CHAPITRE LXXXVIL
Des grands vantises que firent les Gantois quand
ILS FURENT RENTRÉS DEDANS LA VILLE DE GaND^ ET DE LA COURSE QUI FUT FAITE DEVANT OuREMARE, OU MES-
siRE Jacques de Lalain fit moult grands vaillances ET belles APERTIâES D^ARMES .
Ok convient parler delà vantise que firent le lendemain les dits Gantois en la ville de Gand: car ils dirent à ceux de la ville qu'ils a voient tué au village de Locre environ de deux à trois cents des gens du duc de Bourgogne, de quoi il n'étoit rien : car la vérité est qu'il n'en mourut , fors ce que dessus est dit Sine demeura guères, après cette besogne faite r^t accomplie, que le duc de Bourgogne tint conseil en sa bonne ville de Tenremonde, où furent à ce jour le comte de Saint-Pol, le seigneur de Croy, le seigneur de Gréquy,.messire Jean de Groy , le seigneur de Montagu, le seigneur de Lannoy , le seigneur de Humières, le seigneur de Ternant, et le seigneur de Pissy. Et là fut avisé, après plusieurs choses pourparlées et débat ues, qu'on iroit assaillir un fort boulevard que les Gantois tenoient, environ le mi-heroin de Tenremonde et de Gand, assez près d'un village nommé Ouremare. Si fut conclu et ordonné que le seigneur de Groy iroit, et auroit la garde de l'étendard du duc de Bourgogne et la charge des gens de sa cour, et fe-
roit Tavant -garde; et messire Jacques de Lalain auroit la charge des coureurs, accompagné de messire Antoine de Yaudré, et de messire Guillaume son frère, du seigneur d'Aumont et de messire François TArragonnois; et avoit celui messire Jacques environ vingt-cinq lances et qualre-vingts archers. Un gentilhomme de Bourgogne nommé Antoine de l'Aviron avoil la charge des avant-<;oureurs atout (avec) sept ou huit lances. Si étoit celui Antoine de l'Aviron devant messire Jacques de Lalain. Et après messire Jacques alloit messire Davîot dePoix, gouverneur et maître de l'artillerie du duc de Bourgogne, et menoit les manouyrîers et gens de pied, lesquels portoient coignées, serpes, scies et louches (bêches), pour couper barrières, remplir fossés .et refaire chemins par tout là où il étoit de besoin. Après messire Daviotde Poix , alloient le seigneur de Lannoy et le seigneur de Bausegnies, lesquels menoient et conduisoient environ cent combattants pour soutenir et renforcer le dit messire Jacques, si affaire en avoit. Après le seigneur de Lannoy, alloit le seigneur de Créquy, et avec lui le seigneur deContay et Morlet de Renty, lesquels conduisoient les archers de la garde du duc: et après le seigneur de Créquy , étoit le seigneur de Croy, atout favec) l'étendard du duc de Bourgogne, et là étoient accompagnants icelui étendart Adolphe monseigneur de Clèves, monseigneur le bâtard de Bourgogne, monseigneur deMontagu,leseigneurd'Arcy,le seigneur de Ternant,le seigneur de Bersé, le seigneur de Pernes, Philippe de Bergues et grand nombre
d^autres chevaliers et ccujers. Après celui seigneur de Croy venoit le comte de Saint-Pol, le seigneur de Tiennes et Jacques de Saint-Pol frère du dit comte de Saint-Pol, et autres grands seigneurs en grand nombre de chevaliers et d'écuyers. Et avoit le dit comte la charge de la batailla Après le comte de Saint-Pol, alloit messire Jean de Croy qui moult grandement étoit accompagné de chevaliers etécuyers et de gens de trait; et ayoit la charge de Farrière garde. Et est vérité que le mercredi qui fut le vingt-quatrième jour de Mai, se partirent de Tenremonde toutes les compagnies cy-dessus nommées pour aller assaillir le boulevard de Ouremare^ et mémement étoit ordonné de retourner du dit lieu de Ouremare, par le village de Locre, dont ci-dessus est parlé.
