CHAPITRE XXIII
(i070-i090.j Selinger, huitième abbé, septième prince:
C'est un modèle de ces vocations fermes et prononcées qui, pour arriver à leur but, sont souvent forcées de passer d'un pôle à l'autre, du monde positif au monde moral ,1 de la guerre perpétuelle à la paix infinie , de la vanité du siècle la plus indolente à l'humilité la plus gratuite et la plus active.
Selinger était officier supérieur de la cavalerie impériale ; il se maria sans passions, comme on dit, et pour suivre l'exemple du vulgaire; Il eut de ce mariage trois fils. Jusque-là tout est pour le mieux dans le meilleur des statuquo possible ; mais un jour il se prit à réfléchir que la vie ne pouvait être un pareil état de somnolence universelle; une voie battue , où il fallait se laisser porter par le mouvement de la foule. Ayant fait part de ses idées à ses fils, qui étaient déjà fort à même de les comprendre , tous quatre prirent la roule d'Einsidlen , où Selinger fit ses vœux solennels. Quant à Hedwige, sa généreuse épouse, elle aurait cru démentir son amour pour lui en apportant quelque entrave à son projet ; pour lui donner toute confiance , elle prit elle-même le voile à l'abbaye princîère de Zurich; elle en devint abbesse plus tard, quand Selinger était lui-même abbé d'Einsidlen en 1070. Les moines aimaient cet homme franc et décidé, faisant hommage à Dieu et à ses frères de toute la force de volonté dont il se sentait l'empli. Selinger dont le détachement du monde s'était
certes manifesté d'une façon bien claire , fit don à son couvent des biens qu'il possédait à Ettiswil et autres lieux. La donation qui date de 1071 fut confirmée en 1073 par l'empereur Henri IV , ainsi que toutes les donations antérieures, privilèges, immunités, etc. Le diplôme de cet empereur a cela de remarquable, que l'abbaye est désignée pour la première fois sous le nom d'Einsidlen , ou des Ermites.
Au bout de vingt ans de charge , Selînger devenu caduc, et souffrant d'ailleurs beaucoup de ses anciennes blessures, se démit de ses fonctions : il désigna lui-même son successeur à ses confrères, sans prétendre leur en imposer le choix; c'était Rodolphe, comte de RapperswiU alors protecteur du monastère. En 1099 ^ neuf ans après avoir quitté la mitre , Selinger mourut entouré d'une vénération telle que la méritaient sa sagesse et son grand âge.