CHAPITRE XXIX
Comment les armes a pied furent faites et accom^
PLIES : ET COMMEHT LE DUC DE BoURGOGNE FIT CHEVA- LIER Jacques de Lalain.
OuAND ce vint le lendemain, après ce qu€ les armes de cheval furent faites et accomplies, le duc de Bourgogne, le duc d'Orléans, le comte de Chaxolois et plusieurs autres grands seigneurs montèrent es hourts, où le jour de devant avoient été. Alors, eux venus, le chevalier sicilien, accompagné de deux notables chevaliers ses conseillers , ensemble ses serviteurs,tous à pied, depuis son hôtel jusques dedans les lices, armé de tout son harnas, et cotte d'armes vêtue, entra dedans les lices^puis alla faire la rêvé* rence au duc son juge, et après s'en retourna à son pavillon, où il fut moult grand espace en attendant Jacques de Lalain. Et la cause de la demeure de celui de Lalain fut pour attendre la venue du duc de Clèves, laquelle venue il savoit être prochaine, par plusieurs messages qui lui étoient venu dire et nuncier (annoncer). Et pour ce que le duc son juge lui fit savoir qu'il vint et que le dit de Boniface étoit pieça venu, Jacques de Lalain n'osa plus délayer (dif^férer), ni attendre après le duc de Clèves^ si monta à cheval , et après lui trois pages sur trois chevaux moult richement parés et couverts de tissus d'ôr.
En sa compagnie y avoit grand nombre de grands seigneurs, chevaliers et écuvers, qui l'ac-
loo CHRONIQUE DU BON QIEVALIER
compagnèrent et conduisirent jusques dedans les lices. Si alla faire la révérence au duc, puis s'en alla dedans son pavillon pour soi armer, car il étoit venu désarmé de la plupart de son karnas. Et durant le temps que celui Jacques s'armoit, le duc de Clèves arriva et. vint faire la révérence au duc de Bourgogne 9 et après s^en alla tout droit voir Jacques de Lalain en son pavillon, là où on Tarmoit; qui fut très grande joie à celui de Lalain, et non sans cause, car ils a voient été nourris ensemble en enfance. Et après ce que Jacques de Lalain fut armé, se partit de son pavillon avec le duc de Clèves et autres grands seigneurs qui raccompagnèrent jusques devant le hourt (échaffaud) du duc, et lui requit que de sa grâce lui voulsist (voulut) donner Tordre de chevalerie : le duc moult bénignement lui octroya. Si descendit le duc jus de son hpurt, et vint en bas, eft lors le dit Jacques de Lalain tira son épée hors du feutre (fourreau). Si se mit à un genou, et de rechef requit au duc qu'il lui plut le faire chevalier et lui donner l'ordre de chevalçrie. Le duc prit l'épée et en donna l'accolée à Jacques de Lalain, en lui disant: «Bon chevalier puissiez vous être, au nom de Dieu, de notre Dame et de monseigneur Saint George ! » Et puis le baisa en la bouche et en le baisant hurta son front à la visière du dit de Lalain. Et après ce messire Jacr ques de Lalain s'en retourna en son pavillon. Puis quand il y fut venu, changea harnas de tête et combattit en harnas à façon d'une demie visière, car il avoit le nez et le dessus du visage découvert
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Après toutes ces choses fai tes , les bâtons ^'^ dequoi ils dévoient combattre, furent visités; et puis les cris et défense^ faites. Alors messire Jean de Boniface issit hors de son pavillon , embâ tonné des bâtons de quoi il devoit combattre : et pareillement en fit messire Jacques de Lalain. Si vinrent marchants, moult fièrement Fun contre Fautre : puis quand ils s'approchèrent, ils jetèrent leurs lances l'un contre l'autre, et droit devant le hourt (échaffaud) du duc. Après le \et des lances fait, encommencèrent à combattre de haches, bien et vaillamment. Si a vint qu'en combattant, messire Jacques de Lalain très aprement fit perdre la hache d'une des mains de celui de Boni&ce : mais depuis il la recouvra , et encommencèrent à combattre comme devant. Si avint qu'en combattant^ messire Jacques donna si grand coup au chevalier son adversaire qu'il lui fit tourner le corps de côté : et de rechef se combattirent moult fièrement etférirent de grands coups l'un sur l'autre. Mais ne demeura guère, qn« messire Jacques, qui étoit fort et puissant, hâta tant le chevalier et férit si vivement dessus lui, que de toutes les deux mains, il lui fit perdre et abandonner la hache. Lors le chevalier sicilien , se voyant débâtonnédesa hache, cuidoit(croyoit)prendrecelui messire Jacques par sa visière; mais lui, moult vivement par sa grand force le rebutoit toujours arrière du bout de sa hache; tellement qu'icelui de Boniface ne le potivoit aprocher.
(i) Bâtons se prend ici pour toutes espèces d^avmes oflèusives telles que épées, haches, ele. J. A. B.
Alors le duc d'Orléans, voyant le chevalier sicilien tant fort oppressé qu'il étoit mené jusques à la grosse halaine^dit au duc: «Beau frère, comment l'entendez vous ? Vous voyez ce gentil chevalier en quel état il est: siainsi est que du tout ne voulez son deshonneur, il est heure que jetez votre bâton. » Le bon duc de Bourgogne, oyant son beau frère le duc d'Orléans, et connoîssant la vaillance des deux bons chevaliers, jeta le bâton. Et alors les gardes du champ, sans plus arrêter, ne les souffrirent combattre^ et les prirent tous deux et les amenèrent devant le hourt du duc, qui leur dit: « Vous a\ez bien et honorablement combattu et fait vos armes, et les tiens pour aceom plies, et vous prie que vous touchiez ensemble, et que de ci eu avant soyez frères et bons amis. » Aiusi furent celles armes accomplies; et s'en retourna le dit de Boniface tout à pied en son hôtel, et sa compagnie avec lui, comme il étoit venu. Et d'autre part messirer Jacques deLalain monta sur son cheval qui étoit couvert de nouvelle parure; et après lui alloient chevauchants se& trois pages, tout nouveau habillés de robes, et les chevaux couverts de trois diverses couleurs de tissus de riche drap d'or; et vint en son hôtel moult grandement accompagné, trompettes et clairons sonnants devant lui, qui étoit grand' mélodie à ouïr.
Après ces choses faites et accomplies, et que plusieurs festoiements furent faits au chevalier étranger, le duc de Bourgogne, comme noble prince, fit de grands et honorables dons à messire Jean de
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Boniface, tant en or, monnoye, comme en vaisselle et drap de soye^ dont le chevalier en remercia le duc bien et honorablement, et prit congé de lui. Puis après messire Jacques de Lalain le festoya, et lui donna un moult beau don^ dont messire Jean de Boniface l'en remercia et prit congé de lui, et s'en retourna en France devers le roi Charles.