‹ Chronique de J. de LalainChapitre 29 sur 133 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Cy fait mention comment dedans la ville de Nancy ou étoient les rois de France et de Sicile, et les reines leurs femmes, se firent grands joutes.

yjL\ avint qu'après cette conquête de Luxembourg, le roi Charles de France et son fils le dauphin de Viennois firent une moult grosse etpuissante armée; laquelle le dauphin conduisit et guida vers les AUeinagnes, où il fit peu de son profit et s'en retourna à (avec) peu de gain. En passant par Bourgogne, les aucuns de ses capitainesy furent rués jus et détroussés par le maréchal' de Bourgogne, dont le dauphin fut moult troublé :mais autre chose n'en put avoir. Si s'en vint, avec cequ'il avoit de gens, devers le roi de France son père qui pour lors étoit retourné de devant Metz en Lorraine: car ceux delà cité s*étoient composés à lui de cent mille mailles de Rhin qu'il en eut; puis s'en retourna à Nancy, où le dauphin de Viennois son fils le trouva qui lui raconta de ses nouvelles; lesquelles quand il les entendit, ne lui furent pas moult plaisantes, vu qu'il avoit petitement besogné : mais pour l'heure ne le put amender; si lui convint en avoir patience pour celte fois. En la ville de Nancy, étoient le roi de France, le roi de Sicile ^'\ le dauphin de Viennois, les rei-

(i)Rcné d^AnjoH. J. A. B.

lies de France et de Sicile ^'\ madame la daupliine, la duchesse d'Orléans, madame de Calabre, et avec eux étoient tous les h^uts princes, princesses, comtes, barons, chevaliers, comtesses, baronnesses, dames et damoiselles tant de celles de la cour comme de celles de la duché de Bar et de Lorraine^ dont il y avoit grand' foison. Si est à croire qu'entre si grande assemblée de noblesse, jamais ne se fussent départis sans y avoir fait aucunes emprises d'armes^ et ainsi en fut fait comme vous l'orrez raconter en brief , et comme je l'ai ouï raconter à ceux qui y étoient, comme à chevaliers, écuyers, et autres dignes de croire. Vérité est que le dixième jour de Juin, Fan rail quatre cent quarante quatre, après souper, les rois de France et de Sicile s'en allèrent jouer aux champs, et es prairies sur l'herbe verte, cueillants herbes et fleurs, eux devisants de plusieurs gracieuses devises, durant lesquelles monseigneur "Charles d'Anjou, comte du Maine et du Perche, et le comte de saint Pol, accompagnés de grand' foison de chevaliers et écuyers, survinrent; si se prirent à deviser avec les dames, et raconter de leurs nouvelles : entre autres choses commencèrent à deviser de la cour et grand état que pour lors tenoit le bon duc Philippe de Bourgogne, des joutes, tournois et ébattements qui chacun jour s'y faisoient: et dirent les aucuns d'iceux François : « Certes de pareil prince, comme est le duc de Bourgogne, ne se trouve en France, ni plus cour-

(0 Isabelle fille du duc de Lorraine, première femme de Fene crAnjou. J. A. B.

tois:il est débonnaire, sage et large sUr tous autres. » Durant ces devises, le comte du Maine et le comte de saint Polse tirèrent à part et dirent Puo à Tautre : « Il convient que faisons aucune chose, dont on sache à parler. Vous avez ouï raconter devant les dames comment, un chacun jour, toutes fêtes, joutes, tournois, danses et carolles se font en la cour du duc de Bourgogne, et vous voyez qu6 nous, qui sommes en grand nombre en la cour du roi, ne faisons que dormir, boire et manger, sans nous exercer au métier d'armes, qui n'est pas bieil séant à nous tous d'ainsi passer notre tetnps en wiseuse (oisiveté). » Lors le comte de sain tPol^ désirant mettre sus aucune emprise d'armes, appela à part le comte du Maine et lui dit : « Monseigtieur du Maine, faisons, vous et moi, publier tantôt, en la présence du roi et des dames, une joute à tous Venants^ et serons, vous et moi, ou aucun cheyalier, ou écuyer notable pour nous, qui tiendroTûs le pas huit jours durants, à commencer du jour d'hui en quinze jours: car il convient avoir espace et temps pour soi ordonner et préparer, comnie en tel cas appartient» Le comte du Maine, oyant son beaufrère le comte de saint Pol, commença à sourire, et dit qu'il étoit bien content, et qu'ainsi fut fait Sans guère plus de paroles ils prirent un héraut; et en la présence des rois, reines, princesses et dames, ils firent publier les joutes. Si encommcncèrent darnes^ damoiselles^ chevaliers et écuyers à eux revoisii' (égayer) et mener grand' joie; et entre les autres étoit Jacquet deLalain assis auprès de madame d'Orléana

