal une sorte d'arrangement que Christophe Colomb, vu la difficulté des circonstances, eut la prudence d'accepter.
11 donna alors aux soins de l'administration tout le temps qu'il ne passa point à étouffer des ferments de révolte, et déploya en toutes matières une intelligence, une activité, un bon vouloir, un mélange de douceur et de fermeté faits pour lui gagner d'autres hommes que' cette lie des Espagnes, dont il était presque uniquement entouré.
Au l>oul de quelques mois il avait décidément rattaché iîoldan à la cause de l'ordre et du génie, et avait même pu, avec son aide, réin-imcr de nou-
ClIAl'ITIIi: NKUVIKME. 1S|
voaiix excès (les l)aii(lils. Des torts, des constniclions iniporlantes s'rlevniont sous sa direction. Il avait écrit à la reine une lettre accompa^nre d'iiii loni; mémoire comme elle les aimait, et d(> ces présents (prelle avait ioujours reçus avec tant de bonté. Enlin, à son estime, les droits royaux perçus dans nie, qui s"élevaicnt, grâce à lui, à soixante millions par an, devaient atteindre en quelques années, et révénemenl le prouva, à luie somme dix fois ]tlus considérable.
Le prix de tant de zèle et de sagesse fut qu'un jour, comme il surveillait les travaux d'agrandissement de la forteresse de la Conception, il reçut la lettre suivante :
« Don Christophe Colomb, notre amiral de la mer Océane, nous avons ordonné au commandeur François de Bobadilla porteur du présent, de vous dire certaines choses dont il est chargé. Nous vous prions d'y ajouter foi et créance, et d'agir conséquemment. »
Cette lettre était signée du roi et de la reine, et ce que l'Amiral devait entendre, c'est que le commandeur Bobadilla, qui s'était déjà installé au palais du gouvernement, le citait, lui, Christophe Colomb, par-devant une commission composée de tout ce qu'avait l'Isabelle de plus hostile à l'Amiral et à ses frères.
Colomb à ce moment était en mesure de résister avec avantage à une lettre de cachet, qui ne pouvait qu'avoir été surprise. Guarionex, Behechio, Guacanasari, tous les Indiens, sur un mot de lui, sur un signe d'Anacoana, se seraient soulevés contre le nouveau gouverneur. Celui-ci s'attendait tellement à une résistance armée, que, lorsque l'Amiral se présenta devant lui avec la confiance que lui donnait, je ne dirai pas son innocence, mais sa vertu, le misérable n'en pouvait croire ses yeux. Mais bientôt, remis de sa stupéfaction, il se vengea delà peur qui le glaçait encore en faisant mettre Colomb
aux fers.
Un simulacre de jugement suivit cet acte incpialitiable, et, après un mois
CIIRISTOPIII' COLOMIi.
de la plus rigoiiivuse captivilr, Christoplic Colonih, — on croil rêver cil lisaiil (le pareilles choses, — Clirisloplie Cnlonil), séparé de ses deux frères, cnibarqaés sur un autre navire, p.irtil pour l'Espagne chargé de (•haines.
>iû
JErtL » BICR JB.
La race dcsiîobadilla est la iiiènie en toiil temps el en tout pays ; clicz elle rine])lic, ou du moins l'imprévoyance, éf^ale toujours la bassesse cl la cruauté.
IS() CHRISTOPHE COLOMI!.
Celui (pii lil enchaîner Christophe Colomb ne souproiinait guère, sans ihiule, ([ue, par un Iraitcment si barbare, il ajoutait à la gloire de sa victime le trait le mieux fait pour la rendre un jour populaire. Et encore moins soupçonnait-il, qu'avec ces mêmes fers dont il chargeait le révélateur du nouveau monde, il se rivait lui-même à tout jamais au piédestal de ce héros.
Au moins, le plus simple bon sens aurait-il pu lui rappeler que toute rigueur inutile porte avec elle sa condamnation, et qu'une respectueuse intimation d'avoir à se rendre en Espagne, n'eût pas trouvé Colomb moins soumis que ces ridicules ferrailles dont ses ennemis, les premiers, rougirent de le voir accablé.
Mais la rage et la peur avaient tellement aveuglé cet agent des rancunes bureaucratiques, qu'il s'imagina avoir fait merveilles en entendant les huées dont la lie du peuple honora le départ de Christophe Colomb et de ses frères comme lui enchaînés.
Cet homme, qui cependant était chrétien, qui avait entendu le récit de la Passion, ne se rappela point Barrabas, quand il vit porter en triomphe le cuisinier de l'Amiral, le seul être qui, en l'absence du bourreau, se fût présenté pour river les fers de son maître, de son bieid'aitcur.
