CHAPITRE LXXVI
Les armes D*uif mommé Jean Pitois, a Iv^emcontrs'du-
DIT CHEVALIER DU PAS. Et COMMENT MESSIRE JàCQtES FIT SES ACTIOMS DE GRACE APRÈS AVOIR ACCOMPLI SES CHAPITRES.
[jE jeudi quinzième jour ensuivant d'icelui mois, un écujer nommé Jean Pitois ftt ses armes de hachis à rencontre du chevalier gardant le pas de la Fontaine des pleurs j auquel jour, à onze heures fut le dit chevalier du pas en son bateau, et passa la rivière, et entra dedans les lices en la forme et manière comme autrefois il avoit fait; et luiillcc(là) \enufitsa présenlalion devant le juge, puis entra en son pavillon pour soi armer. Et tantôt après \ipt Jean Pitois désarmé et vêtu d'une longue robe noire dedans les lices , et à Pentrée, reçut une verge d'or; puis passa outre et vint devant le juge lui faire sa présentation bien et notablement, et ce fîiit, entra en son pavillon pour soi armer; et cependant furent les haches portéi's devant le juge et vi-
sitées, puis furent les cris faits, avec les ordonnances et ccréraonies.
Quand les deux champions furent prêts, ilsissirent (sortirent) hors de leurs pavillons. Et étoit le chevalier du pas armé ainsi comme toujours avoit accoutumé, sans avoir harnas en sa jamhe dextre. Et celui Pitois avoit unharnas de tête qui n'étoit ni bassinet ni salade, mais étoit fait à la semblance, et manière d'un chapel de fer, forgé et approprié pour ce faire, et avoit une haute bavière, tellement que de son vîaire (visage), il n'apparoit que \fis yeux; et par dessus son harnas avoit vêtu sa cotte d'armes, lesquelles étoienl écartelléesjle premier quartier d'azur à une croix d'or ancrée, le second quartier losange d'or et d'azur. Il demanda et nombra soixante trois coups de hache. Eux deux se partirent de leurs pavillons et s'en vinrent joindre ensemble pour eux combattre droit devant le juge, et là se combattirent bien et vaillamment tous deux, et s'accomplirent leurs soixante trois coups de hache. Puis quand' ce vint envers la fin le chevalier du pas férit de la dague de dessous de sa hache sous l'œil du dit Pitois, et fut navré. Puis lot après si prirent les haches l'un deTautre, et ainsi qu'ils fenoient leurs dites haches,celui Pitoiscuida (crut) férir par trois fois de sa main atout (avec) le gantelet au visage du dît chevalier gardant le pas. Lorslejuge voyant les soixante trois toups bien accomplis, jeta le bâton et les fit venir devant lui. Et eux là venus, le chevalier du- ].as dit au dit Pitois et le nomma par son nom et lui dit: « Jean, je ne mepourois plus tenir de vous
<lireque c'est ti-op fait en commère, de combattre du gantelet, tant qu'on ait bâton en main, dont on se puit (puisse) aider. »
Lors le juge oyant leurs paroles, leur dit que leurs armes étoit accomplies tout au long bien et honorablement à Thonneur de tous deux, en leur priant qu'ils touchassent ensemble et fussent bons amis, laquelle chose ils firent Et puis le dit Pitois s'en alla en son pavillon soi désarmer, et le chevalier du pas demeura devant le juge, où grand nombre de nobles et gentils hommes étoîent, et aussi moult d'autre peuple jà assemblé, pour ce que ce furent toutes les dernières armes de celui pas ^"^ car le tempset espace que le noble chevalier gardant le pas de la Fontaine des pleurs, devoit être à celui lieu de Saint Laurent lez (près) Châlons, étoit expiré, et les jours qu'il y devoit être passés. Pour laquelle chose plusieurs chevaliers et écuyers et grand nombre de peuple étoient là assemblés, comme para vaut est dit, pour voir là manière' et comment le chevalier du pas prendroit congé de. son juge qui lui avoitété ordonné par son souverain seigneur le ducdeBourgongna Lors quand ce vint au congé prendre, le vertueux chevalier dit les paroles qui sensuivent: « Noble roi d^armesdela Toisod-d'Or, juge commis en cette partie de par mon très redouté et souverain seigneur, je me présente devant vous à cette fin que si aucune chose yaà parfaire touchant l'em-
(i) Les procès- verbaux de ces divers loumois sdnt foomis ptf Saint Remy qui était présent k tous exce[>té k ceux pendant seo ambassade en France. J. A. B.
prise de ce présent pas et le contenu de mes chapitres, qu'il vous plaise à le moi dire et ordonner: car je siusprêt, à Paide de Dieu, d'accomplir ce que je dois et suis tenu de faire.»
