CHAPITRE LXXIX
Comment après ce que mbssire Jacques de Làlaih eut
ACHEVÉ et fourni SON PAS DE LA FONTAINE DES PLEURS,
ALLA A Rome et a Naples devers le roi d'Arra-
GOH, ou IL trouva LE DUC DE ClÈVES QUI RETOUR-
NOiT DE Jérusalem: comme il fut élu frère de l'ordre DE LA Toison d'or, et après fut envoyé b5
AMBASSADE EN ItALIE.
Apkès celui banquet où les lettres de la dame des pleurs furent lues, comme dessus ai touché, messire Jacques de Lalain prit son chemin pour aller aux pardons de la sainte cité de Rome, et après ce que
par grandMévotion il eut été au dit lieu deRome« et Eût et achevé, comme bon pèlerin est tenu d« faire, toutes ses dévotions et pèlerinages en cette sainte cité, se prépara et ordonna soi partir pour aller en la âté de Naples» là où étoit et se tenoit à séjour le très excellent et victorieux prince Alphonse roi d'Arragon, qui moult grand honneur lui fit: mais pour les alliances et amour fraternelle qui étoit entre lui et le duc de Bourgogne, ne voulut soufirir à messire Jacques de Lalain porter son emprise, telle que es autres royaumes il avoit porté, ni il ne voulut que nul hmnme de sa cour, ni de ses royaumes et seigneuries fissent armes contre lui. Or avint si bien, qu^à celui jour que messire Jacques de Lalain arriva en h cour du roi d'Arragon, trouva le noble duc de Clèves là nouvellement arrivé, et venoit du saint sépulcre de Jérusalem, qui fut à celui messire Jacques, l'une des plus grands joies qu'à son semblant jamais lui pouvoit avenir. Et la cause si étoit, pour ce que dès le temps de son enfance avoit été toujours nourri avec lui à la cour du duc de Bourgogne, qui étoit oncle au duc de Clèves, et duquel celui messire Jacques étoit moult privé et accoint, autant ou plus comme s'il eût été son frère: car toujours étoit vêtu et habillé de robes semblables en toutes guises et façons qu'il venoit au plaisir au duc de Qèves, pour la grand^ amour qu'icelui duc lui vouloit
La joie et grand' amour qui étoit entre eux de long temps, fut lors doublée et renouvelée Le roi d'Arragon moull joyeux de la venue du duc de
aSi CHRONIQUE BU BON GHEVALtOEt
Cièves et aussi de celle de messire Jacques de La-^ lain auquel il véoit le duc de Cièves faire si gran-^ des reconnoisaances 9 fit grand' recueillette (accueil),, et bonne chère à messire Jacques de Lalain , duquel si grand' renommée couroit par tous royaumes et pnK yinces; il festoya celui duc de Cièves, et le dit mes* sire Jacques si grandement et honorablement, comme à moi auteur de ce livre à été dit, qa'il n!€D pouvoit plus faire à prince nul tant lui fût prochain. Si des fêtes et des honneurs qui faites furent par le roi d'Arragon au duc de Cièves et à messire Jacquesde Lalain vous voulois raconter, j'aurois assez à faire : mais de ce me passerai en bref.
Quand le duc de Cièves et messire Jacques de Lalain, eurent là été une espace, ils prirent congé du roi, lequel leur fit de beaux dons dont ils le re* mercièrent moult grandement. Et lors s'en partirent, et s'en vinrent chevauchant, le duc de Qèves tout au long des Italies, et messire Jacques de Lalain avec lui toujours portant son emprise, mais oncques au passer qu^il fit, ne trouva homme qui y touchât. Si chevauchèrent et passèrent outre traversant par la Lonibardie, Savoie, et Bourgogne; pub entrèrent au pays de Hainaut, qui étoit lors Tan cinquante et un. Le duc de Cièves s'en alla en son pays, et messire Jacques, ayant pris congé de lui, s'en vint tout droit à Mons à la cour du duc son souverain seigneur, où jà avoit grand' espace qu'il n'y avoit etc. Si est à croire et sçavoir que le duc son souverain seigneur fut moult joyeux , et le reçut en grand' revtrence et honneur , et aussi
MESSUŒ JACQUES DE LALAIN. !i83
firent tous les princes, comtes et barons de la cour du duc, qui lors tenoit la fête et solemnité en sa bonne ville de Mons de son ordre de la Toison^ d'or, où moi auteur de ce livre étois, et tout au long vis les cérémonies et solennités qui s'y firent: A laquelle solennité et fête, par grandMelibération de conseil ce gentil chevalier messire Jacques de Lalain fut élu à être frère et compagnon dMcelui ordre de la Toison d'or: car à la vérité dire, il étoit digne de parvenir à cette haute honneur. Puis après cette fête passée, avatit ce que les frères et chevaliers de Pordre s'en partissent de là, plusieurs gran» des matières furent traitées et pour parlées devant le duc chef de l'ordre, et les chevaliers frères et compagnons du dit ordre, et fut déhbéré d'envoyer une grande et notable ambassade par devers notre Saint Père le Pape pour avoir avis et regard de pourvoir à l'encontre des entreprises de Mahomet ^'\ grand empereur de Turquie, afin d'jr pourvoir de temps et heure. Si y furent envoyés pour cette ambassade fournir^ en chef de l'ambassade messire Jean de Croy seigneur de Chimay, messire Jacques de Lalain et Toison d'Or. Et avec eux un noble abbé et grand clerc docteur en théologie. Auquel lieu de Rome, besognèrent sur les hautes et grandes matières pourquoi ils étoient venus. De là ayant pris congé au père saint, ilg s'en retournèrent et vinrent de Rome par devers le roi d'Arragon, où ils dirent et proposèrent la chose
(i) Mahomet H. J. A. D.
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pourquoi ils étoient venus devers sa haute majesté: si furent reçus et festoyés du roi d'Arragon eo grand honneur et révérence pour l'amour du duc de Bourgogne et d'eux qu'il véoit être de grand' recommendation. Puis de là sc^ partirent, et chevauchèrent tant par leurs journées, qu'ils passèrent les Italies, Lombardie, Savoie, et BourgogniB, et vinrent devers le roi de France. Es quelles grandes ambassades et voyages messire Jacques deLalain se gouverna si grandement et si honorablement, qu'il j acquit grand honneur et louange: car véritablement tout honneur lui étoit dû sur tous chevaliers, sans en nul blâmer, que jamais visse ni coonusse. Eux là venus devers le roi de France » (urent reçus et conjouis, mais la cause pourquoi il étoieot là venus, le roi s'en passa assez légèrement, et ne séjournèrent guère de jours: si s'en partirent et firent telle diligence, qu'en assez briefs jours ils trouvèrent le duc de Bourgogne en sa bonne ville de Bruxelles^ et là en présence de lui et de son fils le comte de Charrolois et de son grand conseil, ils racontèrent et dirent la réponse du père Saint, du roi d'Arragon et aussi de ce qu'ils avoient trouvé au roi de France. Parquôi le duc fut assez content, et lui furent les très bien venus iceux ses ambassadeurs, et aussi furent-ils du comte de Charrolois son fils et des seigneurs et barons de la cour du duc.