CHAPITRE XYII
Cy fAIT MËrfTlON COMMENT JagqUET DE LALàl» ÉTOIT BIEN VEMU EN LA COUR DU ROI DE FftANCE ET COM- MENT IL SE GOUVERNA.
OuAND Jacquet de Lalain se vit être prêt et qu^il ue restoil que le jour à venir, lequel il désiroit
raoult; il vint vers les comtes du Maine et de Saint- Pol,avec lesquels il alla jusquesà la cour da roi qui à cette heure étoit en la chambre des dames, oii étoient les-reines de France et de Sicile, madame la dauphine, les duchesses d'Orléans, la duchesse de Calabre^ et plusieurs autres duchesses, comtesses, baronnesses, dames, et damoiselles en très grand nombre. Quand là furent venus^ eux comme les autres, après ce qu'ils eurent salué le roi, les reines et toutes les dames se prirent à deviser avec elles. Avec lesquelles (ces dames) Jacquet de Lalain se contint et devisa si gracieusement, qu'il n'y eut celle des plus grandes jusques aux moindres qui ne prit plaisir à l'écouter et ouïr parler; et disoient entre elles: « Certes, ce jeune écuyer montre assez qu'il a été nourri en lieii de haut affaire, et qu'il soit issu et parti de noble extraction.^ Aini>i les dames de telles ou semblables paroles faisoient leurs devises. Mftis entre les autres étoient deux moult grands dames, fort à avoir ci-devant ai fait mention, qui désiroient dont par ses devises^ et éloit de chacune d'elles si bien en grâce, sans que l'une s'apperçut de l'autre, que merveilles étoit Si l'oyoient moult volontiers parler, désirants que leurs maris le resemblassent Elles d'eux n'avoient pas malchoisi^car il étoit tant bel et bien fait de tous membres, que Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié. Certes, avet ce étoit débonnaire et courtois en faits et en paroles, dévot vers Dieu et aumônier; sa conversation étoit tant plaisante, que chacun qui le véoit, désiroità avoir lui accoin tance. Si ne m'émerveille pas; si v<w
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lontiers étoit vu des dames, comme il étoit: car icel* Icsdeux dames étoient en tel point, que nuit et jour ne sçavoient que penser, pour trouver moyen honnête depouvoir parler à lui et de avoir ses devises. Jacquet de Lalain s'apercevant de Pamour que les deux dames avoient à lui. Lesquelles un chacun, jour l'envoyoient quérir par un leur secret mes-r sage: si y alloit assez souvent soi ébattre et deviser avec elles: puis un jour devisoit avec l'une, le lendemain avec l'autre^ ou siapoint s'y gouverna en touthonneur, quoncques il ne fit chose dont il dut être repris devant Dieu , ni le monde. Il craignoil et aimoit Dieu sur toutes rien:toujours avoit en souvenance les beaux admonestements et doctiinesi qu'à son partement lui avoit fait messire Guillaume de Lalain son père. Assez souvent avoit nouvelles des deux dames, lesquelles, sans que l'une sçut rien de l'autre, il contentoit si très apoint, que de toutes les deux il étoit aimé et cher tenu. Et ne tenoit qu'à Inique encore n'en fut mieux: mais pour la doute de son corps, et aussi pour la salutation de son âme, il ne sy voulut oncques avancer que bien à point. Ainsi comme ouïr pouvez, Jacquet de Lalain pour icelui temps étoit en ce pays, et y fut tant comme il fut à la cour du roi,. et désiroit moult fort à avoir achevé son emprise et mis à fin: car chacun sçait,. ou doit sçavoir, que l'ennemi ne chasse à autre chose, que mener à perdition les hommes et femmes, afin d'avoir leurs âmes^ et pour ce un chacun jour Jacquet de Lalain, avant qu'il partît de son logis, faisoit chanter messe, laquelle il oyoit mouU
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que la seconde dame lui avoit envoyé, par un sien message secret. Certes, quand il fut monté son destrier, armé et habillé ainsi comme vous oyez, il ressembloit bien homme de haut affaire, à voir et à regarder ses manières et contenances. Ceux qui là étoient ne se pouvoient saouler de le garder ^pour le plaisir qu'ils y prenoient.