Or advint ainsi que quand le seigneur de Croy eut passé le pont de la ville deTenremonde,atout(avec) environ quatre ou cinq cents archers et six vingts hommes d'armes, le dit pont de Tenremonde rompit Si ne sembloit pas que il se pût refaire en moins de quatre à cinq heures. Pour laquelle cause le dac de Bourgogne dit au seigneur de Croy, que atout (avec)ce qu'il avoit de gens passés outre le dit pont, qu'il chevauchât outre, et qu'il allât assaillir ledit fort boulevard. De laquelle chose faire fut content le seigneur de jGroy ^ si se mit à chemin. Mais la grand' diligence qiie fit le duc lui-même en sa personne, et par la grand' peine que ceux de la ville de Tenremonde y mirent, fut le dit pont de Tenremonde refait en moins d'une heure. Parquoi le comte de
Saint-Pol, messire Jean de Croy.et tous les autres qui y dévoient aller, passèrent outre et furent bien deux mille combattants. Ainsi comme dessus est écrit, s'en allèrent en ordonnance les dits seigneurs ci-déssus nommés; et tant s'exploitèrent les avantcoureurs qu'ils virent et aperçurent les dessus dits Gantois partir de leur fort boulevard , lesquels venoient marchants à penons déployés, et sembloit qu'ils marchassent pour combattre; et les nombroiton de huit cents à ipille combattants. Icenl Gan« lois venoient marchants tant seulement pour garder un grand fossé, lequel étoit environ un trait d'arc devant le boulevard. Lofs , quand messire Jacques de La1ain,et les nobles chevaliers et écujers qui avec lui étoiënt les perçurent ainsi marchei:, ils descendirent à pied et se mirent en très bonne ordonnance; en après suivaient et venoient les autres avec messire Daviot de Poix. Alors Toison-d'Or, roi d'armes de la Toison-d'Or, lequel étoit à cette heure devant avec messire Jacques de Lalain, voyant venir les Gantois ainsi marchants en ordonnante. Et trompettes sonnants ^ montrants manière de combattre, vint à ceux qui avoientla conduite de l'avant-garde, de li bataille et de Parrière garde , en disant de tous côtés: «S'il est nul écuyer ou autre qui veuille être chevalier, je les mènerai bien en belle place, et droit devant les ennemis. » £t ce dît-il au seigneur de Croy. De ces nduvelles fut celui seigneur de Croy moult joyeux, et aussi furent toute la plupart des grands seigneurs et tiobles hommes qui là étoient, lesquels désiroient
326 CUROiriQUE DU BON CHEVALIER
moult à être chevaliers. Etdit le seigneur de Croyi « Toison-d'Or,allezdevant^si nous menezen la place que vous dites, là où vous avez vu les Gantois nos ennemis. » Lors tous les seigneurs ayant ouï nouvelles par Toison-d'Or de leurs ennemis, de grand'volonté commencèrent à chevaucher, et tout par ordre j et ainsi que l'ordonnance le portoit, se mirent en toute diligence pour aller courre sus à leurs ennemis. Mais ils ne pouvoieut aller en bataille, pour les rues, qui étoient si très étroites qu'ils ne pouvoient aller que par compagnie. Et lors que le seigneur de Croy fut là venu, plusieurs grands seigneurs vinrent vers lui, lesquels lui demandèrent l'ordre de chevalerie. Et là furent faits. chevaliers ceux qui s'ensuivent, tant par la main du seigneur de Croy comme par la main d'Adolphe de Qèves, depuis qu'il eut reçu l'ordre de chevalerie par la main du vaillant chevalier messire Cornille bâtard de Bourgogne. Et premièrement furents fait chevaliers. Messire Adolphe de Glèves, Cornille bâtard de Bourgogne, le comte de Bouquain^ messire Philippe de Waurin seigneur de Saint Venant, messire Charles deChâlops, messire Philippe de Croy, messire Charles de Ternant, le seigneur de Pernes, messire Philippe de Bergues, le seigneur d'Arsy, messire Micquiel de Changy, messire Frédéric de Mengerut^ messire Baudoin d'Ognies^ gouverneur de Lille, messire Claude de Rochdbaron, messire Philibert de Jaucourt, messire Chrétien de Digoine, le seigneur de Humbercourt, messire Waticr de Renolt, messire Collart Baillet, messire
MESSÏRE JACQUES DE LALAlW. 327
Louis delà Vie ville, messire Yvain de Mol, messire Henry de Openi , messire Philippe Hinchart, messire Warnier de Lisunaux, Jean delà Trémouille seigneur de Dours.
