JOUTE
OuAND les cheyalieris et écuyers de dehors sçurent et furent avertis que Jacquet de Lalain étoit sur les rangs, prêt et appareillé de fournir son emprise, lors de tous cotés en commencèrent à venir, en démenant si gfand bruit, que par toute la ville on n'j eût ouï Dieu tonner, des trompettes, clairons et ménestrels, qui faisoient si grand' mélodie, que plaisir étoit de les ouir. Puis quand celui qui ordonné étoit de faire ses premières courses, fut entré dedans le parc, et eut salué le roi et les dames, il tira vers le côté où il devoit être, la lance sur la cui^e, prêt pour courre. Jacquet de Lalain, sans plus faire se* jour, "baissa sa lance etférit le destrier rouan (bai) de Féperonjlequel, comme un foudre, accourut par telle force, que les deux vassaux (bravesj rompirent leurs lances par telle vertu que les éclats en volèrent pardessus leshourts(échafauds) desdames, dontdecette course furent tous deux moult fort prisés et loués. Puis quand chacun d'eux eut fait son poindre, de rechef baissèrent leurs lances, dont ils s'acconsajrvirent (atteignirent) par si grand'roideur que celui de dehors rompit sa lance: mais Jacquet de Lalain, qui au-dessus de tons connoissoit le métier d(S3
raies, lui assit sa lance droit au milieu de Pécu ; 'uisse heurtèrent si fort Pun contre Tautre^que ^acquêt de Lalain homme et cheval porta par terre , i très rudement que le destrier et Phomme qui lessus étoit furent tout étourdis. Jacquet de Lalain lassa outre pour parfournir son poindre. Lors de ous cotés accoururent gens pour relever le chevaier qui étoit cheu (tombé), lequel à (avec) bien (rand'peine fut ramené en son hôtel: car au cheoir |u'il fit, il fut blessé environ le genouil : parqucâ mpossible lui fut de parfournir ses courses.
Alors cette joute passée, se mit un autre chevalier sur les rangs; lequel voyant Jacquet de Lalain être prêt, baissa sa lance, et, autant que :l^evalpeut courre, le laissa aller ;et d^autre part Jacquet de Lalain férit le bon destrier rouan (bai) de ^éperon, qui alloit courant de si gra^d' force, que la terre bat quoi il marchoit alloit tout tombissant Si s'acconsuivirent tous deux es lumières des heaumes, el n^j eut celui d'eux, qui ne rompît sa lance, tant furent les coups grands et démesurés: mais le coup que Jacquet de Lalain bailla au François fut si merveilleux, que nettement, sans quelque bléssiu^, il lui ôta et porta le heaume dehors la tête; et làdémeura à chef nud devant lehourt(échafiaud)des daiiies,moult ébahi, comme celui qui à grande peine sçavoit que lui étoit avenu. De ce coup Jacquet de Lalain acquit un si grand bruit, que par tout, hérauts; poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient Lalain! à haute voix, dont les rois de France et de Sicile, les reines, princesses et dames
GCy CHRONIQUE DU BON CHEVALIER
]e commencèrent à louer et priser, en eux émerveillants, vu sa grande jeunesse, comme il avoit pu durer à deux si vaillants hommes, et les avoit pu souffrir^ et sembloit chose incroyable, qui ne Peut viie. Là en y eut plusieurs des jouteurs attendants à leur tour, qui pensèrent bien d'eux mettre en peine de venger leurs compagnons: mais on dit communément, tel cuide (croit) venger sa honte qui l'accroît ^ laquelle chose avint ainsi à aucuns, comme ci après pourrez ouïr.
