I. — Introduction
l. Intérêt de l'histoire d'Israël. — - 2. Vues différentes sur l'origine de la religion d'Israël. — 3. L'histoire des religions et l'histoire du salut. — 4. Éléments naturels et surnalurels dans le développement religieux d'Israël. — 5. Méthode de la théorie évolutionniste et de la théologie croyante. — 6. Les quatre époques de la religion Israélite.
1. Intérêt de l'histoire d'Israël. — L'étude du développement religieux d'Israël présente un intérêt qu'on ne retrouve au même degré chez aucun des autres peuples civilisés de l'antiquité; elle doit cet attrait à la situation prééminente qu'Israël s'est faite sur le terrain de la religion. Ce n'est pas par leurs hauts faits sur les champs de bataille, ce n'est pas comme initiateurs dans le domaine des sciences, comme créateurs de chefs-d'œuvre immortels et inventeurs de formes d'art remarquables, ou comme fondateurs d'une jurisprudence faite pour durer des
siècles, que les Israélites se sont acquis une place à part dans l'histoire de la civilisation; l'unique raison de ce rôle privilégié est à chercher dans ce fait qu'ils ont conservé et développé l'idée de Dieu avec une pureté, qu'aucun peuple cultivé de l'antiquité n'a connue. Dans le domaine religieux, le peuple d'Israël a marché en tête des nations; les trois grandes religions monothéistes actuellement existantes, le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam, font reposer leur idée de Dieu sur le fondement de l'Ancien Testament.
2. Vues différentes ««r l'origine de la religion d'Israël. — • De nos jours il est universellement reconnu que la religion d'Israël, à cause du monothéisme éthique ' qu'elle professe, est un phénomène unique dans l'histoire de l'antiquité. Mais en revanche la lutte n'en est que plus ardente quand on vient à rechercher à quelle époque et par quelle voie Israël est arrivé à cette idée de Dieu. L'Ancien Testament nous montre en lahvé le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et met en scène les ancêtres du peuple d'Israël comme adorateurs du Dieu unique ; les périodes postérieures de l'histoire juive y sont représentées comme des époques où le peuple est de temps à autre infidèle au Dieu de ses pères, et où le monothéisme des premiers âges est en péril d'être déraciné ou complètement anéanti. A ce tableau de la foi d'Israël dans l'Ancien Testament un grand nombre d'érudits modernes opposent une autre con-
1. Ou eûteud par monothéisme élhique ceiie conception de Dieu, d'après laquelle Dieu n'est pas seulement le maître du monde, mais aussi le législateur suprême de l'iiomme, imposant des commandements dont il obtierrt l'observation.
ception, d'après laquelle Israël, parti des formes religieuses les moins élevées, aurait suivi, sous l'influence de conditions diverses, peut-être même surnaturelles, une évolution progressive, qui l'aurait amené au monothéisme ; dans cette théorie, le vrai et pur monothéisme n'aurait fait sa première apparition en Israël que vers leviii® siècle avant Jésus- Christ. Et de même qu'on donne à ce processus le nom d'évolution, peut-être pourrait-on appeler « dégradation » celui que nous retrace l'Ancien Testament.
3. Histoire des religions et histoire du salut. — L'évolutionnisme s'appuie principalement sur les prétendus résultats de l'histoire comparée des religions. Il est donc important de dire quelques mots du rôle que peut jouer cette science dans les études qui se rapportent à la religion de l'Ancien Testament.
