‹ Chronique de J. de Lalain (volume 3)Chapitre 25 sur 110 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Comment jAcQUiHr de LaIain s'apprêta, etvimt passer

DEVANT LES HOURTS DES DAMES, ACCOMPAGNÉ DES COM- TES DU Maine et de Saint-Pol.

Quand les chevaliers, et écuyers de l'hôtel du roi virent le jour approcher que les joutes se dévoient

faire, chacun en droit soi se pourvut et apprêta de timtjce que mestier (besoin) leur fut, comme raison étoit. Car si adonc vous eussiez été à Nancy, vous y eussiez vu et ouï si grand bruit et telle noise des armoyeurs, selliers, maréchaux, qui ferroient lances et destriers, et le henissement des chevaux, qu'il sembloit être un ost, et qu'on se combattît Fun contre Taulre. François, Champenois, et autres nations s'efTorçoient chacun à son pouvoir d'y être le mieux en j^int. Bien se vantoient les aucuns de mettre peine de bouter hors des lices Jacquet de Lalain, lequel aucuns François disoient que ce lui procédidl d'un grand orgueil et présomption d'avoir empris un si haut fait, comme de vouloir attendre et fournir tous ceux qui venir y voudroient, quatre jours durant, et les fournir chacun de trois lances rompues.

Or vint le jour, qui moult étoit désiré de Jacquet de Lalain, que sur toutes choses il avoit mis peine et fait grande diligence que ses besognes fussent prêtes, comme elles furent: car il ayoit gens, nobles hommes et serviteurs, experts et «sites à ce sçavoir faire. Si se fit armer et ordonner, son destrier rouan (bai) fut tiré hors de l'étable tout housse d'orfèvrerie moult riche. Et quant e&\ de son heaume, il avoit au-dessus une très riche guimple, toute bordée et garnie de perles, à frangeas d'or battants jusques en terre, laquelle lui avoit été envoyée par l'une des deux dames. Et dessus sofi senestre (gauche) br^, avoit une moult riche manche, où par-dessus avoit ^rs^nd' foison de perles et pierre^

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que la seconde dame lui avoit envoyé, par un sien message secret. Certes, quand il fut monté son destrier, armé et habillé ainsi comme vous oyez, il res* sembloit bien homme de haut affaire, à voir et are-* garder ses manières et contenances. Ceux qui là étoient ne se pouvoient saouler de le garder, pour le plaisir qu'ils y prenoient.

Si vint l'heure qu'il fût temps de partir ;et lui fut signifié qu'il dût venir; car c'étoit celui qui devoit tenir le pas; et que les rois et les reine%de France et de Sicile, et les hautes princesses, dames et damoi^ selles étoient déjà toutes montées sur les heurts. (échafauds) Jacquet deLalain, àqui il tardait moult de partir, n'a ttendoit fors la venue de messeigneurs les comtes du Maine et de Saint-Pol, lesquels, le 'soir devant, lui avoient promis de l'accompagner et servir de ses trois premières lances, comme ils firent: car incontinent, sachant Jacquet de Lalain être prêt, se partirent de leurs logis et vinrent par devers lui, où ils le trouvèrent monté sur son destrier et appareilla pour partir. Si le saluèrent en souriant. Lors tronipettes,^ clairons et ménestrels commencé* rent à sonner et démener si grand bruit qu'à les ouir étoit grand'mélodie: et ainsi adextré (soutenu) des deux comtes du Maine et de Saint-Pol, se partit grandement accompagné de chevaliers et d'écuyers; et s'en vinrent en la place où les joutes se dévoient faire. Puis quand là fut venu, il vint passer devant les hourts.%i salua le roi, et toutes les dames dont il fut moult regardé, en spécial des deux«dames, dont il étoit moult airaé^ et si ne sça voient rien l'une de

MESSIRE J k CQUES DE L ALAIN. 6 1

l'autre, car il n'y avoit celle des deux, qui ne cuidât (crût) être seule la mieux aimée. Si s'ébahirent assez, quand elles virent la guimple et la manche qu'il portoit sur ]el)ras senestre; dont toutes deux furent en souci et en mélancolie: mais sans en montrer quelque semblant, s'en commencèrent à deviser entre elles de plusieurs choses touchant la fête et joutes à venir,* sans en rien toucher, ni parler de Jacquet de Lalain, excepté la première dame qui dit: «Gertes, il m'est avis que ce jeune écuyerjqui a empris d'achever et venir au-dessus de cette haute emprise, est bien taillé de aujourd'hui avoir assez à souffrir, vu la grande jeunesse en quoi il est; et me semble qu'il y a peu pensé, vu et comme je crois' qu'ils çait, qu'aujourd'hui en la cour du roi se trou* véront grand'foison de chevaliers et barons et gens de bfiûte emprise, qui tous sont désirants, chacun en droit soi, eux efforcer et mettre peine à le fournir et mettre hors des lices. »

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