Après ce que les deux chevaliers eurent accompli et fait leurs courses à l'encontre de Jacquet de Lalain, c'est à sçavoir le premier, qui fut porté par terre; et le second, auquel le heaume fut ôté, et porté hors du chef toute lourdi, que oncques depuis ne Qt chose dequoi on doive tenir guères de compte; et pourtant en breef me passe d'en plus écrire, car il convient donner lieu à ceux auxquels il est raison de le faire. Mais un peu parlerons de Jacquet de Lalain, qui s'apprêtoit fort pour fournir un chevalier d'Auvergne, lequel à ce jour on tenoit et disoit être l'un des plus forts et âpres chevaliers que pour lors on sçut trouver. Lors les comtes du Maine et de Saint Pol s'approchèrent de Jacquet de Lalain tout en souriant et lui dirent: « Jacquet, mon ami, or apperra maintenant comment vous vous porterez; votre commencement à été bel; Dieu vous
doit cet honneur de mieux en mieux persévérer. »
«Mes seigneurs, répondit Jacquet de Lalain, je vous en remercie. Au bon vouloir que j'ai, parmi la grâce de Dieu, j'ai aujourd'hui intention que votre hon-
neur et le mien y sera bien gardés, y» Alors le comte de Saint Pol prit la lance; si la bailla à Jacquet: si la coucha, en férant le bon rouan (bai) de Téperon; et d'autre part le chevalier auvergnoislui vint comme tempête la lance baissée ; si s'entreférirent eux deux sur les écus, par telle force, que jusques aux poings ils froissèrent leurs lances; et tant, que les éclats Tolèrent contreniont. Puis passèrent outre pour parfournir leur poindre; puis reprirent nouvelles lances, eux affichants sur leurs étriers,et baissèrent leurs lances; si s'acconsuivirent (atteignirent) sur et à l'endroit des lumières de leurs heaumes, qu'ils les firent étincéler; si les rompirent et mirent par tronçons; et furent les coups si pesants, qu'il n'jeut celui des deux à qui la vue ne troublât; nonobstant, s'en passèrent outre pour parfournir leur poindre. Et lors de toutes parts trompettes démenèrent grand' uoise pour rébaudir et éjouir la fête. De cette course les deux vassaux furent moult loués et prisés des rois, reines, et dames, et de tous ceux 'qui à ce jour les regardoient, disants qu'oncques mais en leur vivant plus dures joutes n'avoient vues. Puis quand les deux jouteurs furent chacun en leur lieu, ils s'arrêtèrent un peu, chacun d'eux regardant son compagnon.
Or vint la tierce course et la dernière. Lors le comte Louis de Saint Pol s'approcha de Jacquet de Lalain, et lui dit: « Mon ami, je te prie qu'à cette dernière course tu veuilles montrer si Hainuiérs sçavent rien à la joute. » — «Monseigneur, répondit Jacquet, on verra à ce coup à qui Dieu en donnera
le meilleur. Tant tju^est àmoi, je m'y emploierai de tout ce qu'il me sera possible. » Après ces paroles, sans plus guère tarder ni faire séjour, Jacquet de* manda sa lance; elle lui fut baillée, et d'autre part le chevalier auvergnois prit la sienne; et laissèrent courre les destriers, tellement qu'à les voir venir pour aborder ensemble il sembloit que la terre et k sablon surquoi ils mar choient dût effondrer desous leurs pieds. Si s'entreren contrèrent de leurs lances qui étoient fortes et roides, deux si horrK blés et merveilleux coups, que ceux qui les regardoient avoient peur et hide (crainte) qu'ils ne s^eiitr'occissen t. Le chevalier auvergnois férit Jacquet de Lalain an milieu de l'écu et rompit sa lance; et Jac> quet, qui de toute sa force et science avoit mis peine de bien asseoir çon coup,iattaindit (atteignit) le chevalier droit en ia lumière du heaume, un coup si démesuré, que le feu en saillit par étincelles, et fitployer le chevalier jusques à la croupe de son destrier, si étourdi du grand coup qu'il avoit reçu, que si tôt on n'j fut accouru pour le soutenir , il fut tombé sur le sablon; mais nonpourtant (néanmoins) l'on con* vint mener en son hôtel;et fut l'espace d'une heure, avant qu'il put être revenu en sa mémoire, et ciiidoient (croyoient) les aucuns, que jamais n'y dut retourner. Il avoit reçu si^and coup, que par la bouche,par le nez et par les oreilles il jetoit le clair saB|^ Or lairons de parler de lui, et retcuirnerons à Jacquet de Lalain^ auquel il déplaisoit fort do chevalier qui ainsi s'ea étoit parti: mais quand il ouït dire qu'il n'a voit mal, fors que de ce qu'il étoit
étonné, il le passa plus légèrement, et se remit en son fftng, attendant la venue d^un autre chevalier, lequdl s'apprétoit pour faire ses courses. Lors Jacquet de Lalain le voyant prêt, dematida sa lance ^ si lui fut baillée, et laissèrent chevaux aller tant qu'ils purent courre. Si s'acconsuivirent (atteignii*ent) de leurs lances qui ëtoient fortes et roides , pardessus les écus, de telle fierté, qiie les lances des dbwuc joûtemrs rompirent en pièces: puis passèrent iftitre, et se mirent en ordre pour faire la seconde icourse, et lai^rent les destriers aller, lances baissées et sans barguigner se férirent etattaindirent sur les écus, que force fut au chevalier de dehors de soi ployer jusques sur la croupe de son desti*ier. Il se releva, et passèrent outre pour par fournir leur poindre, et revinrent à la tierce course; si s'atdgnîrent par telle force, que le chevalier rompit sa lamce par tronçons, et Jaa|iiet 4^ Lalain^qui Favoit avisé à son venir, Passéua en la lumière du heaume par telle force et vertu, qu'au bout de sa lance il emporta le heaume du chevalier plus de oSatre toises loin. Le chevalier se voyant tout désainilé, la tétç nue, prit son regard vers le hourt (échaffaud) des dames, hors de toutes parts on en commençade rire, et trompettes à sonner; homufa^ hérauts, et poursuivants de crier Lalain! que merveille étoit à les ouïr. Tant deméiioient ^nd bruitdessus les hourts, et par tous les rwgs, qu'on n'y eut ouï paroles , q^fi toutes ne fussent à la louange, et gloire de Jacquet de Lalain: raémement les dsunes qui étoient sur les hourts ( échafauds ) en tenoient leur parlement.
