CHAPITRE LXXXIV
Maure, quarante-troisième abbé, et quarante-unième prince*
Maure, baron de Roi!, fils de Philippe de Roll, capitaine des Suisses au service de France, et conseiller de Soleure, fit ses études à Bellinzona, et y devint assez ha< bile orateur pour qu'un panégyrique par lui prononcé à l'occasion de la victoire deBude, en 1686 ^méritât les dangereux honneurs de Timpression. Il devint plus tard prévôt du même collège , et en 1698 fiit élu abbé pour succéder à/ Raphaël. Il s'attacha à sa spécialité , la parole ; et comme ce talent demande toujours une grande connaissance du cœur humain, il donna le reste de son temps aux confessions. « On admirait en lui, dit mon bon vieux modèle,* dom Briefer, le zèle de saint Paul , la sollicitude de saint Charles Borromée , et la douceur de saint François de Sales. » Son admiration pour la vierge Marie est attestée par les nombreux panégyriques qu'il prononça, et qui furent imprimés au couvent (un volume in-4® , 1720). Il ne se bornait pas à des paroles, car il enrichit de mille façons le sanctuaire où repose l'image sacrée. Il semblait que de son côté le ciel lui rendit ce qu'il faisait en l'honneur de sa souveraine, et bénit toutes ses entreprises : et lui, se sentant aidé par celle protection céleste, exécuta sans peine ce que d'autres avaient commencé avec des labeurs incroyables. En 1704 il releva l'édifice du cou-
vent incendié^ et lui donna la forme riche et spacieuse qu'on lui voit aujourd'hui.
Le total des premières bâtisses exécutées sous ses ordres, est de plus de 58,500 pieds en surfeoe^ divisés en 1500 pieds de long sur Ï5 de large : en outre il lui fallut faire démolir une partie assez considérable du monastère, construite sur des bases vicieuses , et menaçant ruine au bout de deux ans à peine. Maure, il est vrai, avait d'autant plus de facilité pour entreprendre de si lourds travaux , tjue la main^'œuvre alors était à un prix fort modique; mais, surtout, il avait à la disposition de sa caisse de généreux anonymes
Comme le grand talent d'un administrateur est moins d'acquérir que de conserver, Maure ne perdait pas de vue les anciens droits du monastère , l'exercice de sa juridic« tion sur le bourg d'Einsidlen et ses autres domaines. La maison des Dames- du -Pré (Inderau) reçut de l'abbé quelques nouvelles constitutions propres à ranimer chez elles le feu sacré de la vie ascétique. Il donna même ses soins à leur toilette ; car c'est d'après ses ordres que ces religieuses ont substitué la guimpe noire à la guimpe blanche 9 pour bannir de chez elles tout ce qui, dans une exacte propreté, peut faire soupçonner la coquetterie.
Après les âmes confiées à sa garde immédiate , Maure s'occupa des pèlerins. Depuis quelque temps on ne pouvait plus venir à Notre-Dames-des-Ermites sans éprouver de la part des protestants, dont on traverse le pays, mille insultes et vexations proportionnées , bien entendu , au rang et à la bourse des pieux voyageurs : et si jamais la pauvreté fut un vice, c'était bien dans ces moments-là. L'abbé , qui se regardait comme solidaire de la paix des honnêtes gens venus de si loin aux lieux placés sous sa dépendance , s'adressa directement au gouvernement de
Zurich. II jugeait bien les membres de ce gouvernement honorable, qui se fit aussitôt un plaisir de donner satisfao^ tîon à l'abbé, en assurant désormais aux pèlerins une liberté et une hospitalité dignes de la Suisse. La condjuite de ce gouvernement est d'autant plus digne d'éloges qu'en 1712, dans un moment de conflit avec les petits cantons qui le forcèrent à les bloquer, et par conséquent à intercepter les arrivages de denrées et de comestibles , le monastère et les pèlerins n'eurent qu'à se louer des exceptions tolérées en leur faveur par le gouvernement zurichois. Le monastère de Fahr dépendant de l'abbé d'Einsidlen et placé sur le territoire de Zurich , malgré lès petits sacrifices qu'il lui fallut faire au malheur du temps , rendit hommage à la conduite de ses voisins protestants. De son côté , l'abbé Maure fit de son mieux pour reconnaître leur délicatesse : les troupes fédérales furent cantonnées à l'âbbaye, comme à Pfefficone, une de ses dépendances; et pour subvenir à la disette que la guerre traîne toujours à sa suite , l'abbé fit venir des blés de la Souabe » puis du Milanais , et les distribua parmi le peuple.
Mais pendant ces tristes années , combien les droits et les propriétés de l'abbaye sur d'autres points de la Suisse n'eurentâls pas à souffrir? Les pays protestants profitaient du blocus des petits cantons pour séquestrer et administrer à leur profit les terres de l'abbé-prince d'Einsidlen ; on chercha même à entamer la bonne foi du gouvernement de Zurich et lui faire reprendre les droits de cité octroyés depuis long-temps à l'abbaye. Dieu aidant, et le gouvernement de Schwitz, protecteur de l'abbé d'Einsidlen , joignant son autorité à l'adresse de son protégé, il n'y eut rien de bien sérieux en résultat;
A l'issue de la guerre , l'abbé retrouva , aux revenus près^ toutes ses propriétés comme ci^devant. Ce fut à la
fin de sa carrière une récompense pour sa générosité et sa clisgrité qui étaient fort grandes , et qui n'ont pas plus dégénéré que son éloquence dans les familles descendant de la sienne*
Maure gouverna seize ans l'abbaye d'Einsidlen, et mourut d'apoplexie enllJLk, au couvent de femmes de See-* dorf dont il était visiteur* Il avait soixante-un ans. La mort subite jperd cette qualification , lorsqu'à l'exemple de l'abbé , l'on s'y jn'épare tous les jours de la vie : et de cette £siçon , il n'y a pas de mort plus douce*
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