‹ Chronique de J. de Lalain (volume 2)Chapitre 39 sur 109 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

COMMBVT LE PRINCE BT LÀ PRINCESSE DE NaVÀRRB RE. CURENT HONORABLEMENT ET FESTOYÈRENT MESSIRE

Jacques de Laulin«

Quand messire Jacques de Lalain fut environ à demie lieue de Pampelune; le grand écuyer du prince^ et grand'foison de chevaliers et écuyers de

rhoteidu priace de Navarre, lui vinrent au devant, et le reçurent moult lionorableraent, en lui disant que de sa venue le prince de Navarre et la princesse étoient moult joyeux, et quUl fut le très bien venu au royaume de Navarre. M essire Jacques de Lalain, duit (instruit) et appris des honneurs mondains, autant qu'homme de son âge, les remercia; si les toucha par les mains; puis tout devisant et faisant chère joyeuse, entrèrent tous ensemble eu la cité de Pampeluue. Si vinrent tous ensemble descendre devant le palais et hôtel du prince; puis Tadextrèrent et conduirent grand'foison de chevaliers et écuyers, jusques dedans le palais, ^ils trouvèrent le prince et la princesse, qui bénignement et à grand'joye reçurent messire Jacques deLalain et tous ceux de sa compagnie. Celui messire Jacques leur fit la révérence^ comme à eux appartenoit et comme celui qui bien le sçavoit faira Puis après fit les recommandations de par mon très redouté et souverain seigneur monseigneur le duc de Bourgogne, ainsi comme il lui avoit été chargé de faire. Grand honneur et fête par le prince et princesse de Navarre fut faite à messire Jacques de Lalain et à tous ceux qui avec lui venus étoient

Après ce que le dit messire Jacques fut ainsi honoré et reçu , il fut conduit en son hôtel et logis par messire Jean de Beaumont, et messire Pierre de Peraltre seigneur de Mazilles, et plusieurs autres nobles hommes, qui le festoyèrent moult grandement et honorèrent Puis après ils

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prirent congé de lui, et s'en partirent; si le laissèrent en son hôtel avec ses gens, avec lesquels il fut cette nuit en grand' joie et soûlas, moult joyeux de l'honneur et grand'chère qui par le prince et la princesse a voit été faite à lui et à toute sa compa^ gnie Cette nuit, fut moult richement servi de plu* sieurs mets et entremets; car messire Jacques de Lalain avoit retenu avec lui à son souper plusieurs chevaliers et écuyers de l'hôtel du prince; et ausssi le prince leur avoit commandé de ce faire, afin de complaire et faire honneur à messire Jacques. Après que le souper fut accompli, ils se mirent à deviser, en enquérant l'un à l'autre de ce qui pour Pheure leur venoit à plaisir. Assez et grand' espace se devisèrent ensemble; et tant qu'il fut temps d'aller coucher. Si prirent congé l'un à l'autre, et allèrent chacun en son lieu.

Ainsi comme vous oez (en tendez) ils passèrent icelle nuit,jusquesà lendemain matin, et que chacun d'eux furent prêts, et appareillés. Puis assez tôt après vinrent devers eux les dessus nommés seigneurs; et dirent au ditmessire, Jacques qu'ils étoicnt là venus pour le conduire et mener jusques devers le prince et la princesse; et lui dirent: «Messire Jacques de Lalain, monseigneur et madame, ensemble tout leur conseil, vous attendent en la chapelle, afin que venez ouïr la messe avec eux. » Lors répondit messire Jacques de Lalain et dit: « Messeigneurs, l'honneur que monseigneur le prince et madame me font, je ne l'attribue pas à moi, mais à mon très redouté et souverain seigneur, monseigneur le duc

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de Bourgogne, auquel, au plaisir de notre seigneur» je ferai relation du grand honneur, par monseigneur le prince et madame la princesse à moi fait, lesquels de ma part je remercie humblement » Là y eut aucun d'eux qui répondit: « Messire Jacques de Lalain, nous vous connoissons par renommée, et tant ayons ouï parler de vous, que tout honneur TOUS est du. » Alors se partirent tous ensemble de lliôtel; si montèrent sur leurs chevaux et mules, et Tinrent devant le palais, où ils descendirent: mais TOUS pouvez bien croire et sçavoir, qu'au passer que messire Jacques faisoit par les rues, en allant au palais, huis et fenêtres étoient parés et remplis d'hommes et de femmes, dames et damoiselles, lx)urgeoises etpucelies; pourre garder icelui messire Jacques et sa compagnie: et ne s'en doit on point émerveiller, car il étoit un des beaux jeunes dievaliers, qui ctoit régnant de son temps: et avec ce étoit richement paré et vêtu d'une robe moult ridie chargée d'orfèvrerie. Il étoit grand et droit, l)îcn£aiit et formé de tons membres^ bel viaire (viiage)et plaisant, doux , aimable et courtois; il portoit ckèred'homme hardi; nul rien n'avoitsur lui qui lui firt mal séant. Ceux qui le véoient passer, prenoient plaisir ft le regarder. De dames et de damoiselles bt volontiers vu; et assez est à croire qu'aucunes 01 y avoit, qui bien eussent voulu avoir changé knr mari pour l'avoir, si ainsi se eut pu faire

