‹ Chronique de J. de Lalain (volume 2)Chapitre 25 sur 109 · JOUTE · texte numérisé non relu

JOUTE

Quand les chevaliers et écujers de dehors sçarent et furent avertis que Jacquet de Lalain étoît sur les rangs, prêt et appareillé de fournir son emprise, lors de tous cotés en commencèrent à venir » en démenant si grand bruit, que par toute la ville on d'j eût ouï Dieu tonner , des trompettes, clairons et ménestrels, qui Faisoient si grand' mélodie, que plaisir étoit de les ouir. Puis quand celui qui ordonné étoit de faire ses premières courses , fut entré dedans le parc, et eut salué le roi et les dames, il tira vers le coté où il devoitêtre, la lance sur la cuisse, prêt pour courre. Jacquet de Lalain, sans plus faire séjour, baissa sa lance etférit le destrierrouan(bai)de l'éperon ^lequel, comme unfoudre, accourutpar telle force, que les deux vassaux (bravesj rompirent leurs lances par telle vertu que les éclats en volèrent pardessus leshourts(échafauds) des dames, dontdecetle course furent tqus deux moult fort prisés et loués. Puis quand chacun d'eux eut fait son poindre, de rechef baissèrent leurs lances, dont ils s'acconsajrri' rent ^atteignirent) par si grand'roideur que celui de dehors rompit sa lance: mais Jacquet de Lalaiai qui au-dessus de tous connoissoit le métier des

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armes, lui assit sa lance droit au milieu de Pécu ^ puis se heurtèrent si fort Pun coptre l'autre, que Jacquet de Lalain homme et cheval porta par terre, ii très rudement que le destrier et l'homme qui lessus étoit furent tout étourdis. Jacquet de Lalain passa outre pour parfournir son poindre. Lors de tous côtés accoururent gens pour relever le chevalier qui étoit cheu (tombé), lequel à (avec) bien grmnd'peine fut ramené en son hôtel: car au cheoir qu'il fit, il fut blessé environ le genouil : parquoi impossible lui fut de parfournir ses courses.

Alors cette joute passée, se mit un autre chevalier sur les rangs; lequel voyant Jacquet de l^Iaio être prêt, baissa sa lance, et, autant que cheval peut courre, le laissa aller ;et d^aulrepart Jacqoet de Lalain férit le bon destrier rouan (bai) de Péperon, quialloit courant de si grand' force, que la terre sur quoi il marchoit alloit tout tombissant Si ^aooonsuivirent tous deux es lumière des heauiies,el u'jr eut celui d'eux, qui ne rompit sa lance, tant furent les coups grands et démesurés: mais le csup que Jacquet de Lalain bailla au François fut à merveilleux^ que nettement, sans quelque blesmit,il lui ôta et porta le heaume dehors la tête; et làdemeura à chefnud devant lehourt(échaâ&ud)des daaes, moult ébahi, comme celui qui à grande peine i{ivoit que lui étoit avenu. De ce coup Jacquet de Lalain acquit un si grand bruit, que par tout, hévials, poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioîent Lalain! à haute voix, dont les rois de Fiiaoe et de Sicile, les reines, princesses et dames

le commencèrent à louer et priser, en eux émerveillants, vu sa grande jeunesse, comme il avoit pu durer à deux si vaillants hommes, et les avoit pu souffrir; et sembloit chose incroyable, qui ne l'eut vue. Là en j eut plusieurs des jouteurs attendants à leur tour, qui pensèrent bien d'eux mettre en peine de venger leurs compagnons: mais on dit communément, tel cuide (croit) venger sa honte qai l'accroît ; laquelle chose a vint ainsi à aucuns, comme ci après pourrez ouïr.

Après ce que les deux chevaliers eurent accompli et fait leurs courses à l'encontre de Jacquet de Lalain, c'est à sçavoir le premier, qui fut porté par teire; et le second, auquel le heaume fut ôté, et porté hors du chef toute tourdi, que oncques depuis ne fit chose dequoi on doive tenir guères de' compte; et pourtant en brcef me passe d'en plus écrire, car il convient donner lieu à ceux auxquels il est raison de le faire. Mais un peu parlerons de Jacquet de Lalain, qui s'apprêtoit fort pour fournir un che- >alier d'Auvergne, lequel à ce jour on tenoitet disoit être Tun des plus forts et âpres chevaliers que pour lors on sçul trouver. Lors les comtes du Maine et de Saint Pol s'approchèrent de Jacquet de Lalain tout en souriant et lui dirent: « Jacquet, monami,or apperra maintenantcommentvous vous porterez; votre commencement à été bel; Dieu voos doit cet honneur de mieux en mieux persévérer. » ^ «Mes seigneurs, répondit Jacquet deLalain, je vous en remercie. Au bon vouloir que j'ai, parmi la grâce de Dieu, j'ai aujourd'hui intention que votre hos-

