Christophe Colomb [microforme]
Dieu se cache dans le détail des choses humaines, et il se déoile dans l’ensemble, Aucun sensé n'a jamais nié que les grands événements qui composent la vie historique de l'humanité ne fussent reliés et coordonnés secrétement par un fil invisible, suspendu à la main toute-puissante du souverain ordonnateur des mondes pour concourir à un dessein et à un plan. Comment celui qui a donné la lumière à l'œil serait-il aveugle? Comment celui qui a donné la pensée à sa créature serait-il luimême saus pensée? L: anciens appelaient ce plan occulte, absolu et irrésistible de Dieu dans les choses humaines, le Destin, la Fatalité ; les modernes l’appellent la Providence, nom plus intelligent, plus religieux et plus paternel.
En étudiant l’histoire de l'humanité, il est impossible de ne pas reconraître, par-dessus et par-dessous l’action libre de l’homme, l’action souveraine et transparente de la Providence. Cette action d'ensemble et de masses n'exclut en rien la liberté de nos actes, qui fait seule la moralité des individus et des peuples ; elle semble les laisser se mouvoir, agir, s'égarer avec une latitude complète d'intention, de choix du bien et du mal, dans une certaine sphère d'action et avec une certaine conséquence logique de peines encourues ou de rémunérations méritées, selon que leur intention a été plus droite ou plus viciée ; mais les grands résultats généraux de ces actes des individus ou des peuples lui appartiennent, et à elle seule, Elle semble se les réserver, indépendamment de nous, pour des fins divines que nous ne connaissons pas et qu'elle nous laisse seulement entrevoir quand elles sont presque alteiutes. Le bien et le mal gont de nous et sont à nous ; mais la Providence se joue de nos prrversités comme de nos vertus, et de ce bien et de ce mal elle tire avec une égale infaillibilité de sagesse l'accomplissement de son dessein sur l'humanité, L’instrument caché, mais divin, de
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cette Providence, quand elle daigne se servir des hommes pour se préparer ou pour accomplir ure partie de ses plans, c'est l'inspiration, L'inspiration est véritablement un mystère humain dont il est cufficile de trouver la source dans l’homme même, Elle semble venir de plus haut et de plus loin. Voilà pourquoi on lui x donné un nom mystérieux aussi, et qui no se définit bien dans aucune langue : génie, La Providence fait naître un homme de génie, Le génie est un don: il ne s'acquiert pas par le travail, il ne s'obtient pas même par la vertu, il est ou il n’est pas, sans que celui-là même qui le possède puisse rendre compte de sa nature et de sa possession, A ce génie la Providence envoie une inspiration. L’inspiration est au génie ce que l’aimant est au métal. Elle l’attire, indépendamment de toute conscience et de toute volonté, vers quelque chose de fatal et d’inconnu, comme le pôle. Le génie suit cette inspiration qui l’entraîne, et un monde moral ou un monde physique est trouvé, Voilà Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique !
Colomb, dans sa pensée, aspirait à compléter le globe, qui lui paraissait manquer d’une de ses moitiés. C'était le besoin de l’unite géographique terrestre dont il était travaillé. Ce bosoin était également une inspiration de son époque, Il y a des idées qui flottent dans l'air comme des miasmes intellectuels et que des milliers d'hommes semblent respirer en même temps. Chaque fois que la Providence prépare le monde, à son insu, à quelque transformation religieuse, morale ou politique, on peut observer presque régulièrement ce même phénomène : une aspiration et une tendance plus ou moins complète à l’unité du globe par la conquête, par la langue, par le prosélytisme religieux, par la navigation, par les découvertes géographiques ou par la multiplication des relations des peuples entre eux, au moyen du rapprochement et du contact de ces peuples que des voies de communication, des besoins et des échanges resserrent en un seul peuple, Cette tendance à l’unité du globe, à certaines époques, est un des faits providentiels les plus visibles dans les résultats de l’histoire.