Après les chevaliers dessus nommés ainsi faits, le seigneur de Groy et eux tous descendirent à pied; et marchèrent contre leurs ennemis, lesquels avoient un grand foss(6 devant eux. Et aies voir montroient semblant qu'ils eussent un grand courage et volonté d'eux lûen, défendre^ et là furent tes dits Gantois assaillis très vaillamment, et commencèrent archers à tirer sur eux ,^ et au commencer l'assaut firent nos gens un très grand cri. Lors commencèrent le comte de Saint-Pol et ses gens, lequel conduisoit là bataille, en toute diligeiice d'eux joindre avec Tàvant-garde, et aussi fit pareillement messire Jean de Croy qui avoit la charge de Parrière-garde^ lequel avoit ordonnance de tenir ses gens ensemhfe, pour ta doute que les Gantois n'eussent gpns de côté ou d'arrière : car le pays étoit si embûchéy que d'un detâi trait d''arc on ne pouvoit voir Tun l'autre, pourquoi les dits Gantois étoient plus tôt rassemblés, et ralliés, qu'on n'eût pu être en plain pays. Si ordonna icelui messire Jean de Croy, un gentil cUevalia^, à entretenir et conduire ses gens, et de sa per^nne fut à cheval avec les autres. Ainsi, comme par-dessus est dit, l'assaut commença très fièrement sur les G«ntois, où tout des premiers étoit messire Jacques de Lalain. Mais tantôt Gantois voyant eux être si vivement assaillis, se mirent en déconfiture et en fuite, et les sei-
gueurs, hommes d'armes et archers eu bon arroy et ordonnance, les cliassèrent et fuirent après eux y tout jusques à leur boulevard quiétoit fort et bon à tenir, et toutes fois ils l'abandonnèrent, sans y faire aucune défense : et si étoit si bien fossoyé qu'on ne le savoit comment passer; parquoi iceux Gantois se sauvèrent et s'enfuirent par les bois ^marais, cl aulnaies. Lors les seigneursqui cuidoient (croyoieni) qu^ils se fussent retraits à l'église de Ouremare, laquelle étoit bien une demie lieue françoise loin du dit boulevard, commencèrent à cheminer de pied et de cheval tout droit à cette église, pensants et cuidants trouver les dits Gantois; mais n'y trouvèrent personne, car ils étoient sauvés es bois, noiarais, et aulnaies. Si s'arrêtèrent de vaut l'église de Ouremaret messire Jean de Croy, messire Jacques de Lalain, messire François FArragonûois et plusieurs autres^ Et ordonna celui messire Jean de Croy au bailli des bois du pays de Hainaut, qu'il prît gens avec lui, et allât outre celui village d^Ouremare en tirant vers la ville de G'and , là où on disoit qu'il y avoil deux boulevard garnis de Gantois, et qu'il allât voir que c^ étoit, et s^il étoit vrai. Le bailli des bois alla cette part et n'y trouva personne. Et s'en retourna devers messire Jean de Croy et messire Jacques de Lalain qui devant Féglise d'Ouremarc l'attendoient.
dhi^ta
MESSIRE JACQUES DE LALiilN. Sug