aeur et le mien y sera bien gardés. » Alors le comte de Saint Pol prit la lance; si la bailla à Jacquet : si la coucha, en férant le bon rouan (bai) de Téperon; et d'autre part le chevalier auvergnois lui vint comme tempête la lance baissée ; si s'entreférirent eux deux sur les écus, par telle force, que jusques aux poings ils froissèrent leurs lances; et tant, que les éclats volèrent contremont Puis passèrent outre pour parfoomir leur poindre; puis reprirent nouvelles lances, eux affichants sur leurs étriers,et baissèrent leurs lances; si s'acconsuivirent (atteignirent) sur et àfendroitdes lumières de leurs heaumes, qu'ils les firent étinceler; si les rompirent et mirent par tronçons; et furent les coups si pesants, qu'il n'j eut eehiî des deux à qui la vue ne troublât; nonobstant, s'en passèrent outre pour parfournir leur poindre. Et lors de toutes parts trompettes démenèrent grand' noise pour rébaudîr etéjouir la fête. De cette<x>urse les deux vassaux furent moult loués et prisés des rois, reines, et dames, et de tous ^ceux qui à ce jour les regardoient, disants qu'oncques mais en kar vivant plus dures joutes n'avoient vues. Puis qaand les deux jouteurs furent chacun en leur lieu, ik ^arrêtèrent un peu, chacun d'eux regardant son coïkpagnon.

Or vint la tierce course et la dernière. Lors le comte Louis de Saint Pol s'approcha de Jacquet de Lalain, et lui dit: « Mon ami, je te prie qu'à cette deroière course tu veuilles montrer si Hainuiers iÇivent rien à la joute. » — « Monseigneur, répondit JKqaet, on verra à ce coup à qui Dieu en donnera

le meilleur. Tant qu^est àmoi, je m'y emploierai de tout ce qu'il me sera possible. » Après oes paroles , sans plus guère tarder ni faire séjour, Jacquet demanda sa lance; elle lui fut baillée, et d'autre part le chevalier auvergnois prit la sienne; et laissèrent courre les destriers, tellement qu'à les voir yenir pour aborder ensemble il sembloit que la terre et le sablon surquoi ils marckoient dût effondrer desous leurs pieds. Si s'entrerencontrèrent de leurs lances qui étoient fortes et roides, deux si horribles et merveilleux coups, que ceux qui les r^ardoient avoient peur et hide (crainte) qu'ils ne s'entr'occissent. Le chevalier auvergnois férit Jacquet de Lalain au milieu de l'écu et rompit sa lance; et Jacquet, qui de toute sa force et science avoit mis peine de bien asseoir son coup,attaindit (atteignit) le chevalier droit en la lumière du heaume, un coup si démesuré, que le feu en saillit par étincelles, et fitployer le chevalier jusques à la croupe de son destrier, si étourdi du grand coup qu'il avoit reçu , que si tôt on n'y fut accouru pour le soutenir , il fut tombé sur le sablon ; mais nonpourtant (néanmoins) l'on convint mener en son hôtel;et fut l'espace d'une heure, avant qu'il put être revenu en sa mémoire, et cuidoient (croyoient) les aucuus,que jamais n'y dut*^ tourner. Il avoit reçu si grand coup, que par la bou- * che,par le nez et par les oreilles il jetoit le dair sang. Or lairons de parler de lui, et retournerons à Jacquet de Lalain^ auquel il déplaisoit fort du che* valier qui ainsi s'en étoit parti: mais quand il ou% dire qu'il n'avoit mal, fors que de ce qu'il étoit