Ainsi, lorsque la grande civilisation orientale des Indes et de
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l'Égypte semble épuisée de vieillesse et que Dieu veut appeler l'Asie et l'Occident à une civilisation plus jeune, plus mouvante et plus active, Alexandre part, sans savoir pourquoi, des vallées de la Macédoine, entraînant les regards et les auxiliaires de la Grèce, et le monde connu devient un sous la terreur et sous la gloire de son nom, depuis l’Indus jusqu’à l'extrémité de l'Europe.
Quand il veut préparer un auditoire immense au Verbe transformateur du christianisme en Orient et en Occident, il répand la langue, la domination, les armes de Rome et de César des bords du golfe Persique aux montagnes de l'Écosse, unissant sous un seul esprit et sous une seule servitude l'Italie, les Gaules, la Grande-Bretagne, la Sicile, la Grèce, l'Afrique et l'Asie,
Quand il veut, quelques siècles après, arracher l'Arabie, la Perse et leurs dépendances À la barbarie, et faire prévaloir le dogme irrésistible de l'unité de Dieu sur les idolâtries et sur les indifférences de ces parties reculées ou corrompues du monde, il arme Mahomet du Coran et du glaive ; il permet à l'islamisme de conquérir en deux siècles tout l'espace compris entre l'Oxus et le Tage, entre le Thibet et le Liban, entre l'Atlas et le Taurus. Une immense unité d’empire répond d'avance à une immense unité d'idée.
Ainsi 4e Charlemagne en Occident, quand sa monarchie uni. verselle, des deux côtés des Alpes, prépare, depuis la Scythie et la Germanie, le vaste lit où la civilisation chrétienne va recevoir et baptiser les Barbares
Ainsi de la révolution française, cette réforme du monde occi. dental par le raisonnement, quand Napoléon, aussi entreprenant qu'Alexandre, promène ses armées victorieuses sur le continent asservi, constitue un moment le grande unité de la France, et, croyant y fonder son empire, n’y jette en effet que les semences de la langue, des idées et des instituticns de la Révolution,
Ainsi de nos jours, non plus sous ia forme de conquêtes, mais sous la forme de communications intellectuelles, commerciales, pacifiques, entre tous les continents et tous les peuples du globe, c'est la science qui devient ls conquérant universel au profit et à la gloire de tous. La Providence semble avoir chargé cette fois le génie de l'industrie et des découvertes de lui préparer la plu. complète unité du globe terrestre qui ait jamais resserré le
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temps, l’espace et les hommes en une masse plus rapprochée, plus compacte et plus assimilée, La navigation, l'imprimerie, Ja découverte de la vapeur, cette force économique et irrésistible d’impulsion, qui lance l’homme eb ses armées, et ses marchandises, aussi loin et aussi vite que sa pensée ; la construction des chemins de fer qui aplanissent les montagnes en les perçant, et qui nivellent tonte la terre ; la découverte des télégraphes électriques, qui donnent aux communications entre les deux hémisphères l’instantanéité de la foudre ; la découverte des aérostats, qui cherchent encore leur gouvernail, mais qui rendront bientôt navigable un élément plus universel et plus simple que l'Océan ; toutes ces révélations presque contemporaines de la Providence par l'inspiration du génie industriel, sont des moyens de resserre. ment, de concentration, de contraction du globe sur lui-même ; des instruments de rapprochement, d’homogénéité des hommes entre eux. Ces moyens sont si actifs et si évidents, qu'il est impossible de ne pas y voir un dernier plan de là Provisnce, un dernier effort vers l'inconnu, et de ne pas en conclure que Dieu prémédite your nous eb pour n° descendants quelque dessein caché encore à notre courte vue, dessein pour lequel il prend ses mesures en faisant avancer le monde vers la plus puissante des unités, l’unité de pensée, qui annonce quelque grande unité d'action dans l'avenir.