Alors le juge moult atlemprement (modestement) répondit et dit audit chevalier les paroles qui s'ensuivent* « Monseigneur , selon la déclaration de vos cliapitres, je ne sçais rien que de votre part ne soit accompli bien et honnorablement et clievaleureusement en toutes choses; et le temps qne deviez être, avez été à la merci Dieu, à votre très grand honneur, louange et bonne renommée. » Et lors après ces paroles, Toison-d'Or, qiii comme dit est, en cete chose avoit été son jiige, lui dit de rechef ces paroles": « Monseigneur , je vous mercie très humblement , et aussi pareillement tous les nobles hommes, qui ont feit armes à Feucontre de vous, du grand honneur que vous m'avez fait, en priant à tous présents et absents, qu'il vous plaise à suppléer à mon petit et rade entendement, et prendre en gré le service que je vous ai sçu et pu faire : car véritablement , s'il y à eu faute, ce n'a pas été par malice, mais par ignorance. » Et lors, icelles paroles dites, le gentil chevalier s'en alla en son pavillon soi désarmer, comme toujours avoit fait; puis s'en alla en l'église des Carmes remercier notre benoît créateur et sa douce mère. Et alors que le bon chevalier se fut parti et qu'il eut parlé à Toison-d'Or, vint devers lui un notable et sage docteur en médecine; natif du royaume de Sicile, nommé maître Gonçale; et avoit après lui
u;» CHRONIQUE DU BON CHEVALIER
un yalet, lequel tenoit une moult belle et riche robe de drap d'or, longue et fournée de martres, et dit parlant à Toison-d'Or: « Noble roi d'armes de la Toison-d'Or, la dame de la Fontaine d^js plears vous ^envoie cette robe, en vous priant qu'il vous plaise à la porter pour l'amour d'elle, en vous merciant de la peipe qu'avez eue en son service, s Lors le roi d'armes de la Toison-d'Or prit cette robe, en remerciant la dame de la fontaine des pleurs; si la vêtit, et alla à un très beau souper que fit le chevalier du pas en ce même jo«r, auquel il avoit fait prier les nobles chevaliers et écuyers, lesquels avoient f^it armes à l'encontre de lui^ et grand nombre d'autres gens. Et fut celui souper fait en l'hôtel dé l'évêque de Châlons; et la fut là viande assise (placée) en manière de banquet très plantureux, et grand' foison de viandes de plusieurs et diverses manières ; et là eut un entremets assis sur une table d'euviron huit pieds de long, et environ de six à sept pieds de large, 1^ où à l'un des côtés étoit la ville de Châlons pourtraite (peinte) et élevée; et voyoit on les églises, le beffroi où ctoit l'horologe, les maisons, la muraille, la tour sur le pont qui va de Châlons à Saint Laurent, où la Saône passe dessous , et droit au bout de celui pont étoit le pavillon tendu, de telle couleur et façon comme étoit le pavillon du chevalier qui avoit gardé le pas de la Fontaine des pleurs; et au dehors de celui pavillon étoit la dame de la fontainedes pleurs droite et élevée, et aussi étoient tous les personnages de celui cntremeLs, et toutes les choses
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qui y étoient, et étolt cette daine vêtue et habillée de corps, de cheveux et de tête, coiQme elle a voit été dedans le pavillon. Et assez près d'elle étoit la licorne portant les troiâ targes, laquelle Char rolois le héraut tenoit, et Pimage de la Vierge Marie étoit eticore dedans le dit pavillon. Si alla le gentil chevalier qui a voit été garde de la Fontaine des pleurs, la saluer moult humblement^ en lui disant une oraison telle qui s'ensuit
Toi élevée pour Thonneur de la terre Hère de Dieu, qui le vrai fruit portas,* Au pavillon te viens iey requerre.
On payement par un an fait tu m as»
Sonbs la fiance hardement nie donnas De fonder cy mon pas en ceste place.
Or est parfaict^ si en viens rendre grâce.