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Si pouvez croire que lés deux daines, dont par cidevant avons fait mention, étoient joyeuses et envoisies (égayées): car il n'y avoit celle des deux, qui bien ne cuidât êtreseu le la mieux aimée. Nonobstant ce, si étoit la première dame un peu en suspidon (soupçon) de la seconde, à laquelle elle véoit faire une joie si grande, que plus n'en eut sçufairejet avec ce véoit que toujours icelle seconde dame avoit son seul regard sur Jacquet de Lalain , qui à cette heure mettoit toute son étude de vouloiïr acquérir los et bonne rénommée, commue il fit à ce jour, au* quel il fit merveilles: car si de tous ceux, auxquels il eut à besogner à ce jour, je vous voulois dire, ou raconter comment chacun en droit soi y besogna, trop pourrois ennuieraux lisants et écoutants et pourtant m'en passerai à cette fois: mais tant vous osé-je bien dire pour vérité, que s'il avoit bien besogné au commencement, il continua jusques à la fin. Parquoi tous les princes, chevaliers, écuy ers, princesses , dames et damoiselles s'ébahirent et émerveillèrent comment le corps d'un si jeune homme, qui encore à ce jour n'avoit que vingt-deux ans d'âge, avoit puce souffrir, ni endurer: car il avoit eu pour ce jour affaire à une partie des plus puissants, et renommés nobles hommes, qui fussent en l'hôtel du roi. Et jugèrent et dirent les princes, que s'il continuoit, ou pouvoit vivre jusques à ce qu'il vîtit en âge d'homme, il passyoit tous ceux de son temps; et que bien étoit heureuse la maison d'où il étoit issu, et que faillir ne pouvoit de parvenir à la haute vertu de prouesse et bonne renom^
MESSiRE JACQUES DE LALAIN. 7 1
mée. Ainsi comme vous me oyez contre se contenoient etcontinuoientles paroles etdevises par la ville de Nancy de Jacquet de Laiaia, qui encore étoit sur les rangs, attei^daut si pour celui jour il y viendroit homme qui à lui voulsist joû 1er : mais pour l'heure il étoit assez tard, si s'en tint atant (alors). Puis quand il vit que nul ne s'avançoit pour y venir, les comtes du Maine et de Saint Pol lui dirent qu'assez en avoît fait, et qu'heure étoit de soi partir; laquelle chose il (It.
Si se fit désarmer de son heaume, et se partit, et vint passer devant les hourls, en saluant les rois, reines, princes et princesses, dames, et damoiseiles,, qui au passer, moult courtoisement lui rendirent son salut. Si pouvez croire et sça voir que de .plusieurs il fui volontiers vu, et fort jalousé d'aucunes^ qui n'éloit pas de merveilles: car de plus bel jeune écuyer pour lors on n'eut sçu querre, ni trouver j. avec la beauté, qui en lui étoit, il étoit hlimble, courtois et débonnaire. Si esit à croire pour certain, que la belle doctrine que par messire Guillaume de Lalain sou père lui a voit été faite à son département, quand premièrement il alla à la cour du bon duc Philippe de Bourgogne, il l'avoit bien retenue: car depuis son trépas j'ai ouï dire à noble homme et de bonne créance, que jamais ne se fut allé coucher sans soi avoir confessé, pourtant qu'il s'eut senti être en péché mortel; parquoi on .pouvoit croire pour certain, qu'il ne pouyoit .faillir de parvenir au don de vertu, de prouesse et de bonne renommée, pour à laquelle parvenir toute sh
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vie il contendit y ainsi comme ci après plus au long vous pourrez ouïr*