A peine, cependant, la (;o/-f/a eût-elle levé l'ancre, qu'une réaction morale en faveur du grand homme emmené captif, se répandit comme un frisson dans toute l'île. Horreur chez les rares honnêtes gens, crainte vague et confusion chez les autres; la rigueur de Bohadilla fut unanimement réprouvée.
En même temps, à bord, le capitaine de la caravelle, un brave pilote, uonuné Andrès Martin, et l'officier qui avait dû arrêter l'Amiral, se présentèrent devant lui, le suppliant de se laisser enlever ses fers.
Colomb ne put qu'être sensible à cette marque d'une respectueuse sympathie, mais il refusa le soulagement qu'on lui offrait. Entrevoyait-il quel relief donneraient un jour à sa gloire ces chaînes qu'il voulut emporter jus- (jue dans la tombe?
c;ilAI'HllL DIMI.ML. 187
Oiriuie telle pensée ait pu s'offrira l'csinit d'un si -laiid ailisle, c'est ce qui u"a rien d'iniprobahle, pour (pii a vu l'esquisse dont nous avons donné une brève description dans la première partie de ce récit. Un autre grand Italien, et longtemps après lui mi poc'le non moins jaloux et non moins soigneux de sa gloire, n'ont-ils pas, dans un senlimenl analogue, préféré à un tardif retour dans leur patrie, la perpétuité d'un exil arliliciel?
Il est vrai qu'ici la situation était à quelques égards différente, et le |)ersonnage bien supérieur, comme caractère, à l'Âlighieri. De même cpie la lance d'Achille pouvait seule guérir les blessures qu'elle avait faites, de même l'autorité de qui émanait l'injure dont soulfrait Colomb, devait seule être admise à la réjjarer.
De toute façon, un sujet si lidèle ne croyait ])as pouvoir, sans crime, se dérober au traitement, même injuste, que lui mlligeail le représentant déclaré de ses souverains.
Mais un autre motif encore parait avoir inspiré sa conduite ; un motif plus sérieux que le soin de sa gloire, plus sacré même que la soumission due aux rois : ce n'était pas assez pour cet ambitieux chrétien d'avoir, comme son saint patron Christophe, porté le vrai Dieu au delà des eaux ; dans ces ignobles chaînes dont on accablait sa vieillesse, il lui était doux, il se sentait lier de porter encore Jésus-Christ.
Ce sentiment est l'esprit même de sa lettre à la bonne Juana de la Torre, nourrice du feu prince don Juan, son amie. Mais cette vague apologie de sa conduite ipi'il rédigea pendant la traversée, n'exprime pas seulement la lière résignation aux événements et l'absolue confiance en Dieu qui faisaient le fond de son caractère et de sa doctrine; destinée à être mise sous les yeux de la reine, elle va au-devant des accusa tmns et les réfute, sans méthode et comme au hasard, mais avec une largeur el une justesse de vues dont le passage suivant pourra donner au moins une idée.
« Je ne dois pas être considéi'é comme un gouverneur ordinaire, exerçant
ISS CHRISTOPHE COLUMli.
dans une villron province régulièrement administrée et jouissant de lois qui peuvent être littéralement exécutées ; ce que j'ai droit à demander, c'est qu'on me juge comme un capitaine envoyé d'Espagne aux Indes, pour y conquérir des peuples nombreux, belliqueux, différant des nôtres par la religion et les mœurs, vivant disséminés par les montagnes et sans points de réunion fixes ; car, dans les Indos, il n'y a ni villes, ni traités politiques, » etc. Acette revendication du vrai, du seul point de vue duquel son administration devait être jugée, Colomb aurait pu ajouter un fait : c'est que son système de pénalité, à l'égard des indigènes, était loin d'égaler en sévérité celui qu'il avait trouvé en vigueur chez ces peuples eux-mêmes. Ainsi, pour n'en citer qu'iui exemple, à l'affreux supplice du pal dont le simple délit de vol était puni chez eux, il avait substitué la marque, usitée pour le môme cas en Espagne, où elle enirainait une dégradation morale dont l'idée même était étrangère à des sauvages. — Que leur importait d'ailleurs l'estime de leurs oppresseurs? de conquérants qu'eux-mêmes ils en étaient venus à regarder comme autant de larrons pillards, assassins, sacrilèges?
Quant à la réduction de ces mômes sauvages en servitude temporaire, quel autre moyen d'exploiter le sol et les mines lui avaient laissé, d'un cùLé, la fainéantise espagnole, et, de l'autre, l'insatiable avidilé du lise?