Si vint rheure qu^ilfût temps de partir^et lui fut signifié qu'il dût venir; car c'étoit celui qui devoit tenir le pas; et que les rois et les reines de France et de Sicile, et les hautes princesses , dames et damoiselles étoient déjà toutes montées sur les hoorts. (échafauds) Jacquet de Lalain, à qui il tardoit moult de partir, n'a ttendoit fors la venue de messeigneurs les comtes du Maine et de Saint-Pol, lesquels, le soir devant, lui avoient promis de l'accompagnoret servir de ses trois premières lances, comme ils firent: car incontinent, sachant Jacquet de Lalain être prêt, se partirent de leurs logis et vinrent par devers lui, où ils le trouvèrent monté sur son destrier et appareillé pour partir. Si le saluèrent en souriant Lors trompettes, clairons et ménestrels commencèrent à sonner et démener si grand bruit qu'à les ouir étoit grand'mélodie: et ainsi adextré (soutenu] des deux comtes du Maine et de Saint-Pol, se partit grandement accompagné de chevaliers et d'écuyers^ et s'en vinrent en la place où les joutes se dévoient faire. Puis quand là fut venu, il vint passer devant les hourts.Si salua le roi, et toutes les dames dont il fut moult regardé, en spécial des deux dames, dont il éloit moult aimé: et si ne sçavoient rien l'une de
MESSIRE JACQUES DE LALMN. Sg
faire, chacun en droit soi se pourvut et apprêta de tout ce que mestier (besoin) leur fut, comme raison> était Car si adonc vous eussiez été à Nancy, vous y eussiez vu et ouï si grand bruit et telle noise des armoyeurs, selliers, maréchaux, qui ferroient lances et destriers, et le henissement des chevaux, qu'il sembloit être un ost, et qu'on se combattit Fwtt contre Taulre. François, Champenois, et autres nations s'efForçoient chacun à son pouvoir d'y être le mieux en point. Bien se vantoient les aucuns de mettre peine de bouter hors des lices Jacquet «le Lalain, lequel aucuns François disoient que ce lui procédoit d'un grand orgueil et présomption d'avoir empris un si haut fait, comme de vouloir attendre et fournir tous ceux qui venir y voudroient, quatre jours durant, et Içs fournir chacun de trois lances rompues.
Or vint le jour, qui moult étoit désiré de Jacquet de Lalain, que sur toutes choses il avoit mis peine et fait grande diligence que ses besognes fussent prêtes, comme elles furent: car il avoit g^is, nobles hommes et serviteurs, experts et usités à ce sçavoir fairie. Si se fit armer et ordonner, son destrier rouan (bai) fut tiré hors de l'étable tout housse d'orfèvrerie moult riche. Et- quant est de son heaume, il avoit au-dessus une très riche guimple, toute bordée et garnie de perles, à franges d'or battants jusques en terre, laquelle lui avoit été envoyée par l'une des deux dames. Et dessus son senestro (gauche) bras, avoit une moult richô manche, oh par»dessus avoit grand' foison de perles et pierres
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que la seconde dame lui avoit envoyé, par un sie» message secret. Certes, quand il fut monté son des-, trier, armé et habillé ainsi comme vous oyez, il res* sembloit bien homme de haut affaire, à voir et à regarder ses manières et contenances. Ceux qui là étoient ne se pouvoient saoujer de le garder ,^poujr le plaisir qu'ils y prenoient.
Si vint l'heure qu'il fût temps de partir;et lui fat signifié qu'il dût venir ^ car c'étoit celui qui devoit tenir le pas^ et que les rois et les reines de France et de Sicile, et les hautes princesses, dames et damoiselles étoient déjà toutes montées sur les bourts. (échafauds) Jacquet de Lalain, à qui il tardoit moult de partir, n'a ttendoit fors la venue de messeigneurs les comtes du Maine et de Saint-Pol, lesquels, le soir devant, lui avoient promis de l'accompagner et servir de ses trois premières lances, comme ils firent: car incontinent, sachant Jacquet de Lalain être prêt, se partirent de leurs logis et vinrent par devers lui, où ils le trouvèrent monté sur son destrier et appareillé pour partir. Si le saluèrent en souriant Lors trompettes, clairons et ménestrels commencèrent à sonner et démener si grand bruit qu'à les ouir étoit grand'mélodie: et ainsi ade:(tré (soutenu) des deux comtes du Maine et de Saint-Pol yse partit grandement accompagné de chevaliers et d'écuyers^ et s'en vinrent en la place où les joutes se dévoient faire. Puis quand là fut venu, il vint passer devant les hourts.Si salua le roi, et toutes les dames dont il fut moult regardé, en spécial des deux dames, dont il étoit moult aimé; et si ne sçavoient rien l'une de
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Vautre, car il n'y atoit celle des deux, qui ne cuidât (crût) être seule la mieux aimée. Si s'ébahirent assez, quand elles virent la guimple et la manche qu'il portoît sur le bras senestre; dont toutes deux furent en souci et en mélancolie: lyiais sans en montrer quelque semblant, s'en commencèrent à deviser entre elles de plusieurs choses touchant la fête et joutes à venir, sans en rien toucher, ni parler de Jacquet de Lalain, excepté la première dame qui dit: «Certes, il m'est avis que ce jeune écuyer,qui a em* pris d'achever et venir au-dessus de cette haute emprise, est bien taillé de aujourd'hui avoir assez à souffrir, vu la grande jeunesse en quoi il est; et me semble qu'il y a peu pensé, vu et comme je crois qu'ils çait, qu'aujourd'hui en la cour du roi se trouveront grand'foison de chevaliers et barons et gens de haute emprise, qui tous sont désirants, chacun en droit soi, eux efforcer et mettre peineàle fournir et mettre hors des lices. »