‹ Chronique de J. de Lalain (volume 2)Chapitre 20 sur 109 · REINES LEURS FEMMES > SE FIRENT GRANDS JOUTE · texte numérisé non relu

REINES LEURS FEMMES > SE FIRENT GRANDS JOUTE

Çji\ avint qu'après cette conquête de Luxembourg, le roi Charles de France et son lils le dauphin de Viennois firent une moult grosse et puissante armée; laquelle le dauphin conduisit et guida vers les Allemagnes, où il fit peu de son profit et s'en retourna à (avec) peu de gain. En passant par Bourgogne, les aucuns de ses capitaines^ furent rués jus et détrousses par le maréchal de Bourgogne, dont le dauphin fut moult troublé :mais autre chose n'en put avoir. Si s'en vint, avec ce qu'il a voit de gens, devers le roi de France son père qui pour lors étoit retourné de devant Metz en Lorraine: car ceux delà cités'étoicnt composés à lui de cent mille mailles dé Rhin qu'il en eut; puis s'en retourna à Nancy, où le dauphin de Viennois son fils le trouva qui lui raconta de ses noutelles; lesquelles quand il' les entendit, ne lui furent pas moult plaisantes, vu qu'il a voit petitement besogné : mais pour l'heure ne le put amender; si lui convint en avoir patience pour celte fois. En la ville de Nancy, étoientle roi de France, le roi de Sicile ^'\ le dauphin de Viennois, les rei-

(i)Renëd*Anjo«.J.A.B.

nés de France et de Sicile ^'\ madame la dauphine, la duchesse d'Orléans, madame de Calabre, et avec eux étoient tous les hauts princes, princesses, comtes, barons, chevaliers, comtesses, baronnesses, dames et damoiselles tant de celles de la cour comme de celles de la duché de Bar et de Lorraine; dont il y avoit grand' foison. Si est à croire qu'entre si grande assemblée de noblesse, jamais ne se fussent départis sans y avoir fait aucunes emprises d'armes; et ainsi en fut fait comme vous l'orrez raconter en brief , et comme je l'ai ouï raconter à ceux qui j étoient, comme à chevahers, écuycrs, et autres dignes de croire. Vérité est que le dixième jour de Juin, Fan mil quatre cent quarante quatre, après souper, les rois de France et de Sicile s'en allèrent jouer aux champs, et es prairies sur l'herbe Terte, cueillants herbes et fleurs, eu)| devisants de plusieurs gracieusesdevises, durant lesquelles monseigneur Charles d'Anjou, comte du Maine et du Perche, et le comte de saint Pol, accompagnés de grand' foison de chevaliers et écuycrs, survinrent; à se prirent à deviser avec les dames, et raconter de leurs nouvelles: entre autres choses commencè- Tent à deviser de la cour et grand état que pour lots lenoit le bon duc Philippe de Bourgogne, des jo&tes, tournois et ébatteinents qui chacun jour s'y faisoient : et dirent les aucuns d'iceux Fran- ?ns: «Certes de pareil prince, comme est le duc de ^iii|[c^ne, ne se trouve en France, ni pins cour-

''"^ Isabelle Slle du ilu« dt Lorraine, ]>remière fcfnmtf de Pcné

48 CHRONIQLR DU BON GHEVAUER

lois: il est débonnaire, sage et large sur tous autres. » Durant ces devises» le comte du Maine et le coiDle de saint Pol se tirèrent à part et dirent l'un à Fautre: « Il convient que faisons aucuae chose, dont on ss^cbe à parler. Vous avez ouï raconter devant les dames comment, un chacun jour, toates fêles, joutes, tournois, dauses et carolles se font en la cour du duc de Bourgogne, et vous vojez que nous, qui sommes en grand nombre en la cour du roi, ne faisons que dormir , boire et manger^ sans nous exercer au métier d'armes, qui n'est pas bien séant à nous tous d'ainsi passer notre temps en wiseuse (oisiveté). » Lors le comte de saint Pol ^désirant mettre sus aucune emprise d'armes, appela à part le comte du Maine et lui dit: « Monseigneur du Maine, faisons, vous et moi, publier tantôt, en la présence (^ roi et des dames, une joute à tous venants; et serons, vous et moi, ou aucun chevalier, ou écuyer notable pour nous, qui tiendrons le pas huit jours durants, à commencer du jour d'hui en quinze jours : car il convient avoir espace et temps pour soi ordonner et préparer, comme en tel cas appartient d Le comte du Maine, ojant son beaufrère le comte de saint P0I9 commença à sourire, et dit qu'il étoit bien content, et qu'ainsi fut fait Sans guère plus de paroles ils prirent un héraut; et en la présence des rois, reines, princesses et dames, ils firent publier les joutes. Si encommcncèrent dames, damoiselles^ chevaliers et écujers à eux revoisir (égayer) et mener grand' joie; et entre les autres étoit Jacquet deLalain assis auprès de madame d'Orléau»