Au reste, bien (pi'il n'cùl |)as sur l'esclavage les idées du temps où nous vivons, Colond), personnellement, l'avait dans une telle horreur, que jamais il ne posséda un seul esclave. En revanche, aurait-il pu dire, tel de ses plus ardents accusateurs en exploitait plus de deux cents.
Enfin, si le don prophétique ne lui eût pas fait défaut en cette occasion, cet bominc, qui seul jus(pi'à cet((> heure avait su se faii'c aimer des indigènes, aurait pu clore le débat en prédisant que toutes ses mesures d'administration et de police coloniale si fort blâmées en 1500, seraient en 1510 le code même (les colonies, avec accroissement de rigueur; et (pi'en 186i, les nations les plus civilisées de l'Europe, les plus hostiles à l'esclavage, auraient presque
riiArnnK iuxikme. isu
achevé d'oxlerminer les indigènes du nouveau monde. — sans pailer de l'Océanie.
I.e loul, liélas! en verlii de celte loi, dure sans doule, mais évideninieiil providentielle : l'assimilation ou la mort.
Mais, grâce au ciel, (lolond) n'avait pas à se mettre» en peine de justifier sa conduite; encore une fois il allait n'avoir à défendre que ses ennemis; et il ne s'en fit pas défaut, car la [)lupart ne durent qu'à ses charitables instances, l'accomplissement des engagements pris avec eux.
Autant, du reste, son second départ de Cadix avait passé inaperçu, aulani fut profonde et universelle l'émotion que souleva sa rentrée dans ce même port, en un si indigne appareil. Les chaînes qu"il portait ne résonnèrent pas en vain sur les dalles du vieux môle; Yrcho s'en répandit d'âme en âme jusqu'à la cour, où il réveilla la conscience d'Isabelle. Pour des motifs moins délicats sans doute, et plus personnels, Ferdinand ne se montra pas moins ému; il protesta que ses intentions avaient été méconnues, ses instructions outrageusement dépassées. Fonseca, lui-même, avoua cpie son agent était allé trop loin, et les bureaux de la marine ajoutèrent au nom deBobadilla, celte épithète de funeste augure : Zélé.
Un an plus tard, sur ces mêmes registres, l'épithêle et le nom même étaient effacés. Bobadilla, révoqué de ses fonctions, avait ])éri avec les plus ai'dents ennemis de Christophe Colomb.
Tout est miracle dans cette vie, dans ce poëme en action, où les faits se déroulent avec une suite et un art dont nulle œuvre iiiunaine n'égale Tharmonie faite d'oppositions.
A la réception de la lettre à doua Jiiaua de la Torre, un courrier extraordinaire avait été dépècht- à Colomb : on le jilaignail, on l'admirait, ou l'attendait.
Il partit alors pour Grenade où ('■lait la coiu'; mais, eu iiommequi avait le senlinienl jusiedes situations les plus d(''licates, les plus exlirmes, il lit roule.
CIICISTOIMII': COLOMl!.
puis se |)r('S(Mil;i dcvunl les deux mis non plus, comme précédemment, sous riiuinlile lialiil de Franciscain, mais <'u seigneur, en Amiral, en vice-roi, mais avec le brillant costume, avec le regard calme et assuré que comportaient son rang, ses dignités, ses services, son caractère.
Le roi, qui le reçut le premier, put lui savoir peu de gré de cette attitude, mais il n'en laissa rien |iaraitre.
Quant à Isabelle, en revoyant le noble vieillard qui venait de subir un si indigne traitement, bien biin de l'accuser, elle s'accusa (MIe-mème, elle fondit en larnies et voulut que tonte explication fût |)récédée de la destilution de Hobadilla et de la conlirmalion — nominale — de Cbristoplie Cidumii dans toutes ses dignités.
Moralement, la réparation était complète, mais à tout antre point de vue elle ne pouvait l'èlre de longtemps. Colomb cmnpril lui-même (pie son retour iinuK'diat à Saint-Domingue y pourrait susciter des troubles; il simlTril d'y
CIIAPITHK IIIXIKME. i;i|
voir nommer lin ndminislrnlour intérimaire que.lo roi Ferdinand comptait l)ien en secret ne point rappeler, et ce fut seulement le it mai ITiOi, qifij partit de Cadix avec quatre caravelles et cent cinquante hommes, non pas pour son gouvernement des Indes occidentales, mais pour un simple voyage de découvertes. Rien ne prouve mieux qu'une telle résolution le désintéressement de cette âme, son besoin d'action, l'ardeur qu'elle portait au service de Dieu et des hommes.