On peut considérer les conceptions et les institutions religieuses du peuple d'Israël à un double point de vue : au point de vue de Vhistoire des reli^ gions et de Vhistoire du salut. Dans le premier cas, on recherche V origine des idées et des institutions de l'Ancien Testament ; dans le second cas, on étudie les relations de ces mêmes idées et institutions avec les biens futurs^ c'est-à-dire le Christianisme, sa doctrine, ses Ecritures, ses institutions. Qui se place au point de vue de l'histoire des religions, reporte ses regards en arrière, et se demande d'ow vient la religion d'Israël ; qui considère l'histoire du salut regarde en avant et se demande oîi elle tend. Mais ces deux points de vue ne s'excluent pas. Déjà dans l'antiquité chrétienne bon nombre de Pères entre-
cherché non seulement le sens et la signification typiques, mais encore l'origine de maintes idées et institutions d'Israël; et dans cette étude ils ne se sont pas arrêtés aux seules révélations faites à Moïse, ils ont encore utilisé d'autres sources de lumière.
4. Eléments naturels et surnaturels dans le déçeloppement religieux d'Israël. — Dans cette question de l'origine des idées religieuses d'Israël, on peut observer deux courants qui semblent s'opposer l'un à l'autre. Les représentants de la première tendance supposent comme postulat de leurs recherches, qu'il ne peut entrer en jeu que des causes purement naturelles ; ils examinent les religions des peuples voisins d'Israël en vue d'arriver à ce résultat que les idées et les institutions religieuses de l'Ancien Testament se retrouvent sous une forme identique ou analogue chez d'autres peuples de l'Orient, et comme ces peuples n'ont sûrement pas joui des bienfaits d'une Providence extraordinaire, ils en concluent qu'il est de même inutile de faire intervenir dans le développement religieux d'Israël une assistance surnaturelle. Dans l'excès opposé tombent ceux qui veulent rapporter toutes les conceptions et institutions religieuses d'Israël à une influence uniquement et exclusivement surnaturelle et opposent le plus de défiance possible aux résultats de l'histoire comparée des religions. Ici encore on peut affirmer en toute sérénité qu'il est un juste milieu entre ces deux excès. De même que la plante ne vit pas seulement des sucs de la terre nourricière, mais a encore besoin du soleil, de même que dans chaque homme la nature et la grâce unissent leur action, de même la Providence
surnaturelle qui conduit un peuple n'exclut pas le jeu des causes naturelles. 11 était tout à fait conforme au mode de l'action divine que les nouvelles révélations, transmises à Israël, vinssent se rattacher à la trame encore subsistante de la Révélation primitive et qu'aussi les secours naturels, en particulier les événements politiques, fussent employés au service de cette Providence divine spéciale dont Israël a été sûrement favorisé. Nous ne devons donc pas craindre d'émettre l'idée que les tribus primitives du peuple auquel appartenait Abraham, ont possédé, non plus il est vrai au temps du patriarche, mais à une époque antérieure, une idée de Dieu, qui était très proche du monothéisme, et que nous pouvons regarder comme un reste de la Révélation primitive ; et d'autre part nous sommes en droit d'affirmer que dans l'histoire du peuple d'Israël, à côté des éléments surnaturels (vocation d'Abraham, pacte d'alliance sur le Sinaï, apparition des prophètes), d'autres, d'un caractère naturel (dispositions ethniques, situation géographique, contact d'Israël avec d'autres peuples civilisés, calamités politiques), ont eu aussi leur influence.
