IX. — Séjour des morts. Vie future
Le P. Dhorme résume bien les données qui nous sont fournies, sur le séjour des morts, par diilé-
rents textes, spécialement par le poème de la Des^ cente d'Islar aux enfers. « L'Hadès s'appelle le kigallu « vaste terre », ou, très souvent, « la terre » tout court. Nous connaissons sa souveraine Ereskigal « dame de la vaste terre » et son souverain Nergal. Car l'enfer est conçu comme un royaume qui a son autonomie et sa législation... Pas d'espoir de quitter le monde infernal; c'est « la terre sans retour..., la maison d'où l'entrant ne sort pas ». Il y a des gardiens pour empêcher les morts de remonter... Une septuple enceinte garantit la sécurité du royaume des morts. La condition des ombres n'est pas brillante. Ils sont dans l'obscurité la plus épaisse, d'où l'appellation de « maison de ténèbres ». Pour nourriture, ils ont de la poussière et de la boue. On se les représentait avec des ailes, comme des vampires. Ils venaient tourmenter les vivants, et nombre d'incantations avaient pour but de les éloigner. Ceux-là surtout étaient à plaindre dojit « l'ombre n'a pas quelqu'un qui s'en occupe »... L'ombre attendait impatiemment que le cadavre eût été enseveli. Tant que le corps « gît dans la campagne », l'ombre n'a pas de repos ^ . »
La condition des morts était regardée, semble-t-il, comme immuable. « Jusqu'à présent on n'a trouvé dans la littérature babylonienne aucune trace certaine de la croyance en une résurrection générale ou en la transmigration des âmes. La déification des rois dans l'ancienne époque babylonienne — parfois durant leur vie, et surtout après leur mort — doit être interprétée autrement et ne prouve rien concer-
1. Choix de textes rchgieux assyro-babyloniens, p. xxxiii-xxxiv.
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nant la croyance à une résurrection g-énérale » (Zimmern, /. c).
Après les funérailles, accompagnées de lamentations, le corps était enterré (et non brûlé, comme plusieurs auteurs l'avaient admis sur des indices mal compris) ; et l'on mettait dans la tombe des provisions d'aliments et de boisson, des ornements et divers ustensiles.
X. — Reiiiarqites sur les comparaisons avec la religion de l'Ancien Testament.
L'histoire comparée des religions est très cultivée depuis quelques années. On a vu plusieurs savants assyriologues quitter momentanément les travaux plus sérieux de leur compétence, pour s'improviser historiens des religions ou même théologiens : tels Delitzsch, Jensen, Zimmern, Radau. Vu les méprises, parfois grossière^, causées par cet entraînement, et les erreurs rapidement vulgarisées à titre de conclusions scientifiques, il est peut-être utile de présenter ici quelques réflexions sur ce sujet.
1. Pour comparer avec fruit plusieurs données, il est essentiel de bien connaître et de représenter exactement les divers termes de la comparaison.
M. Philippe Berger (membre de l'Institut) s'empare de cet oracle où Istar promet à Asarhaddon de le protéger dans les combats, de le faire passer au milieu des villes ennemies incendiées : « Je ferai à ta droite monter de la fumée, et à ta gauche du feu s'allumer. » Par trois changements importants il le transforme en ceci : « Voici, ye serai pour toi une nuée pendant le Jour et une flamme pendant la
nuit. » Et, avec une candeur parfaite, il compare cette idée avec ce qui est dit dans FRxode (xin, 21) de lahvé accompagnant les Israélites dans une colonne de nuée pendant le jour, dans une colonne de feu pendant la nuit ^
Il suffit à d'autres de trouver quelque part le nombre 3 pour découvrir aussitôt la Trinité. Ils ne parlent pas des groupements de divinités en triades, comme tout le monde; non, c'est la Trinité chrétienne qui, à leurs yeux, se rencontre déjà chez les anciens Babyloniens. Cela montre qu'ilj ignorent l'énoncé même du mystère de la sainte Trinité. M. Hugo Radau poursuit avec acharnement cette comparaison, non seulement dans des articles de Revues, mais dans des ouvrages dont le sujet et le caractère scientifique devraient exclure de pareilles fantaisies.