Le temps change parfois étrangement l'aspect des choses : Colomb, appareillant obscurément de Cadix avec quatre petits navires, combien ne nous senible-t-il pas, et combien n'est-il pas en effet plus grand, qu'évoluant naguère dans ces mêmes eaux avec une pompe royale, entraînant d'un geste une Hotte, et accompagné des vœux de tout un peuple, qui n'avait d'yeux que pour le contempler, de voix que pour l'acclamer et le bénir.
Mais depuis longtemps l'habitude avait émoussé chez Colomb le sentiment pour nous si vif de ces contrastes. Depuis longtemps il ne jugeait ses propres actes que comme les devait comprendre l'équitable postérité; et celui ([u'il s'apprêtait en ce moment à accomplir, avait à ses yeux toute la grandeur (pion s'accorde à y reconnaître aujourd'hui.
Il se pi:oposait de reprendre l'exploration de la terre ferme découverte par lui le I"aoùt 1408, et d'arriver, soit à un détroit qu'il soupçonnait dans les parages d'Honduras, soit à une mer libre, qui aurait permis d'accomplir la circumnavigation du globe.
A cet effet, il emmenait avec lui, non plus comme à sou précédent voyage, un ramas de bandits et de faméliques chercheurs d'or, mais des marins choisis, pour la plupart, des hommes de cœur et de savoir, et, en Irle de cette élite, son vaillant frère Barthélémy, (pii commandait une des ipialre caravelles.
A jjord de la sienne, la capitauate, il avait son fulnr historien, son fil< Ferdinand.
i92 . CHRISTOPHE COLOMB.
On verra hioiifût pour quelle rude école il l'avait arraché à la mollesse, aux séductions de la plus brillante des cours; mais, si l'on veut savoir avec détail dans quel abime de misères se trouva tout à coup plongé cet enfant chéri, — il avait environ treize ans, — ce n'est pas ici qu'il le faut chercher. Un exposé complet du quatrième voyage de Colomb ne nous entraînerait pas seulement au delà des bornes de ce récit, il en dépasserait encore le but, en empiétant sur l'histoire d'un monde dont nous nous sommes uniquement proposé de raconter la découverte et de faire aimer le révélateur.
Nous allons donc terminer en donnant un sommaire de cette prodigieuse et douloureuse expédition, à l'effet surtout de relier entre eux et de dater quelques fragments d'une lettre de son auteur.
Après l'habituelle relâche aux Canaries, favorisée par un temps constamment propice, la petite escadre arrivait le 15 juin à la Martinique, et les jours suivants à la Dominique, à Santa-Cruz et à Porto-Rico. De là, une des caravelles réponda ni mal à sa destination, lAmiral, adn de l'y mieux adapter ou de l'échanger avec retour contre une meilleure, vint jeter l'ancre en vue de l'Isabelle, et demanda aux autorités de cette ville, pnrliii fondée, la permission d'y relâcher pour avaries.
Cette autorisation, qu'on eût accordée au i)lus obscur pilote, Nicolas de Ovando la refusa à Christophe Colomb.
Celui-ci se vengea à sa manière: il se hâta de prédire à son remplaçant une tein|)éle (''pnuvantable, et le conjura de ne ])oint laisser appareiller une flotte qui se disposait à rapatrier, avec Bobadilla et ses richesses, nombre d'hidalgos mécontents et découragés, à ce qu"ils prétendaient, mais en réalité gorgés d'or à leur suffisance.
On ne man(pia pas de se railler de la prédiction, et tandis (|ue Colomb gagnait à force de voiles un ]ietit port qu'il appela le Port-Caché, la flolle appareillait par un temps des plus favorables.
(.iiAiMTiii: ihmkmf:. id.-
Deux jours aprc's elle éliiil jetée ;'i la cùh» el il n'en ii''(lia|i|iail ([ii un seul navire, le plus tVèle, el jusleinenl celui ipii eniporlail el put déposer en Espagne toute la petite lortune des (aiIoiuIi.
L'Amiral n'apprit que plus tard ee d('lail ; il ignorait niènii" la perle de la Hotte, lorsqu'à grand'peiue il put rallier ses propres navires, ayant beaucoup souffert de la tempête dans un ahi'i insuftisani, et cela quand Y Isabelle eût pu lui offrir un refuge! aOnel homme, écrit-il dans sa lettre aux rois, tyuA liomme, en comptant Joli lui-même, fut jamais plus malheureux (pu- umil Ces mêmes ports (pie j'avais découverts au péril de ma vie, (»n m'\ l'efnsa, en ces douloureuses circonstances, un refuge contre la mort (pii nous menaçait, moi, mes amis, mon frère, mon jeune lils. ^>
Sa tendresse pour ce dernier ('tait réservée à des épreuves bien plus cruelles, mais aussi à la joie virile de trouver un liomme chez cet enfant.