5. Méthodes de la théorie é^olutionniste et de la théologie croyante. — La théorie évolutionniste se fonde sur les soi-disant résultats de l'histoire des religions, et ignore le témoignage de la tradition de l'Ancien Testament, pour autant que cette tradition place le monothéisme au commencement de l'histoire religieuse d'Israël. Pour nous, en repoussant l'évolutionnisme extrême, qui exclut toute intervention surnaturelle, nous ne nions nullement
l'existence d'un certain développement dans la religion de l'Ancien Testament. De même nous n'ignorons pas a prioriles données de la science comparée des religions; bien plus, nous les soumettons à un examen aussi sérieux que le font nos adversaires. Usant des mêmes moyens, rassemblant et comparant les résultats de l'bistoire des religions, nous pensons pouvoir démontrer le caractère unique de la religion d'Israël et sa suréminence. Ce point établi, nous avons à chercher la raison suffisante de ce développement unique de la religion Israélite, et il n'est pas difficile de montrer que tous les essais d'explication naturelle sont insuffisants, et que nous devons supposer à l'origine de la religion d'Israël des principes d'action autres que ceux d'une civilisation purement naturelle : ce sera spécialement le prophétisme de l'Ancien Testament, par lequel l'Esprit de Dieu est entré réellement en contact avec l'esprit d'Israël. En suivant pas à pas les arguments des évolutionnistes, en examinant et comparant comme eux les données de l'histoire des religions, nous n'avons pas à craindre que par le rapprochement des idées et des institutions religieuses des peuples non Israélites avec celles de l'Ancien Testament, le fonds que nous croyons israélite se révèle à nous comme le bien commun des Sémites, et qu'ainsi nous voyions s'évanouir entre nos doigts la preuve d'une conduite extraordinaire de Dieu sur Israël; bien plutôt, le caractère unique, la précellence, et la différence foncière qui sépare la religion juive des autres religions, n'en ressortiront que plus nettement.
6. Les quatj^e époques de la religion israélite. — Les idées et les institutions religieuses d'Israël ne sont pas entrées dans le monde toutes faites d'un seul coup, mais sous l'influence de facteurs surnaturels et naturels elles ont suivi un développement organique; nous sommes en mesure de constater un progrès. Un exposé de la religion d'Israël ne peut donc pas faire abstraction de la perspective historique. Si nous considérons les événements qui ont fait époque dans l'histoire du peuple juif, nous pouvons constater des phases de développement, qui, nettement distinguées, nous permettent de nous représenter plus clairement le progrès des idées religieuses en Israël.
Dans ces derniers temps on a pris l'habitude de distinguer quatre époques principales dans l'histoire de la religion d'Israël : 1) l'époque des Patriarches; 2] l'époque mosaïque, qui commence à Moïse et se clôt à l'apparition des premiers écrivains prophétiques (Amos et Osée) ; 3) l'époque prophétique (depuis Amos et Osée jusqu'à l'exil de Babylone) ; 4) l'époque post-exilienne (depuis l'exil jusqu'à Jésus-Christ).
L'exposé des diverses conceptions religieuses qui signalèrent chacune de ces périodes sera naturellement différent suivant la position qu'adopte chaque critique vis-à-vis des récits de l'Ancien Testament. La nouvelle école critique admet que la représentation que les livres historiques de l'Ancien Testament nous font de l'histoire religieuse d'Israël, est de celles auxquelles on ne peut ajouter aucune foi ; elle a été conçue d'après les vues d'une période postérieure, intéressée à faire remonter aux
temps anciens la conception de Dieu qu'on avait à l'époque prophétique et post-exilienne, afin d'entourer les figures des Patriarches d'Israël de l'auréole des adorateurs du vrai Dieu. Indépendamment de cela, l'école critique tient aussi pour une fiction des temps postérieurs les récits de l'Ancien Testament sur la formation du peuple israélite, en particulier le schème généalogique, qui fait des douze fils de Jacob les ancêtres des douze tribus d'Israël. Le peuple d'Israël a pris, dit-on, naissance parmi les tribus du Sinaï, dont une partie, à une certaine époque, passa en territoire égyptien, puis revint sous la conduite de Moïse se fixer à nouveau dans la presqu'île sinaïtique. Toujours d'après la même théorie, il fut donné à Moïse de réunir un certain nombre de tribus apparentées entre elles, d'en constituer une unité politique, et de les amener à ne servir que le seul lahvé, le dieu particulier d'une des tribus du Sinaï. La conception religieuse à laquelle Moïse parvint à élever son peuple ne fut pas le monothéisme, mais seulement la monolatrie ^ . La religion primitive des tribus, dont Moïse devint le chef, se rattachait étroitement au culte des ancêtres, ou à quelque autre forme de l'animisme, qui passe pour être la plus ancienne religion des Sémites, et spécialement des Bédouins. La monolatrie que Moïse fit prévaloir parmi son peuple ne comportait dès l'abord aucun caractère moral; lahvé n'était à cette époque pour Israël qu'un Dieu plus puissant, qu'on devait craindre et se rendre propice par des sacri-
4. Par monolatrie on entend celte forme de religion, dans laquelle l'homme reconnaît l'existence de plusieurs dieux, mais ne rend de culte extérieur qu'à un seul.