et de la duchesse de Calabre, laquelle dit en souriant : <c Jacquet de Lalain , vous avez ouï comuient les comtes du Maine et de saint Pol ont fait publier une joute, où je crois que ne faudrez (manquerez) pas d'y être. » — « Non , ce dit la duchesse d'Orléans , il n'en voudroitpour rien être déporté (dispensé), car de ce faire est assez appris. Beau-frère de Clèves et lui sont assez usités et accoutumés de jouter et tournoyer, car en l'hôtel de bel oncle de Bourgogne, tous ébatteraents s'y font chacun jour.»

Lors Jacquet de Lalain, moult joyeux de ces nouvelles, répondit : « Mes très honorées dames, si c'éloit le plaisir de vous deux, que durant ces joutes me voulussiez retenir pour votre écuyer et serviteur, je me tiendrois bien pour heureux de faire chose qui fut à l'honneur et plaisir de vous deux. » Lors répondit madame d'Orléans et dit^ « Jacquet de Lalain, mon ami, jà y a bonne espace, que premier vous ai vu avec beau-frère de Clèves; pourquoi je puis bien avoir tant de haussage (fierté) sur vous que de vous retenir pour mon écuyer, durant ces armes accomplies. » — « Madame, répondit Jacquet de Lalain, moi qui suis serviteur à monseigneur votre frère, ne voudrois aller au contraire ni désobéir à vos bons commandements; car qui est au frère il doit être à la sœur. »

Quand la seconde dame entendit les paroles et ofFres que Jacquet de Lalain faisoit à la première dame, elle encommença à rougir et être moult enflambée^etse tourna de l'autre part, et prit à deviser aux princes qui là étoient^ sans en rien faire sem-

5o CHRONIQUE DU BON CHEVALIER

blant qu'elle fût troublée, ni courroucée. Si passa celui jour au mieux qu'elle peut, et convenoit qu'il fut ainsi; car autre chose n'en pouvoit faire. Et Jacquet de Lalain, qui ses devises a voit à la première dame , s'aperçut tantôt que icelle seconde dame s'étoit partie d'illec mal contente, dont il fut troublé et commença un peu à penser. Lors la première dame lui dit: «Jacquet de Lalaùi, n'y pensez plus, vous l'aurez. :» — «Quoi! madame, ce dit-i!: je pen«e au jour avenir; et me tarde assez que le jour est si lointain. » — « Taisez- vous, Jacquet, ce dit la dame, vous pensez à autre chose: car jai vu, et connu en peu d'espace, que entre dire et faire jr a beaucoup de différence: mais pour l'heure, de par moi n'en sçaurez non plus avant. » — « Madame, répondit Jacquet de Lalain, je ne sçai à quoi ces paroles montent, ni à quoi elles servent; ni aussi je ne vous voudrois enquérir de plus en sçavoir. » — « Jacquet, ce dit la dame, soyez content pour cette fois; et vous suffise que je vous ai retenu pour mon écuyer durant la fête : voire (même), si vous le desservez (méditez), à toujours mais, pourvu que soyez tel que devez être. » — « Madame, ce dit Jacquet, Dieu parfasse ep moi ce qu'il y faut: car sans lui nul ne peut rien, ni moi ni autre. >i

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