Entraîné vers la côte nn'ridionale di^ (ailia. par ce même courant (''qiiatorial qu'il avait découvert à son pr(''cédent voyage, puis rejeté au large jiai' une série de tempêtes, pendant quatre-vingt jours ses yeux ne virent ni le soleil. ni les étoiles; ses vaisseaux étaient entr'ouverts, ses voiles emportées en lambeaux ; cordages, agrès, chalou[)es, tout était perdu ; ses meilleurs matelots malades, consterm''S, S(> confessaient les uns aux autres; les plus inlré|iides perdaient courage. — «Mais, écrivait-il aux deux rois, ce cpii déchiiait le plus cruellement mon âme, c'était mon lils dont l'evlrême jeuness-e ajoutait à mon désespoir et que je voyais en [iroie à |)lus de peines, plus de tourments (pi'aucun de nous. Dieu, sans doute, el non pas un autre, lui prêlail une li'lle force. Seul il ranimait le courage et la jialience A^'^- marins dans leuis durs travaux. On eiil cru voir en lui un pilote vieilli pai lui les lempêles, chose incroyable, inouïe el([ui mêlait du moins ipiehpie douceur à des peines tpii, seules, m'auraient accablé. »
(( Ce n'est ])as tout, ajoute-t-il un |ieu plus bas, nu souvenir (pii iiùirrarlie le cœur par les épaules, c'e.st (pie j'ai laissé en Es(iagiie le plus jeune de mes
194 ClIIlISTOrili: COLOMIl.
fils, don Dicyo, privé de son père et déiiuc de toute fortune; mais j'espère qu'il trouvera en vos Altesses des princes justes et reconnaissants qui lui rendront avec usure ce dont votre service l'a privé. »
Lorsqu'il exhalait ces plaintes touchantes, Coloinh venait d'être poussé sur les côtes de la terre ferme, à la hauteur du cap Honduras. Un mois après, le 14 scptemhre, il avait exploré ces mômes côtes jusqu'au cap Gracias à Bios, et le surlendemain, il mouillait près de k\ bouche d'un tleuve, (jue la perte dun canot avec tous ses hommes lui fit appeler rivière du Désastre.
De ce havre, où de précieux renseignements sur la richesse métallique de kl contrée ne l'arrêtèrent que le temps de les recueillir, il poussa l'illusoire recherche d'un détroit sur le point même où le génie de l'homme finira tôt ou tard par en créer un.
Du commencement d'octobre à la fin de novembre, bien que malade et souvent perclus, il avait relevé dans le plus grand détail — au point que ses gens l'en raillaient — toutes les côtes dites de Costa-IUca, de Veragua, des Mosquitos et de l'isthme de Panama.
Cette exploration si importante pour la science ne s'était accomplie, au reste, qu'en dépit des honunes et des éléments de plus en plus conjurés contre lui. Dans ce havre del rctrete (du cabinet) il avait eu la douleur de combattre des Indiens exaspérés par les sévices de ses compagnons, et bientôt, la pression de ces mômes hommes, démoralisés par tant de misères, l'avait contraint de revenir en arrière jus(iu';i un point de la côte de Veragua, où, un instant, le voisinage des mines d'or lui suggéra la pensée de fonder un établissement; mais la mauvaise volonté de ses compagnons, l'hostilité des naturels et de perpétuels ouragans, ne lui permirent pas de donner suite à ce projet, et, le P' mai 1502, après avoir reconnu l'entrée du golfe de Darien, — sa dernière découverte, — il dut reprendre la direction de Saint-Domingue.