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fice^, et qui eu retam' des viçU^ïies offertes^ pyotégeçiit Israël contre les p-érilis, du dehors. C'est le prophétisme, qui à partie* d'Amos a imprimé pour la prenUère (oi^ un c^mctèjfe mpiral aux relations de labvé avec son peuple. Par le prophétisme lahvé est devenu le Législateur, qui autrefois révéla sa volonté au peuple d'Israël et fit dépendre de l'oljkse?-va^tion véritable de ses commandements les mani^ festations de sa bienveillance et de sa grâce. A par-^ tir dç FaA 700 avant Jésus^Christ, et spécialement à l'époque post-exilienne, le peuple juif fut amené à entrer en relations plus étroites avec les grands empires ; son horizon s'élargit, sous l'influence de causes diverses le Dieu de l'alliance se transforma en Dien de l'univers, et l'on vit alors apparaître pour la première fois le monothéisme proprement dit, la croyance 9. l'unicité de lahvé. L'époque post-exilienne a aussi exaUé la valeur des formes extérieures du culte et de la Loi écrite ;^ pendant ces temps qui ou^ suivi l'esçil, Israël est devenu le « peuple de la Loi »i.,
Cette esquisse d'histoire religieuse distingue ainsi quatre périodes dans le développement de la religion Israélite. Mais les appellations mêmes daïuiées à ces époques sont déjà une indication que nous sommes ici en présence d'une théorie s'écartant considérablement de la tradition de l'Ancien Testament. La croyance d'Israël à l'époque prémosaïque est désignée sous le nom de « religion de nomades » ou « religion du (lésert » ^ . Elle a consisté essentielle-
1. Cf. Marti, Die Religion des Alten Testaments unter den, Religionen des vorderen Orients, Tûbingen, i80(J; STXi^K,Bifilische Théologie des Alten Testaments, Tùbinjgen, 1905..
LA RELIGION D'LSUAEL. 5#&
meïit, dit-on, en un poly démonisme. A partir de Timmigration d'Israël au pays de Canaan après le temps de Moïse, cette religion a subi une transformation doBt les causes principales ont été, — abstraction faite de l'œuvre de Moïse, — l'existence en commun avec les Cananéens et l'introduction delà vie sédendentaire ; on donne à la religion d'Israël pendant cette seconde époque (de Josué à Amos) le nom de c( religion de Canaan » * et l'on parle d'une « palestinisation de la religion du désert » 2. On garde à la troisièxcie époque le nom de religion « prophétique »,. mais on affirme que par l'entremise d'Amos et d'Osée une idée entièrement nouvelle a fait son entrée dans la' religion d'Israël, à savoir la conception morale de lahvé. Pendant la quatrième époque, qui est appelée « religion de la Loi », la Loi, il est vrai, n'a pas pris naissance, mais elle a été codifiée en ses parties essentielles, et dans ce travail on a reporté à Moïse c© qui en réalité ne reposait que sur une pratique née de la coutume.
Il saute aux yeux que cette description de l'histoire religieuse d'Israël est en contradiction avec la représentation que nous en offre la Bible. Qui veut retracer l'histoire de la religion Israélite doit prendre une at* titude définie à l'égard des écrits narratifs de l'Ancien Testament. Pour nous, nous admettons que le texte des livres en question a passé par une longue histoire qui n'a pris fin qu'aux temps post-exiliens, mais nous maintenons que la marche du développement rclig*ieux d'Israël y est fidèlement représentée. Si le peuple d'Israël a été conduit de Dieu, la Pravi-