MESSiRE Jacques de lalain. 49

«tdela ducbesse deCalabre, laquelle dit en souriant: « Jacquet de Lalain, vous avez ouï comment les comtes du Maine et de saint Pol ont fait publier une joute, où je crois que ne faudrez (manquerez) pas dy être. » — « Non , ce dit la duchesse d'Orléans , il n'en voudroitpour rien êfre déporte (dispensé), car de ce faire est assez appris. Beau-frère de Clèves et lui sont assez usités et accoutumés de jouter et tournoyer, car en Thôtel de belbncle de Bourgogne, tous ébattements s'y font chacun jour.»

Lors Jacquet de Lalain, moult joyeux de ces nouvelles, répondit : «r Mes très honorées dames, si c'étoit le plaisir de vous deux , que durant ces joû* tes me voulussiez retenir pour votre écuyer et serviteur, je me tiendrois bien pour heureux de faire chose qui fut à l'honneur et plaisir de vous deux. » Lors répondit madame d'Orléans et dit; « Jacquet de Lalain, mon ami, jày a bonne espace, que premier vous ai vu avec beau-frère de Clèves; pourquoi je puis bien avoir tant de haussage (fierté) sur vçus que de vous retenir pour mon écuyer, durant ces armes accomplies. » — «Madame, répondit Jacquet de Lalain, moi qui suis serviteur à monseigneur voire frère, ne voudrois aller au contraire ni désobéir à vos bons commandements} car qui est au frère il doit être à la sœur. »

Quand la seconde dame entendit les paroles et offres que Jacquet de Lalain faisoit à la première dame, elle encommença à rougir et être moult enflamhée,etse tourna de l'autre part, et prit à deviser aux princes qui là étoicnt, sans en rien faire sem-

5o CHRONIQUE DU BON CHEVALIER

blatit qu^elle fut troublée, ni courroucée. Si pas.ia celui jour au mieux qu^elle peut, et couvenoit qu'il fût ainsi; car autre chose n'en pouvoit faire. Et Jacquet de Lalain, qui ses devises avoit à la première dame , s'aperçut tantôt que icelle seconde dame s'étoit partie d'illec mal contente, dont il fut troublé et commença un peu à penser. Lors la première dame lui dit: «Jacquet de Lalani, n'j pensez plus, vous l'aurez. » — «Quoi! madame, ce dit-il: je pense au jour avenir; et me tarde assez que le jour est si lointain. » — « Taise-^^- vous /Jacquet, ce dit la dame, vous pensez à autre chose: car jai vu, et connu en peu d^espace, que entre dire et faire jr a beaucoup de différence: mais pour l'heure, de par moi n'en sçaurez non plus avant. >» — « Madame, répondit Jacquet de Lalain , je ne sçai à quoi ces paroles montent, ni à quoi elles servent; ni aussi je ne vous voudrois enquérir de plus en sçavoir. » — « Jacquet, ce dit la dame, sojez content pour cette fois; et vous suffise que je vous ai retenu pour' mon écuyer durant la fête : voire (même), si vous le desservez (méditez), à toujours mais, pourvu que sojez tel que devez être. » — « Madame, ce dit Jacquet, Dieu parfasse en moi ce qu'il y faut: car sans lui nul ne peut rien, ni moi ni autre. »

MESSIBE JACQUES DE LALAIN. 5i

Page 1