Ici nous passerons de plus en plus rai)idement sur des calamités si profondes, si répétées, qu'elles en viennent à produire, dans leur détail, la nio^^
cil \iiTi;i; DiMKMi;. 1<J5
iiotoiiie de riiorreiir. Il n'en reliait pas moins pour arraclier à une ànie aussi renne (pie celle de (Ihrisloplie (ioloinh les lamentaliiins suivantes :«... En bulle à de si nombreuses tempêtes, louiinenlé par la lièvre et accabli' paiMant (le l'atigues, tout espoir de saint s'était éteint dans mon âme. Cependant je m'armai de tout mon courage, je montai à l'endroit le plus élevé, ajipelant en vain les quatre vents du ciel à mon secours. Je voyais, autour de moi, pleurei' à chaudes larmes les capitaines de guerre de Vos Majestés. Épuisé, je tombai et m'endormis : Dans mon sommeil j'entendis une voix compatissante qui m'adressa ces mots :
« 0 insensé! pourquoi tant de lenteur à croire et à servir ton Dieu, h; Dieu de l'univers? que fit-il de plus pour Mo'ise el pour David son serviteur ? Depuis ta naissance n'a-t-il })as eu pour toi la plus tendre sollicitude? el lorsqu'il te vit en âge d'accomidir ses desseins, n'a-t-il pas lait retentir glorieusement ton nom sur la terre. Les Indes, cette riche partie du monde, ne te les a-t-il pas données? ne l'a-t-il pas rendu libre d'en l'aire hommage selon la volonté ?,.. Des chaînes qu'on ne pouvait briser fermaient l'accès de l'Océan, il en remit les clefs entre tes mains. Ton pouvoir fut reconnu dans les terres les plus lointaines, et ta gloire proclamée par tous les chrétiens... tourne-toi donc vers lui et reconnais ton erreur, car sa miséricorde est iulinie. Ta vieillesse ne sera i»as un obstacle aux grandes choses qu'il te réserve : il tient pour loi dans ses mains les plus splendides héritages.
« Abraham n'avail-il pas cent ans lorsque lui naquit Lsaac? Incertains sont les secours (pie tu appelles... mais les promesses que Dieu a faites, il n'y manque jamais avec ses serviteurs. Ce n'est pas lui qui, après avoir re(;u un service, prétend que l'on n'a point suivi ses instructions, el donne à ses ordres un sens nouveau... Ses paroles ne renferment rien d'équivoque ; tout ce qu'il a lU'omis, il le donne, et avec usure. Voilà ce (pi'a lait pour toi le Cn'atenr. Montre à présent, si tu le peux, (juel jnix l'ont valu tant de dangers et de maux affrontés pour d'autres.»
l'.iii illlHIsrui'llt; COLOMB.
« El iiKii, si ;icr;il)l('' que je l'iisso par la sdiilTram-c, jciilciidais rlairniicnt loiit CL' discours, mais n'ayant pas la l'orcc d'y ivpoudre, je pleurai liuiiililcnicnt sMi' mes erreurs, l^a voix alors acheva en ces lernies :
« Espère, prends courage, tes travaux seront gravés sur le marbre et ce sera justice. »
Ces passages dont les meilleurs juges ont comparé la sublimité à celle des Écritui'es, l'oul paitic de la t'ameuse pièce, justemeuL et à plus d'un titre ajij)elée la lettre rarmime.
Lorsque Colonili écrivit aux deux rois celle lellre ipii, contiée à des sauvages, n'arriva «pie par miracle à sa destination, il avait dû, après treize mois de tortures, s'échouer sur une plage de la .lamaïque, avec les deux seuls navires qui lui restaient. Le brave Diego Mendez et un noble génois de la maison deFiesque, s'étaienl bien aventurés sur une pirogue de sauvages pour aller demander des secours à Saint-Domingue, mais on n'avait plus de uou- \ elles d'eux et on les tenait |)our iikuIs.
V'ui' position si désespérée sendilail ne pouvoir plus s'aggi'aver pour r\miral, lors(|ne, d'une part, ses liniumes, après une révolte dans laipielle il laillil p('rir, l'aiiaudoinièrenl presque tous et se répaiidireid en pillards dans riidi'iicur de l'Ile; en même temps les indigènes, las de pourvoir à ses besoins, entreprirent de l'alTamer.
A cette nii'iiace, suivie d'un commeiicenicid d'exéculicni, Colomb retrouva loul à coup celle l'ertililé d'esprit (|ue plus haiil nous n'avons pas craint de comparer à celle d'Ulysse. Se rappelant, à propos, (pi'une éclipse de lune élait lunniiu'iite, il prédit aux sauvages récalcitrants, ipi'en punition de leui' coudiiile, la lune s'apprêtait à leur refuser sa lumière.
On comprend aisément ce qui s'ensuivit : le disque de la lune s'étant en effet étlips('', les sauvages se crurent perdus; ils accoururenl enfouie se jeter aux pieds de (ioliind) qui, désarmé' surtout par leiu's offrandes, leur leiulit l'éclat de la lune eu échange des provisions (pi'ils s'étaient liàlés de lui a()porler.
CIIM'ITIIi; HIXIKMI
lit"
P.ir siiirniil de Iioimc forhino, ;"i pcii de jniii's (](' l;'i. il ronit do S;iiiil- I)nmii|oii(. iiii jii'iii huinoini de vin cl un i|ii;irlin' de porc, avec promosso
il'iiii ii.ivii'c (pli pr(i(li;iiiiciiiciil le \icndr;iil (|iierir avec loiil son inniidc.