Ainsi était préparé l'esprit du xve siècle à quelque étrange manifestation humaine ou divine, quand naquit le grand homme dont nous allons raconter l’histoire, On attendait quelque chose : l'esprit humain a ses pressentiments, Ce sont les vagues prophéties des réalités qui s'approchent,
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Au printemps de l'année 1471, au milieu du jour, par un soleil brûlant qui calcinait les chemins de l’Andalousie, sur une colline, à environ une demi-lieue du petit port de mer de Palos, deux étrangers voyageant à pie”, leurs chaussures usées par la marche, leurs habits, où l’on cyait les vestiges d'une certaine aisance, souillés de poussière, le front baigné de sueur, s’arrôtèrent et s’assireni à l'ombre d’un portique extérieur d'un petit monastère appelé Sainte-Marie de Rabida, Leur aspect et leur lassitude imploraient d’eux-mûmes l'hospitalité, Les couvents
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de franciscains étaient, à cette épnque, les hôtelleries des voyageurs pédestres à qui la misère interdisait d'aborder d’autres asiles. Ce groupe de deux étrangers attira l'attention des moines,
L'un était un homme à peine parvenu au milieu de la vie, grand de taille, robuste de formes, majestueux de pose, noble de front, ouvert de physionomie, pensif de regard, gracieux et doux de lèvres. Ses cheveux, d’un blond légèrement brun dans sA première jeunesse, 8e teignaient prématurément sur les tempes de ces mèches blanches que hâtent le malheur et le travail d'esprit. Son front était élevé ; son teint, primitivement coloré, était pâli par l'étude et bronzé par le soleil et la mer. Le son de sa voix était mâle, sonore et pénétrant comme l’accent d’un homme habitué à proférver des pensées profondes. Rien de lézer ou d’irréfléchi ne se révélait dans ses moindres mouvements ; il semblait se respecter modestement lui-même où n’agir qu'avec la réserve d'un homme pieux dans un temple, comme s'il eût été en présence de Dieu.
L'autre était un enfant de huit à dix ans. Ses traits, plus féminine, mais déjà mûris par les fatigues de la vie, avaient une telle ressemblance avec ceux du premier étranger, qu'il était impossible de ne pas reconnaitre en lui ou un fils ou un frère de l'homme mûr.
Ces deux étrangers étaient Christophe Colomb et Diego son fils, Les moines, curieux et attendris à l'aspect de cette noblesse de visage du père et de cette grâce de l'enfant, qui contrastaient avec l’indigence de leur équipage, lea firent entrer dans l’intérieur du monastère pour leur offrir l'ombre, le pain et le repos dus aux pèlerins. Pendant que Colomb et son enfant se rafraîchissaient et se fortifiaient de l’eau, du pain et des olives de la table des hôtes, les moines allèrent informer le prieur de l’arrivée des deux voyageurs, et de l'intérêt étrange qui s’attachait à leur noble apparence en contraste avec leur misère. Le prieur descendit pour converser avec eux,
Ce supérieur du couvent de la Rabida était Juan Pérès de Marehenna, ancien confesseur de la reine Isabelle, qui régnait alors avec Ferdinand sur l'Espagne, Homme de sainteté, de
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science et de recueillement, il avait préféré l’abri de son cloître aux honneurs et aux intrigues de la cour ; mais il avait conservé, par cette retraite même, un grand respect dans le palais et un grand crédit sur l’esprit de la reine. La Providence n'avait pas moins dirigé les pas de Colomb que le hasard, si elle avait eu pour intention de lui ouvrir par une main aflidée, quoique invisible, les portes du conseil, l'oreille et le cœur des souverains,
Le prieur salua l'étranger, caressa l'enfant, et s’informa avec bienveillance des circonstances qui Les forçaient à voyager à pied à travers les routes détournées de l'Espagne et à emprunter l'humble toit d’un monastère pauvre et isolé. Colomb raconta sa vie obscure et déroula ses pensées immenses au moine attentif, Cette vie et ces pensées n'étaient qu'une attente et un pressentiment. Voici ce qu’on en a su depuis,