Ainsi chevaucha messire Jacques de Lalain POTÛladtédePampelune, jusquesà cequ'il vint (teraiit le palais , où il descendit. Puis lui, et ceux

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qui avec lui.étoient, vinrent dedans le palais, où ils trouvèrent le prince et la princesse, ensemble avec ^ux grand^ison de chevaliers et de dames, qui les accompagnoient 11 fit la révérence au prince et à la princesse qui lui dirent qu'il fut le très bien venu, lui et tous ceux de sa compagnie. « Messire Jacques, (ce dit le prince), vous viendrez ouïr la messe avec nous; puis, après la messe ouïe, nous parlerons à vous. » Lors messire Jacques répondit: « Monseigneur, votre bon plaisir soit fait^i » Le prince entra en sa chapelle; et la princesse, tenant messire Jacques de Lalain par la main, entra après: si ouïrent la messe ensemble. Puis, la messe dite et chantée, issirent hors de la chapelle et vinrent en une riche chambre, moult noblement tendue de tapisserie, où le prince et la princesse, les hauts barons, les seigneurs, et le conseil s'assirent: et pareillement, par le commandement du prince, s^assit messire Jacques de Lalain, au-dessus d'eux tous. Et après que chacun se fut assis, le chancelier de Navarre se leva sur pied; et par le commandement et ordonnance du prince, en commença à parler et dit: «Messire Jacques de Lalain, monseigneur le prince et madame la princesse vous font dire par moi que vous leur soyez le très bien venu. » Lors messire Jacques se leva et mit à un genouil; sien remercia le prince et la princesse.

Après le remerciment fait , le chanceher commença de parler et dit: « Messire Jacques de Lalain , il est venu à la connoissance de monseigneur le prince, et de nous tous qui ci sommes, que

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par un héraut d'armes nommé Luiembourg, a été publié en ce royaume, tant en la cour de monseigneur le prince comme autre part, un rôle en papier, où sont écrits vos chapitres et articles, tels que vous Youlez tenir, fournir et accomplir, en cas que vous trouverez chevaUer, ou noble homme de quatre cotés sans nul reproche, pourvu qu'il touche à l'emprise que nous vous voyons porter en votre bras dextre, laquelle emprise vous meut de grand courage. Parquoi tous princes sont tenus de vous avoir pour agréable, et de vous faire tel honneur comme à vous appartient Mais quant à présent > monseigneur le prince vous fait dire par moi, qu'il n'entend pas que nuls de la maison de Bourgogne et de Navarre, doiventfaire armes ensemble ni entreprise; et aussi monseigneur le roi de Navarre n'est pas averti de la cause de votre venue, car pour rien il ne le voudroit souffrir. Les alliances des deux maisons sont si grandes, que jamais n'est possible de les séparer d'amour et d'alliance: mais au plaisir de notre seigneur à toujours mais sera entretenue. Nonobstant, messire Jacques, vous pouvez assez croire et sçavoir, qu'en ce royaume il y a de bons et Taillants chevaliers; et qui volontiers, pour accroître leur honneur et bonne renommée, eussent touché à votre emprise, au cas que mon dit seigneur qui ci est l'eût voulu soufirir, pour vous ôler hors de cette peine: car très fort monseigneur leprinoe en a été requis; et en spécial du seigneur de Lusse et de plusieurs autres, qui à votre emprise eussent volontiers touché, si souffert leur eut

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été: mais monseigneur le prince, madame la pria» cesse, et toutes les dames et damoiselles tiennent bien pourj avoir touché de par les dits nobles hommes: et vous prie mon dit seigneur le prince, madame la princesse, et toutes les dites dames etda* moisiJles, que vous soyez content »

Âpres toutes ces paroles, et réponses faites parle chancellier, au commandement du prince de Navarre, messire Jacques de Lalain se leva et remercia le prince et la princesse de riionnear et courtoisie qu'ils lui faisoicnt,et dit: « Monseigneur le prince, jà à Dieu ne plaise, que je sois cause, ni fasse chose, parquoi Tamour et Palliance qui est entre vous et mon très redouté et souverain seigneur, âoit en rien enfreinte, ni amoindrie; car mieux aimerois de non avoir été né: mais vous sçavez que de tant que Thomme est en sa vigueur, tant doit-il quérir pour soi élever, en honneur et acquérir bonne renommée: toutes choses mondaines lui doivent être possibles à faire et achever de tout son pouvoir, afin de toujours soi élever et exaucer, et aussi que la maison d'oii il est issu en soit plus recommandée en tout honneur. »