C'él a il, pour le indincnl, 1(111 1 ce que daiiina il olfrir à (ioliunli ce nicnic Nirn-
las do OvMiidd, (pu lui a va il pi(''C('dcMnnoiil relu si' la liluc prali(piode \' hdlirllr.
I9S CHRISTOPHE COLOMP..
Au rcsto, le niivire suivit d'assez près la promesse, el nu va voir, eu outre, que le politique Ovaudo u'avait pas perdu de teuips pour se uiellre en étal de recevoir couveualileuient et sans risques, Christophe Colonih el son frère Barthélémy.
Ou n'a ouljlié, j'espère, ni les visites de ce dernier à la reiiu* Anacoana, ni la profonde sympathie qu'avait toujours é])rouvée cette nohle femme pour les Colond>, et on peut en conclureque le jalouxRoldan en avait touchéquelque chose au lâche Ovando, qui d'abord y avait attaché fort peu d'importance; mais l'approche des Colomb — leur ombre eût sufli, — et jiour le coup l'absolue nécessité de les accueillir, avait inspiré à cet habile homme la crainte de je lie sais quel complot, qu'il lui importait de déjouer.
A cet effet, el ne voulant lias d'ailleurs faire trop attendre des hôles tels que l'Amiral el l'Adelantado, il avait couru, en personne, offrir le divertissement d'un carrousel à la belle reine de Xaragua. Celle-ci n'avait pas manqué de s'y rendre avec toute sa cour et les principaux personnages de la contrée, et la fêle conimeiicait à peine, que les }treux chevaliers d'Ovando, celui-ci eu lèle, se jetèrent sur les Indiens désarmés, en lirenl un affreux carnage, brûlèrent vifs quatre-vingt-quatre de leurs caciques, et ne laissèrent que des cendres aux lieux où s'élevait la veille encore la riante capitale du Xaragua.
Quant à la reine, après on ne sait quel odieux simulacre de procès, elle subit, eu place publlcjuc de l'Isabelle, l'ignominieux supplice de la corde.
Telle fut la lin de la Fleur-d'Ûr, delà belle reine Anacoana, dite l'Amie des Espagnols.
Tandis que ces horreurs se passaient dans le nouveau monde, une autre reine ma relia il de douleurs en douleurs vers une tombe où avec elle allaient s'ensevelir les dernières espérances de Christophe Colomb.
Lorsque celui-ci rentra en Espagne a|iiès de nouvelles traverses, la santé d'Isabelle était lellemenl affaiblie qu'il ne ]iùl tirer d'elle aucun secours, non-
ciiAi'i rui; i»i\ii:.Mi;. \w
sciiU'iiiL'iit pour SCS iii'ojcls, mais inômc |>(nir la siiiiplc rccmiiiaissamu' de f es droits.
Liii-iiièiiie, (Tailleurs, il se trouva arrêté à Séville par des (Imilciirs rliiiiiiatismales dont il soulTrail depuis longues années et (|ui, aggravées par l'âge et par des fatigues récentes, le tenaient maintenant cloué sur un giabat d'hôtellerie. C'est de là ([ue son ardente imagination lui monlrait assiégée par ses ennemis l'oreille du roi Ferdinand, auprès duquel il appelait en vain l'iulercession jadis si puissante de son bon ange.
Isabelle respirait encore cependant, et de ce (pii lui n^stait de vie, elle en voulut donner une part à son serviteur vénéré. Un envoyé de l'Amiral, b' lidèle Diego Mendez, fut reçu par elle. De son lit de doulcuis elle entendit, elle accueillit avec ferveur, non la défense, mais l'apologie de Cobunb; elle apjiril ce que lesFonseca, les Bobadilla, les Ûvando avaient fait de ses colonies ; elle donna des larmes à l'horrible lin de la noble et louchante Anacoaiia ; elle se promit de la venger si Dieu lui en laissait le temps, et jura que le meurtrier aurait d'elle «nue place qui n'aurait jamais été occupée. »
Ces dispositions de la reine furent pour l'Amiral la dernière consolalion (juil devait recevoir eu ce monde. Sa santé ne lui permit de s'en ]»révaloir directement auprès du roi que quand sa noble amie ne pouvait (b'jà plus intercéder pour lui que dans le ciel.
Isabelle expira le l'ii novembre 1504, et à dater du jour de cette irréparable perte, Colomb n'obtint plus de Ferdinand que des promesses dilatoires, de stériles marques d'estime, des égards insultants en ce qu'ils semblaient accordés seulement à l'âge, à la faiblesse.