Après que le chevalier eut fait son oraison à la ^orieuse vierge Marie, il alla à la dame et lui dit ainsi
Dame, où j*ay tout mon recours.
Toison -d'Or le noble roi d*armes.
Tient pour accomplies les armes De la Fontaine des plours.
La réponse que fit la dame au chevalier étoit telle.
Puis que cW de Dieu le plaisir, Bien le devons regracier-.
Si allons la croix adorer.
Où il voulut pour nous mourir.
Mais avant ce que le chevalier, et la dame allassent adorer la croix, la vierge Marie issit (sortit) do dit pavillon en longue robe de drap de soie,ses cheveux épars sur ses épaules, et s'en aHa devant lacroii où elle fit son oraison, telle que ci après s'ensuit
0 digne crucifix Jésus, Mon fils, mon père et mon seigneur.
Pour ceux qui sont au pas venus.
Viens regracier ta valeur, Sauvé as santé et Thonneur', Par ta provision commise.
Chacun d'eux a parfait s'emprise.
Après que la vierge Marie eut fait son oraison, la dame fit la siennne en disant ainsi.
Vraye croix, payement du monde, Ombre de salut et de joye, Fondement de la foi parfonde.
Sentier de Paradis, et voye, A toi me rends, où que je soye, Toi merciant le bien entier, Que fait as à ce chevalier.
Oraison du chevalier.
0 croix, rachat de humain genre.
Confusion des morts en vie, Souffre que t'amour en moi germe Plus en plus forl,jc t'eo supplie.
Car on ta grâce départie, Ma vigueur prend plus nourriture, Qn en tout le pouvoir de nature.
MESSIRE JACQtJES DE LALMN. ^75
De Fautre coté de l'entremets étoit pourtraite (représentée) et élevée la dite ville de Saint Laurent et les lices de l'entrée du pont, qui alloit de Saint Laurent à SainlMareeau;et étmt la dame de la Fontaine despleurs montée à cheval accompagnée de trois femmes atournées de hauts atours à la guise de France, et plusieurs de ses bagues, de malles etdebahus, lesquels étoient passés outre le pont; et auprès de la dame étoit le héraut Charrolois, menant la licorne, laquelle portoit les trois targes^ comme dessus avez ouï, et s'en alloit avec la dame. Et ainsi ^uela haquenée, sur laquelle la dame étoit, avoitle premier pied sur le pont, le chevalier gardant le pas vint au devant de la dame en lui disant les pa» rôles qui s'ensuivent.
Ma dame, vers vous viens sçavoir. Si plus ne voulez commander, Car ai Dieu plaît, pour l'achever Je me mettrai eu mon devoir.
La réponse que fit la dame au chevalier.
Plus ne veux, quant est à ce fait, Mais qu'à vos compag;uons allez, Et humblement les nierciez, P'honneur que chacun vous a fait.
Après ces paroles dites, le chevalier du paf se trouva es lices, qui moult étoient belles et bien faites: car au milieu des lices étoit la maison du juga et lui dedans, et l'un des bouts des lices avoit autant
de pavillons tendus qu'il y avoit eu de nobles hommes qui y firent armes» lesquels étoient armés et vêtus de cottes d'armes devises, et couleurs, et étoient aussi armés de tels harnas de tête qu'ils a voient eu à faire leur dites armes, chacun tenant hache en la main ; et derrière leurs pavillons étoient leurs chevaux , couverts de telles couvertures qu'ils a voient eu à faire leurs dites armes, fut d'armures, ou de devises. Et ceux qui avoient fait armes à i^ val, avoient auprès de leurs chevaux un serviteur tenant lance, et celui qui avoit fait armes de hache, et d'épée, avoit avec sa hache, son épée ceinte Puis y avoit à l'autre bout des lices deux pavillons, des couleurs que le chevalier gardant le pas avoit eues, et auprès des dits pavillons avoit un cheval qu'uo serviteur tenoit, et une lance. Et au milieu des lices étoit le chevalier du pas ens tels harnas et habillements que toujours avoit eus à faire ses dites armes de pied, son épée ceinte et sa hache en sa main, et parla à tous ses compagnons dessus dits en leur disant ce qui s'ensuit.
Vous mes compagnons et seigneurs.
Tant humblement que le puis faire, Je vous mercie deVhouneur, Que m'avez fait par votre aflaire, Guerrcdon ne vous puis je faire, Fors qu'un chevalier me tenez, Sur qui commandement avez.