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étonne» U le passa plus légèrement» et se remit en son rang, attendant la venue d'un autre chevalier, lequel s'apprétoit pour faire ses courses. Liors Jacquet de Lalain le voyant prêt, demanda sa lance; si lui fut baillée, et laissèrent chevMix aller tant qu'ils purent courre. Si s'acconsuivirent (atteignirent) de leurs lances qui étoient fortes etroides, pardessus les écus, de telle fierté, que les lances des deux jouteurs rompirent en pièces* puis passèrent outre, et se mirent en ordre pour faire la seconde course, et laissèrent les destriers aller, lances baissées et sans barguigner se férirent etattaindirent sur les écus, que force fut au chevalier de dehors de soi plojer jusques sur la croupe de son destrier. U se releva, et passèrent outre pour parfoumir leur poindre, et revinrent à la tierce course: si s'ateignirent par telle force, que le chevalier rompit sa LiDce par tronçons, et Jacquet de Ijalain,qui Favoil avisé à son venir, l'asséna en la lumière du heiame par telle force et vertu, qu'au bout de sa lance il emporta le heaume du chevalier plus de quatre toises loin. Le chevalier se voyant tout désarmé, h Itle nae, prit son regard vers le hourt (échaffand) des dames. Lors de toutes parts on en commença de rire, et trompettes à sonner; homme, hérauts, et poarsuivantsde crier Lalain! que merveille étoit à les ooir.Tant deménoient grand bruitdessus les bourts, €t par tons les rangs, qu'on n'y eut ouï paroles, que toates ne fussent à la louange, et gloire de Jacquet de Lalain: mêroement les dames qui étoient sur les Wrts (échafauds) en tenoient leur parlement.

Si pouvez croire que les deux dames, dont par cidevant ayons fait mention, étoient jojeuses et enyoisies (égayées): car il n^j avoit celle des deux, qui bien ne cuidât êtreseu le la mieux aimée. Nonobstant ce, si étoit la première dame un peu en suspicion (soupçon) de la seconde, à laquelle elle yéoit Êûre une joie si grande, que plus n'en eut sçu faire; et ayec ce yéoit que toujours icelle seconde dame ayoit son seul regard sur Jacquet de Lalain, qui à cette heure mettoit toute son étude de youlbir acquérir Ibis et bonne renommée, comme il fit à ce jour, au« quel il fit merveilles: car si de tous ceux, auxquels il eut à bes(^er à ce jour, je vous youlois dire, ou raconter comment chacun en droit soi y besogna, trop pourrois ennuieraux lisants et écoutants et pourtant m'en passerai à cette fois: mais tant vous osé-|e bien dire pour vérité, que s'il avoit bien besogné au commencement, il continua jusques à la fin. Parquoi tous les princes, chevaliers, écuyers, princesses , dames et damoiselles s'ébahirent et émerveillèrent comment le corps d'un si jeune homme, qui encore à ce jour n'avoit que vingt-deux ans d'âge, avoit puce souffrir, ni endurer: car il avoit eu pour ce jour aflfaire à une partie des plus puissants, et renommés nobles hommes, qui fussent en l'hôtel du roi Et jugèrent et dirent les princes, que s'il continuoit, ou pouvoit vivre jusques à ce qu'il vînt en âge d'homme, il passeroit tous ceux de son temps; et que bien étoit heureuse la maison d'où il étoit issu, et que faillir ne pouvoit de parvenir à la haute vertu de prouesse et bonne renom-

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mée. AiDsi comme vous me oyez contre se contenoient et continuoientles paroles et devises par la ville de Nancy de Jacquet de Lalain, qui encore étoit sur les rangs, attendant si pour celui jour il y viendroithommequiàlui voulsist joâter:mais pour IMieureil étoit assez tard, si s'en tint atant (alors). Puis quand il vit que nul ne s'avançoit pour y venir, les comtes du Maine et de Saint Pol lui dirent qu'assez en avoit fait, et qu'heure étoit de soi partir^ laquelle chose il fit

& se fit désarmer de son heaume, et se partit, et vint passer devant les hourts, en saluant les rois, reines» princes et princesses, dames et damoiselles 9 qui au passer moult courtoisement lui rendirent son salut Si pouvez croire et sçavoir que de plusieurs il fut volontiers vu , et fort jalousé d'aucunes; qui n'étoit pas de merveilles: car de plus bel jeune écuyer pour lors on n'eut sçu querre, ni trouver; avec la beauté, qui en lui étoit, il étoit humble, courtois et débonnaire. Si est à croire pour certain, que la belle doctrine que par inessire Guillaume de Lialain son père lui avoit été faite à Mm département, quand premièrement il alla à la cour dubon duc Philippe de Bourgogne, il Tavoit bien retenue: car depuis son trépas j'ai ouï dire à aoble homme et de bonne créance, que jamais ne te fut allé coucher sans soi avoir confessé, pourtant qu'il s'eut senti être en péché mortel; parquoi on pouvoit croire pour certain, qu'il ne pouvoit faillir de parvenir au don de vertu, de prouesse et de bonne renommée , pour à laquelle parvenir toute sa

vie il contendit, ainsi comme ci après plus au long vous pourrez ouïr*

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