Colomb, cependani, n'avait jamais été plus jeune d'esprit ni plus aelil, sinon plus valide de corps. Mais les privations, le froid, le di'nùnicul et surtout la continuité des déceptions et des outrages qu'on lui iidligeait syslémaliquemeut, bâtèrent la lin d'une vie que la Providence ne jugeait plus utile à ses desseins.
CIllilSTOl'IlK rOLOMl'..
Il lui lui (lix-liuil mois encore, |ioiir(nie les délais de lajiislice liiiiiiaiiieayaiil iiiùii ('elle de Dieu, le l'évélateur (Tuii inonde nouveau pùl rendre enlin son ànie au Créateur de tons les mondes.
Ce l'ut dans une pauvi'c auberj^c de Séville, le 20 mai l.'»OG, que, se sentaul rappelé par sou Maître, Colomb demanda de lui-même les derniers sacrements, qu'il voulut rec(n'oir, comme l'avait l'ait Isabelle, sous Tbabit du tiers ordre de Saint-François.
Le jour de l'Ascension l'ut le jour de sa délivrance. A midi, après uno agonie de quelques heures, il proléra hautement ces dernières paroles du Sauveur mourant sur la croix :
In manus laas, Domine, commeinlo spiritum nieinii.
Et il expira.
Christophe Colomb disparut de ce monde presque aussi obscurément qu'il y était entré; hi cause eu fut principalement dans l'innuense révolution qu'il y avait l'aile. Ti'lle était l'impidsion donnée par lui aux voyages de découvertes, qu'en moins de quarante-cinq ans, les côtes des deux Amériques étaient en grande partie relevées, tandis qu'à l'intérieur de vastes empires étaient conquis. On comprend qu'au milieu d'un tel mouvement, le bruit de la mort de Colomb ait été couvert, dans l'ancien et 1(> uouv(niu niniidc, par celui qu'y faisaient sa vie et son œuvre. Se[)t années s'étaient écoulées, que les poètes chantaient encore le grand révélateur comme un homme vivant; beaucoup, même en Espagne, ne furent informés de sa mkuI qu'après ce laps de temps, et grâce seulement aux splcndides mais tardives obsèques ([ui lui furent faites par le roi Ferdinand.
Inhumé premièrement dans le couvent des Franciscains de Valladolid, le corps de Christophe Colomb fut transporté à Séville, et, après nu pompeux office, confié à la Chartreuse de Sainte-Marie des Grottes, où il demeura jusqu'en 1556. Réclamé à cette époque par la capitale de Saint-Domingue, il fut déposé dans la cathédrale de cette ville et y resta juscpi'eu ITU"), année où l'Espagne, dépossédée de Saint-Domingue ])ar la France, emporta à Cidia ces précieux restes, dont nul n'oserait dire qu'ils ont fait leur dernière étape.
La postérité de Colomb brilla un moment d'un très-vif éclat après la mort de son auteur. Celui-ci avait à peine fermé les yeux que sdu lils Diego, eu
202 ClIltlSTOrilE COLOMU.
laveur diKjiicl il avait londé un majorai, lïit d'abord mis en possession d'une faible partie des biens paternels. Bientôt, marié avec dofia Maria de Tolède, nièce cliérie du duc d'Albe, il dut à cette alhance presque royale de remplacer enfin le traître Ovando dans le gouvernement de Saint-Domingue. Là, sous l'inspiration de ses deux oncles, Barthélémy et Diego, il poursuivit les plans de son |)ère, et rendit à son souverain des services payes d'une même ingratitude, jusqu'à ce que, également rappelé pour rendre compte de ses actes, et reconnu de même innocent, il luourut en Espagne, abreuvé des mêmes dégoûts.
Peu de temps auparavant, Barthélémy, créé gouverneur de l'ile de Mona, et Diego, le second frère de l'Amiral, étaient morts à Saint-Domingue, })rès de leur nièce la vice-reine, sans laisser de postérité, non plus que Ferdinand Colondj. Celui-ci survécut à ses oncles jus(|u"en 15o9. Historien et géographe distingué, on a de lui la biographie la plus autorisée de son ])ère i^i.
Des dm\ enfauls (jue Diego Colomb, lils aine de l'Anjiral, avait eus de doua Maria de Tolède, l'aiué, don Luiz, obtint, en \l)7tl, le litre de duc delà Veragiia et de manpiis de la Jamaïque, avec un majorât d(> viugl-cin(| lieues carrées sur la (erre léruie.
La liguée inàle et b'-gitiuie de Christophe Coloudj s'éteignit en 1578, eu In personne du (pialriènie amiral qui ail eu droit de jiorler ce grand nom; mais le lilre de duc de la Veragua est encore aujourd'hui porté avec distinction par luie branche collatérale de l'illustre maison de Colomb.