Chapitre L'^Dela vie, complexion et condicion
dudit roy Charles.
Charles septiesme de ce nom, roy de France, estoit homme de belle forme, estature et bon régime; de complexion sanguine; humble, doux, gracieux et débonnaire ; libéral et non prodigue. Solitaire estoit, vivant sobrement, aymant joyeuseté , net , propre et humain. Il aymoit les dames en toute honnesteté , et portoit honneur à toutes ifemmes. Son jeu estoit aux eschetz ou à tirer de l'arbaleste, et levoit matin. Le lendemain du
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jour qu'il estoit entré en une ville, et le jour devant qu'il en partist, il alloit à la maistresse église. Son serement estoit saint Jehan ! saint Jehan! Il prenoit deux repas le jour seulement. Il parloit et buvoit peu. Il avoit gravité honeste, familiarité atrempée et diligence efficacieuse. Sa paroUe estoit parolle de prince et tenue pour loy. Continuellement pensoit aux affaires de son royaume et soulaigement de son peuple. Il oyoit tous. les jours trois messes, cest assavoir : une grande messe à note et deux basses messes , et disoit ses heures chacun jour sans y faillir. A son manger estoit seul à table , et en sa chambre peu de gens; et tousjours y estoit son médecin, et de ses gens et varletz de chambre honnestes, quiparloient de joyeusetés ou histoires anciennes, où il prenoit plaisir.
Il n'avoit cure de folz saiges. Aux festes annuelles, y avoit ou hault de sa table assiz ung évesque ou abbé, luy ou milieu, et au bout de la table ung des seigneurs de son sang. Quant la table estoit couverte , il n'y avoit si grant qui ne vuidast hors de la chambre , et estoit la chose si bien ordonnée , que nul ne présumoit y demourer. Il aymoit toutes gens vertueux ; véritable estoit, et certain en promesse et en tous ses faiz. Quant il savoit quelque homme de vertu , il le retiroit à luy. Avoit en sa maison et service les enfans des princes, grans seigneurs et barons de son royaume. Il avoit entour sa personne, comme chambellans et autres , les plus beaulx personnaines de son royaume. Quatre-vings archiers avoit pour la garde de son corps, et non plus. Et depuis les conquestes de Guienne et Nor-
Jean Chartier. III. 9
1^0 Henri Baude.
mendie, il print 2$ cranequiniers alemans. Les gens et officiers de sa maison estoient gens débonnaires, saiges, humbles et diligens,et cognoissoit leurs meurs et condicions. Gens prodigues n'aymoit il point, pompeurs, venteurs, menteurs, ne raporteurs. Quant aucuns de ses serviteurs, officiers, ou autres, estoient actains d'aucun cas et ilz lui demandoient pardon, le donnoit voulentiers ; mais jamais ne les vouloit plus voir entour sa personne. Tous ses officiers domestiques, comme maistres d'ostelz, pannetiers, escnan* çons, escuiersd'escuirie, sommeliers, fourriers, escuiers de cuisine , cuisiniers et autres de semblables estas , estoient tous armez quand il chevauchoit, et lui aussi et les seigneurs de soit sa'ng et chambellans , les uns de hamois blanc et les autres de coursets et brigandines , et teUement qu'on estimoit sa compaignie, au partir d'une ville et à l'entrée, avec les chériotz des offices et les suyvans, à cent lances et mieulx, oultre ladicte garde de ses archiers ». Jamais ne chevauchoit mule ne haquenée , mais ung bas cheval trotier d'entre deux selles.
Il ne prenoit serviteur en son service qu'il ne le congneust , ou qu'il ne feust bien informé de lui. Grant aumosnier estoit , et avoit tousjours , où qu'il allast, cousturiers et cordoanniers, qui, par l'ordonnance de son aumosnier, bailloient vestemens et chausseures à tous povres. Il faisoit
I . M. Brentano, de Francfort, possède les débris du livre d'heures peint par Fouquet , vers 1 4 J J » pour Etienne Chevalier. L'une de ces admirables miniatures , qui représente une halte du roi Charles Vil, répond parfaitement à cette description. Voyez Revue de Paris ^ août et novembre iSjy»
ÉLOGE DE Charles VII. i;i
donner argent à povres filles à marier, réparer les églises et hospitauhs:, et y donner calixces, custodes et adornemens. Qui juroit le nom de Dieu estoit pugny. Bon catholique estoit, et aymoit Dieu et rEglise. Les quatre vertus cardmales estoient en lui , car il estoit ferme , constant et non variable. Il aymoit et faisoit exercer justice. Il estoit tempéré et modéré en tous ses affaires avec prudence. Ce qui estoit délibéré en son conseil estoit exécuté sans aucune dissimulacion ou variacion. Les arrestz de ses cours de parlement estoient exécutez, etbailloit les provisions de justice au cas appartenans , et avoit la justice son cours entièrement sans aucun empeschement, rescription ou défenses au contraire. Pour pourveoir ses varletz de chambre , cuisiniers , sommeliers et autres menuz offices , il fit ung roole selon Taage et le service des personnaiges, et à tour de roole voult et ordonna que quant aucuns officiers de élections, greneteries, contrerolles , greffes et autres telz offices vacqueroient par mort , que les nommez oudit roole feussent pourveuz selon l'ordre d'icelui ; et quant ilz n'estoient gens expers pour les exercer, ilz estoient tenuz et contrainctz de les vendre à gens expers et ydoynes , et en prendre prouffit pour en vivre le reste de leurs jours ; et estoit le roy informé à quelz gens on les bailloit. Et pour lors se vendoit ung office d'éleu ou de grenetier trois ou quatre cens escuz au plus. Car à peine povoit on vivre dez gaiges, pour ce qu'on faisoit garder la raison à ce qu'ilz ne feissent aucunes exactions.
Chacun estoit seur en son estât , car on ne
i}2 Henri Baude.
désappoinctoit personne sans cause , et ne donnoit on confiscacion sans déclaracion préalablement faicte, ne offices aux survivans , ne après la mort des autres, et n'y avoit nulz offices extraordinaires. Le roy continuellement s'estudioit à trouver moyens l>ons au soulaigement de son peuple. L'Eguse estoit en union , les nobles en paix, le peuple en seurté , et le roy obéy, aymé et craint. Quant on lui bailloit des requestes , il les faisoit prendre et veoir, et quant on lui en avoit fait le rapport , renvoyoit les supplians où il appartenoit ; c'est assavoir : ce qui dépendoit de justice, au chancelier et son conseil; ce qui appartenoit à la guerre, au connestable, mareschaulx , capitaines et gens de finances ou conseil de la guerre ; et ce qui appartenoit et dépendoit des finances, aux généraulx et trésoriers, qui en délibéroient et le lui raportoient chacune sepmaine , et il en ordonnoit ainsi qu'il le trouvoit par conseil , sans lequel il ne faisoit riens ; et non pas une fois seulement , mais plusieurs ; et équipoloit on son conseil à une cour de parlement, pour les notables et grans gens qu'il y tenoit. Il écompensoit ung chacun selon son estât et valeur et les services qu'il avoit faiz, et donnoit par mesure.