‹ Chronique de J. de LalainChapitre 14 sur 133 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Cy fait mention gomment le jeune duc de Clet.es re«

QUIT AU SEIGNEUR ET A LÀ Ï>AME DE LALAIX AVOIR Jag-

quet de Lalain LEUR fils aîné, POUR l'emmener avec

LUI A LA COUR DU BON DUC PHILIPPE DE BoURCrOGNS,

Apkès que l'enfant fut nourri et élevé le pins dou-^ cément que faire se put, jusques à Fâge de sept ans^ et que du tout fut ôté des moins de celles, lesquelles jusques à cet âge l'avoient eu en garde, le père qui étoit sage et prudent, regarda qu'il étoit en bon âgepour l'endoctriner et faire apprendre. Pourquoi fiit le dit enfant baillé à un clerc pour l'enseigner ^le^ quel, en assez bref terme , le rendit expert et habile de bien sçavoir parler, entendre et écrire en Latin et en François, si que nul de son âge ne le passoit. Jacquet de Lalain crut et amenda moult fort; et tant que de beauté pour ce temps on n'eut sçu trouver son pareil ^ car, à la vérité dire. Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié. Il étùit grand, bien fait et bien compassé de tous membres;, de mœurs et de vertus étoit tant orné et paré, qu'à le voir et ouïr parler , il contraignoit ceux qui royoient,àbien faire, eux se délectants aie voir^pouir

la grand' apparence qu'ils véoient être en lui, pour parvenir à la haute vertu de prouesse et bonne renommée. Leseigneurde Lalain, et la dame, et aussi messire Guillaume de Lalain qui en étoit père, et la jeune dame sa mère, regracièrent et louèrent notre seigneur de leur avoir envoyé hoir légitime apparent, qui après leur trépas tiendroit leurs terres et seigneuries j à laquelle chose ils ne-pouvoient faillir, car, assez tôt après, messire Guillaume et la bonne dame sa femme eurent encore un beau fils, qui fut nommé Jean de Lalain, lequel depuis fut prévôt de Saint Lambert de Liège, grand clerc et bien lettré. Puis après eurent deux moult belles filles, dont l'aînée eut à nom Yolande et la seconde eut à nom Isabeau: et furent mises toutes deux à la cour du bon duc Philippe de Bourgogne, avec la duchesse sa femme. De la beauté et humilité qui en elles étoient, certes trop ne pourroient être louées^ car pour les bonnes vertus dont elles étoient ornées, l'une fut mariée au seigneur de Bréderode, grand baron en Hollande^ et l'autre fut mariée et donnée à femme au seigneur de Bossu, grand baron en Hainaut 3 desquelles issit (sortit) moult belle lignée. Et depuis, messire Guillaume de Lalain, qu'on nommoit le seigneur de Buignicourt, eut deux moult beaux fils; dont l'un eut nom messire Philippe, pour le bon duc de Bourgogne, qui le leva des fonts ^ et l'autre eut nom Antoine. Lesquels tous deux furent chevaliers preux et hardis aux armes, comme en la fin de cette histoire pourrez ouïr; mais quant à présent nous nous déporterons (différerons) de plus en parler, et