Ainsi comme vous oyez, icelui messire Jacques de Lalain se devisoit au prince de Navarre, en la présence de la princesse, et de tous les barons, chevaliers, dames et damoiselles^ et autres nobles hommes illec(là) présens, qui moult volontiers rouïrent parler, et l'en louèrent tous et prisèrent, disant Tun à l'autre, qu'icelui messire Jacques se pouvoit faillir de parvenir, si Dieu le laissoit vivre,

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à un grand et haut honneur: car son commencement étoit le plus bel, qu^en leur temps avoient ouï parler. Après toutes ces devises, le prince et la princesse commandèrent aux barons et chevaliers, qu'il festoyassent et fissent bonne chère à messire Jacques et à ceux de sa compagnie, et que rien n'y fut épargné: laquelle chose fut fiite, comme le prince et la princesse Pavoient commandé; car tant grandement fut festoyé et conjoui, que plus on n'en pouvoit faire. Puis quand ce vint à Faprès dîner, il fut amené vers les dames, où éloient le prince et la princesse présents. Danses et ébattements s'encommencèrent par le palais; trompettes et menestreux y démenèrent grand'noise: puis les harpes, les guisternes (guitares), et psaltérions jouèrent tous de ce qu'ils sçavoient faire, tant que grand'mélodie etoit à les ouïr; chacun s'efforçoit de faire fête et joie. Et à bref raconter, long temps paravant on n'avoit ouï parler, que à un chevalier venu d'étrange terre, eut été fait si grand'bonneur et festc^ement, comme à ce jour il fut fait à mesure Jacques de Lalaiu et à ceux de sa compagnie; de laquelle chose il fut moult joyeux et content; et aussi furent tous ceux qui en sa compagnie étoient: car autant qu'ils séjournèrent à Pampelune, il n'échappa jour, que pareilUement ne fussent festoyés. Mais toutes fois l'on dit communément qu'il n'est fête nulle, tant soit grande en ce monde, qu'il ne convienne de laisser et chacun jour quérir son partL Messire Jacques de Lalain voyant qu'illec (là) ftéjourQerneluiétoit pas propice, vu qu'il netrouvoit

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nul qui osât toucher à son emprise, s'il ne vouloit offenser et aller à Pencontre du commandement du prince, lui qui désiroit de poursuivre sa quête et aller vers ]eroi deCastille, et autre part, par tous les royaumes, es quels par un héraut il avoit envoyé tous les chapitres servants à son emprise, et ainsi avoitfait sçavoir sa venue, vint devers le prince de Navarre et la princesse, eux requérir d'avoir congé et licence de soi partir, en leur remerciant des grand honneurs et bonne chère qui à lui et à ses gens avoient été faits de par eux, soi offrant que à toujours mais il étoit leur serviteur, et leur priant que pour tel le voulsissent (voulussent) tenir: car impossible lui seroit de leur pouvoir reudre cette courtoisie et honneur : disant qu'au plaisir de nôtre seigneur, que, lui retourné devers le duc de Bourgogne son souverain seigneur , il l'en remercieroit grandement»

Quand le prince et la princesse ouïrent messire Jacques de Lalain ainsi parler, et que sa volonté et intention étoit de soi partir, le prince le prit par la main et lui dit: « Messire Jacques, nous sçavons bien votre emprise et la volonté qu'avez de faire; nous ne vous voudrions destourber (troubler) ni empêcher votre allée: et si faire se pouvoit nous aimerions mieux votre séjour que votre département Mais puis qu'ainsi est que votre plaisir est tel, nous sommes coiilents, et prions Dieu qu'il vous veuille conduire. » Lors le prince le prit par l'une de ses mains, et la princesse par l'autre. Si baisa la princesse au départir, et aussi fit il toutes les dames et

damoiselles. Après le congé pris du prince et de la princesse» messire Jacques de Lalain retourna en son hôtel, accompagné de grand'foison de chevaliers et écuj^ers, desquels il fut conduit et mené jvsques en son hôtel. Puis assez tôt après que ceux qui avoient la conduite de sa dépense eurent compté à leur hôte , le maître-d'hôtel du prince deffendit à l'hôte et à l'hôtesse que rien ne fut pris, ni or, ni argent, de ce que léans messire Jacques de Lalain et ses gens avoient dépendu. Et par tous les lieux où il passa par le royaume de Navarre, il fut défrajé de tous points, et mêmement tous ceux qui avec lui étoient. Quand il fut prêt, il monta à cheval j si trouva devant son hôtel grand'foison de chevaliers et écujers, qui le convoyèrent assez grand' espace. Puis prirent congé de lui, et lui baillèrent gens pour le guider, jusques à ce qu'il fut issu du royaume de Navarre, et entré au royaume de Castille. Alors il donna congé aux guides qui l'a voient conduit et leur donna largement le vin, et tant qu'ils furent bien contents; de quoi à leur retour ils en remercièrent le prince et la princesse de Navarre.

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