Plusieurs comparent, avec les données babyloniennes, la religion de l'Ancien et du Nouveau Testament interprétée d'abord siiiçant leurs préjugés rationalistes. Ainsi, sans aller aussi loin que Jensen qui nie l'historicité de la personne de Jésus-Christ, Zimmern admet un fond historique dans le récit des Evangiles, mais il déclare le miracle impossible a prwri; pour lui, « la résurrection et l'ascension par leur nature même sont entièrement du domaine mythique^ ». Une fois ce principe arbitraire posé, i7/«?z^ expliquer ces croyances, coûte que coûte, autrement que par les faits : on exploite, dans ce but, les conceptions babyloniennes, dans des comparaisons forcées.
1. Les origines babyloyxiennes de la poésie sacrée des Hébreux, p.27.
2. Ziim Streit um di-e « Christusmythe », Berlin, 1910, p. 33,
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2. 11 ne faut pas oublier que la nature humaine est essentiellement la même dans tous les temps et dans tous les pays, avec ses facultés, ses besoins, ses tendances, sa faiblesse et ses misères. L'attitude de la prière, les manifestations extérieures du respect et de l'humilité sont à peu près les mêmes partout : on lève les bras au ciel, on se prosterne, on répète les invocations et les supplications en forme de litanie. L'idée de sacrifice se trouve au fond de toutes les religions. Il est assez naturel aussi de porter solennellement en procession les images de ceux que l'on veut présenter à la vénération publique. La purification, réelle ou symbolique, au moyen d'ablutions, la transmission d'un pouvoir par l'imposition des mains, et bien d'autres pratiques religieuses sont autant de choses très conformes aux dispositions de la nature humaine. Il est puéril de s'étonner des ressemblances en pareille matière, et de les noter avec empressement comme une découverte.
3. Quelques ressemblances, dans les lois et les coutumes, par exemple, pourront s'expliquer par la communauté de race entre les Babyloniens et les Hébreux. Entre Sémites, il est bien naturel qu'il y ait quelque chose de commun dans la façon de penser et de vivre. Les Israélites ont pu aussi emprunter tel usage à leurs voisins, même en ce qui concerne le culte ; les Pères de l'Église ont vu là une condescendance de lahvé, autorisant ou tolérant certains rites moins parfaits. Encore faut-il, surtout quand il s'agit des doctrines, ne point se hâter de conclure à l'emprunt à cause des ressemblances, mais se demander s'il existe entre elles un lien réel, un rapport de filiation.
4. Plusieurs auteurs ont le tort d'insister sur des ressemblances de détail ou de surface, et de perdre de vue les différences essentielles.
Par les révélations proprement dites dont les prophètes d'Israël ont été favorisés; par son monothéisme pur, et par son caractère surnaturel, la religion de l'Ancien Testament se place incomparablement audessus de toutes les autres religions antérieures au christianisme, et non pas seulement à un degré plus élevé, mais dans un ordre différent. Rien jusqu'ici n'a été retrouvé dans les textes cunéiformes qui puisse passer pour le prototype ou la source, pour le pendapt ou l'analogue de l'espérance messianique ^
5. Il faut se garder pourtant de confondre la transcendance de cette religion d'Israël avec une oppo^ sition absolue et complète qu'on imaginerait entre elle et toutes les religions viciées par le polythéisme, par les pratiques homicides ou immorales et autres erreurs. Dans la littérature babylonienne, qui représente la pensée religieuse de tant de générations, tout n'est pas perversion morale et superstition ; loin de là. A travers la forêt des conceptions mythiques et polythéistes , on entrevoit un Dieu créateur, qui gouverne le monde, qui punit ou pardonne les fautes, avec qui l'homme peut entrer en communication par la prière. L'obligation de la loi morale, la conscience du mal commis, la rétribution inévi-
1. ZiBMERX cite (^AT3, p. 380-381) la lettre d'un courtisan qui exalte son roi (très probablement Àssourbanipal) et qui célèbre avec de fortes hyperboles la prospérité du règne. Mais cela ne peut compter pour espérance messianique générale; et bien des traits essentiels qui caractérisent le règne du Messie sont absents de ce morceau.
table sont affirmées dans une foule de textes. En confiant au peuple élu des révélations surnaturelles, Dieu n'a pas abandonné les autres peuples sans lumière et sans secours ^
Albert CoNDAMïN.
Bibliographie.