i4 CHRONIQUE DU BON CHEVALIER

retournerons à parler de Jacquet de Lalain pour qui cette histoire estencommencée^lequél, quand ce ?int à l'issue de son enfance, entre autres passe-temps^ se délectoit en chasses et en voleries (chasses au vol); ou très bien et très modérément se contenoit de jeai de tables, et d'échecs. De gracieusement et sagement parler et deviser, passoit tous les autres, qui étoient de son âge: et pour en parler à la vérité, il étoit natoreUement enclin et usité à tout ce que cœur de noble homme appéte et doit désirer, réservé qu'il n'avoit jamais porté armes, ni ouï parler, ni vu l'usage de jouter, ni tournoyer (faire des tournois). Mais on dit en un commun parler, que le bon oiseau se fait de lui-même, ainsi comme fit celui bon écuyer'.car, lui étant en l'hôtel de son père, le jeune duc de Gièves, neveu de ce très glorieux et bon duc Philippe de Bourgogne, vint en l'hôtel de Lalain, où il fut moult grandement reçu et fêtojé du seigneur de Lalain, de son fils messire Guillaume et des deux dames leurs femmes, quia ce jour étoient moult noblement accompagnées de dames et damoiselles, par lesquelles il fut moult liement reçu, lui et tous ceux qui étoient en sa compagnie. La fête qui fut faite an château de Lalain, pour la venue du jeune duc d*e Clèves, fut moult grande, car le seigneur de Lalain et la dame, qui moult étoient anciens, s'efTorçoieot de tout leur pouvoir de conjouir et fêtojer le jeune duc; et pareillement aussi faisoient messire Guillaun^e leur fils, et la dame de Buignicourt sa femme, qui avec elle a voit Jacquet de Lalain son atoé fils.

MESSIRE JACQUES DE LALAIN. i r>

Le jeune duc de Clèves voyant Jacquet de Lalain être ainsi comme de son âge, d'une hauteur, d'une tournure, de manière et dé contenance tant assurée, il prenoit plaisir à le voir, et pareillement faisoient ceux qui avec lui étoient j et tant plut au jeune duc, qu'abstenir ne se put de requérir à messîre Guillaume de Lalain et à la dame de Buignicourt sa femme, qu'ils lui voulsissent (voulussent) donner Jacquet de Lalain leur fils; laquelle requête messire Guillaume de Lalain lui octroja libéralement, et pareillement la dame de Buignicourt sa femme. De l'octroi par eux fait le duc les en remercia moult courtoisement. Jacquet de Lalain, ojantla promesse qu'a voient faite messire Guillaume et la dame de Buignicourt sa mère au jeune duc de Clèvés, fut joyeux plus que jamais n'avoit été; et lui tardoit moult que plutôt ne s'en pouvoit partir: mais si tôt ne se pouvoit faire, jusques à ce qu'il fut en point de robes, d^habillements , de chevaux, de harnois, et de tout ce que à lui appartenoit, pour être et aller avec un si haut prince en la cour du bon duc de Bourgogne Philippe.

Le jeune duc de Clèves, après qu'il eut layens (là) été un jour et une nuit, il prit congé du vieil seigneur de Lalain, de messire Guillaume son fils, et des dslmes et damoiselles, et les remercia moult honorablement de la bonne chère que faite lui avoieht. Si prit Jacquet par la main et lui dit: « Jacquet de Lalain, mon ami, je vous prie que, le plutôt que vous pourrez, venez à la cour du duc mon oncle, et je vous promets que nous ferons bonne chère> et

aurons, temps à soudait, et si bon que meilleur ne sçauriez querre. » Lors Jacquet de Lalain répondit: «Monseigneur, quand ce sera le bon plaisir de monseigneur mon père et de madame ma mère, de m'envoyer vers vous, et fut dès maintenant, je serai prêt. » Alors le jeune duc de Clèves s'en partit, et tira vers Bruxelles, où il trouva le duc son oncle qui le reçut moult liement, et comme en souriant lui dit: « Beau neveu, d'où venez-vous maintenant? Jà sont quatre jours passés que jene vous vis.» — «Monseigneur, dit le jeune duc, j'ai été voir le seigneur de Lalain où j'ai été bien reçu moi et mes gens; et avec ce j'ai tant fait^ qu'il m'a baillé son aîné fils pour être et demeurer avec moi. » — « Mon neveu> ce dit le duc, je vous en sçais bon gré, et avez bien fait; car de la maison de Lalain sont issus maints bons chevaliers et écuyers, desquels nous et nos ancêtres avons été bien servis; et je crois que celui qui vous doit venir servir , ne forlignera point, mais suivra la trace de ceux dont il est issu.» Et atant (alors) cessèrent leurs devises. »

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