L^INONDATION DE
l'autre, et peut-être se flattaient-ils alors de rester inséparables. La séparation ne s'accomplit pas moins à son heure, mais ils s'étaient promis de disposer les voies à de nouveaux rapprochements. L'occasion se présenta bientôt dans une circonstance dont le souvenir est de ceux qui ne s'effacent plus.
François de Grussol, nommé, sur la fin d'août 1727, abbé de Charroux (diocèse de Poitiers), traversait Toulouse pour s'y rencontrer avec Christophe de Beaumont, lorsque, le 12 septembre, une effroyable calamité répandit tout à coup l'épouvante et le deuil dans la ville qui leur avait été si longtemps hospitalière ^ En moins de deux heures, l'île de Tounis et le quartier Saint-Gyprien sont rendus inabordables par une crue subite des eaux de la Garonne. L'église Saint-Nicolas, le cimetière, les hôpitaux, tout est bientôt envahi. On voyait des ossements blanchis, entraînés par les eaux, à côté de bières récentes renfermant encore les cadavres qu'on leur avait confiés. Les désastres furent incalculablés : neuf cent trente-trois maisons détruites ou ébranlées, douze cents familles réduites à l'aumône, une perte sèche de seize cent mille francs (somme considérable pour l'époque), tel fut l'affreux bilan d'une catastrophe que nous avons vu se renouveler, au mois de juin 1875, dans des proportions non moins douloureuses.
Les qualités qu'il avait déployées à Toulouse dans le cours de ses premières études, Christophe de Beaumont eut l'art de les mettre plus en relief encore, pour ses études supérieures, au sein de l'université de Paris.
1 Cf. Annales de la ville de Toulome (année 1727), collection manuscrite des archives de l'hôtel de ville.
20 LA BULLE Unigenitiis.
Fort assidu au travail, d'une pénétration d'esprit peu commune, il abordait les divers genres d'instruction avec une aisance qui n'avait d'égale que la solidité de son jugement, toujours très net et très droit. Aussi, sans prétendre l'élever à la hauteur de ces talents hors cadre dont un même siècle fournit trop peu de modèles, nous lui appliquerions avec avantage une parole célèbre, en le rangeant parmi « les premiers après ceux qui ont du génie. » Il ne laisse pas d'y avoir là une belle place à prendre pour les intelligences d'élite.
L'abbé de Beaumont arrivait dans la capitale en un moment où les esprits, surexcités naguère par les querelles passionnées du jansénisme, éprouvaient une espèce de lassitude et comme un besoin de détente. Cette accalmie, je l'avoue, fut de courte durée; mais la réaction qu'elle opéra ne pouvait pas être, pour le nouveau venu, sans quelque influence sur la direction de ses études théologiques. Le cardinal de Noailles était mort le 4 mai J729, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Mgr de Vintimille du Luc, qui lui succédait sur le siège de Paris, avait, le jour même de son entrée en charge, pressé les membres du chapitre métropolitain de faire acte formel de soumission à la bulle Unigenitus. Le lendemain, 7 septembre, leur adhésion presque unanime consolait l'archevêque et l'encourageait, en lui donnant l'espoir que d'autres démarches ne rencontreraient pas ailleurs une résistance plus obstinée.
Je passerai sur le récit de ces luttes, qui ne sont point directement de mon sujet, mais je dois rappeler, en quelques mots, les conjonctures qui déterminèrent la faculté de théologie à rompre avec des antécédents regrettables.
UNE ORDONNANCK ROYALE. 21
Il y avait quatorze ans que ce corps célèbre offrait l'exemple de l'insubordination et de l'amour des nouveautés. Un grand nombre de ses membres souhaitaient de sortir enfin de cet état et de rendre à leur compagnie la paix et l'estime des gens de bien^ La présence des agitateurs rendait ce retour difficile : un acte vigoureux de Louis XV précipita le dénouement. Le 4 novembre 1729, la Faculté de théologie s'étant réunie à la Sorbonne, sous la présidence de son doyen, M" Jacques Leullier, le syndic. M*' de Romigny, ouvrit la séance en donnant lecture de l'ordonnance royale du 22 octobre. Cette pièce^ conçue dans des termes fort sévères, excluait des assemblées et privait « de toutes fonctions et droits de docteurs » ceux qui , depuis la déclaration du 4 août 1720, avaient appelé de la Constitution , adhéré à l'évêque de Senez ® ou rétracté la signature précédemment apposée par eux au formulaire.
Environ cent docteurs se trouvaient atteints par cette lettre ; la moitié au moins assistait à la lecture qui en fut faite. Le syndic fit observer que toute délibération devenait impossible, eux présents, et il proposa de remettre la séance à un autre jour. « A la prochaine réunion, ajouta-t-il, ne se trouveront pas ceux qui doivent s'en abstenir ; la volonté du roi leur est suffisamment connue, et je suis trop persuadé de leur prompte et fidèle obéissance pour croire qu'ils puissent manquer
1 Cf. Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le xviiie «iècle, par Picot, t. II, p. 259 (3* édition).
* Joan Soanen, un des quatre évoques qui on appelèrent au futur Concile, à l'occasion delà bulle Unigenitus. Il eut môme le triste courage do nommer cet acte du Saint-Siège un décret monstrueux.
22 RAPPORT DE TOURNELY.
de s'y conformer. J)e mon côté, je veillerai , comme c'est mon devoir, à ce que les intentions du roi soient remplies ^ »
La Faculté s'assembla de nouveau, le 8 novembre. Douze docteurs, au nombre desquels il faut compter le théologien Tournely, furent députés à l'effet d'examiner les mesures à prendre et de formuler un projet de résolution. Dans la séance du 15 décembre, Tournely déposa un remarquable rapport, concluant à ce que la constitution du pape Clément XI fût reconnue comme « lui jugement dogmatique de l'Église universelle. » Sur cent un docteurs présents à la séance, quatrevingt-quinze votèrent en faveur des conclusions formulées. L'appel au concile général et tous les actes contraires à l'obéissance due au Souverain Pontife furent solennellement révoqués ; enfin, on arrêta que les candidats aux grades en théologie seraient tenus par la suite, sous peine d'exclusion, de déclarer qu'ils adhéraient « de cœur et d'esprit » à la bulle Unigenitus.
Christophe de Beaumont sera donc un des premiers à prêter le serment devenu obligatoire pour tout aspirant aux grades. Il venait, en effet, de recevoir le 7 octobre 1730, ses nouvelles lettres de maîtrise^, lorsqu'il
1 Histoire de l'Université de Paris, par M. Jourdain, p. 352.
' On lit dans les Acta Rectoratus Parisiensis (no 1348) : « 1730, die 9a septembris, graduatus fuit magister artium M^^^ Ghristophorus de Beaumont, clericus Sarlatensis et beneflc (iatus). — Exp. (editœ litterae) 7 oct. 1730. > (Mss. de la Biblioth. nationale^ suppl. latin.) — La pièce originale se trouve parmi les papiers de M™« la comtesse de Noailles. Nous y voyons que l'abbé Christophe, après avoir subi de sérieux examens [examinilms rigorosis)^ a remporté avec honneur le prix de son grade {latidabililer et honorifice adeptvs est).