‹ Chronique de J. de LalainChapitre 22 sur 133 · DU PÉCHÉ DE LUXURE · texte numérisé non relu

DU PÉCHÉ DE LUXURE

If Or sus doncques, mon fils, il vous convient sça^ voir parler de ce septième péché, qu'on nomme luxure. Sachez que ce péché doit être au cœur du; vrai amant bien éteint , tant sont grandes les doutes quesa dame n'en prenne déplaisir, qu'un seul penser n'en est en lui. Donc par ainsi il ensuit le dit du saint Apôtre, qui dit: Ami, fuis luxure, afin que tu ne sois souillé en deshonnête renommée; ne crois point aussi ta chair, afin que par péché tu ne blesses Jésus-Christ Et pour ce, mon fils, je vous admoneste^ prie et commande, que vous vous absteniez des délits (plaisirs) charnels, car ils bataillent jour' et nuit contre l'âme; et encore vous dis-je plus, que homme qui hante les folles femmes, perd six choses; dont la première est l'âme; la seconde,, l'entendement; la tierce, les bonnes mœurs; la quarte, la force; la; cinquième, la clarté; et la sixième, la voix. Et pour ce, mon fils, fujez ce péché et toutes ses circonstances. Cassiodore dit que vanité fit l'ange devenir diable et au premier homme donna la mort, et le priva de la debonnaireté dont il étoit orné: et que vanité est nour^ rice de tous maux^ la fontaine de tous vices, et la veine d'iniquité, qui met l'homme hors de la gloire et grâce de Dieu. Et si au long je vous vou- * lois dire et raconter ce que les philosophes et les

poëtes et les autres sages payens, qui encore n'avoient senti par vraie connoissance la très sainte et la très amoureuse grâce de notre vrai Dieu, du Saint Esprit, ont dit de ce péché tant blâmé, les écritures en seroient trop longues à réciter. Si vous dis, mon fils, que luxure est ardeur, enflammée, pulenteuse, au départir brève délectation, et de rame destruction^ et pour ce, mon fils, que ce péché est si très deshonnête, le vrai amoureux le fuit, pour doute que sa dame n'en prenne déplaisir pour acquérir sa grâce: afin aussi qu'il n'en perde la grâce de Dieu, par qui tous biens vous viendront Si vous ensuivez et faites, ou mettez peine de faire, ce que je je vous ai ci dit et remontré soyez assuré que tous biens vous en viendront.

«Et vous suffise atant (maintenant), jaçoit-ce-que (quoique) je ne vous ai point dit ni remontré les dix commandements par ordre, ainsi qu'ils vont, car je sçaisde certain que vous les savez ^ et pour ce je vous prie et commande que les teniez et accomplissiez à votre pouvoir. Aimez et craignez Dieu sur toutes choses: ne faites ni dites d'autrui, non plus que vous voudriez qu'on fit de vous. Et quant est de vous plus en dire, je le remets en vous et en la discrétion de votre confesseur, qui le vous saura mieux dire que moi. Je vous ai dit et remontré ce que c'est des sept péchés mortels, et quels biens vous pouvez acquerre de les fuir; et aussi le mal qui vous en adviendroit, si vous y ençhéyez (tombiez).

« Mon très cher fils, je vous envoyé à la cour de mon souverain seigneur Philippe duc de Bourgo-

3o CHRONIQUE DU BON CHEVALIER

gne, pour servir et accompagner le jeune duc de Clèves, lequel vous a fait tant d'honneur et à nous de vous requérir ) que je crois, si à vous ne tient ^ que ne pouvez faillir de parvenir à un grand bien. Si ainsi le faites, à moi et à votre mère ferez plaisir. Et je vous promets de vous entretenir si bonne-' tement, au casque vous le deserviez (méritiez), qu'entre les autres enfants des barons et chevaliers, vous vous pourrez montrer, et y être entre les grands. Mon fils, sur toutes choses je vous défends que ne hantiez varlets, et que ne leur prêtiez vos oreilles pour les ouïr, si ce n'est de chose qui vous touche pour le service en quoi ils seront entour de vous. Crojez les bons. Je ne veux pas dire qu'il n'en soit de bons, mais je le dis pour ceux qui voudroient ou feroient chose qui vous pût tourner à deshonneur j oyez les bons j n'écoutez pas les mauvais et vicieux. Ne battez,ni malmenez vos serviteurs. S'ils font chose qui ne soit à faire, remontrez leur courtoisement leurs fautes; et si ainsi est qu'amender ou corriger ne se veulent, payez les du service qu'ils vous auront fait et leur donnez congé ' car à nul homme de bien n'appartient de férir ûi battre ses varlets ou serviteurs. Battez et corrigea vos enfants quand les aurez : car de battre ou férir autrui sont aucunes fois grands meschefs avenus. Fuyezles mauvaiscomme le venin et suivez les bons; et hantez souvent ceux dont vous puissiez mieux valoir. Et sur toutes choses, mon fils, je veux et vous commande que vous soyez toujours au coucher et au lever de votre maître, et soyez diligent

MESSIRE JACQUES DE LALAIN. 3i

<le lui complaire et servir; car on dit communément i]U€ diligence passe prudence. Mon fils, étudiez et mettez peine de connoître les bons, et ensuivez leurs œuvres, et tout bien vous en aviendra. »

Page 1