CHAPITRE CCLI
Comment En Simon de Montolia cria merci au seigneur Frédéric, roi de Sicile , le suppliant de faire remettre à qui bon lui semblerait le château de Gerbes et la tour des Querquens; et comment le seigneur roi offrit à moi , Ramon Muutaner , la conquête de Gerbes, que je me disposai à opérer.
Simon de Müntoliu s’en revint en Sicile , crier merci au seigneur roi, le priant de faire occuper le château et la tour desQuerquens par qui bon lui semblerait, et de faire payer la troupe. Et le seigneur ne trouva personne qui voulût en prendre possession ; je vous dirai même que le seigneur roi ne trouva personne qui voulût monter sur galère ou vaisseau allant à Gerbes. Voyez quelle était sa position. Il est certain qu’à cette même époque, moijRamon Muntaner, je vins de Romanie en Sicile, et demandai au seigneur roi de Sicile la permission de me rendre en Catalogne , pour prendre ma femme, que j’avais fiancée encore enfant, il y avait dix ans, dans la cité de Valence ; et le seigneur roi me dit qu’il y consentait. Alors je fis armer une galère à cent rames qui était à moi j et le seigneur roi me fit dire que quand j’aurais armé la galiole , j’allasse le joindre à Montalba . qui est
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une place sur la montagne , à treize lieues de Messine, où il passait l’été. C’était au mois de juillet ; il voulait faire des présents à madame la reine d’Arragon et auxinfants, et il désirait que j’en fusse le porteur. Je lui dis que j’étais prêt à faire tout ce qu’il m’ordonnerait ; et le roi et la reine étaient alors à Âlmérie. Je fis armer mon vaisseau pour me rendre en Catalogne ; j’achetai tout ce qui m’était nécessaire pour mes noces ; et ayant tout préparé à Messine, je me rendis auprès du seigneur roi pour prendre congé de lui. Mais lorsque je fus arrivé à Montaiba , le seigneur roi fit venir En Simon de Montoliu ; et le lendemain de son arrivée , le seigneur roi me fit paraître devant lui au palais. Là se trouvèrent le comte Mainfroi de Clermont, messire Damien de Palasi et messire Horigo Roço et bien d’autres personnages de distinction de l’ile , et des chevaliers Catalans et Arragonais et autres honorables personnes; de sorte qu’il y avait au palais cent hommes de marque et beaucoup d’autres.
Enfin lorsque je parus devant le seigneur roi , il me dit : «En Muntaner, vous savez le grand mal, » dommageet déshonneurque nous avonséprouvés >* dans l’île de Gerbes; notre cœur est blessé de ne » pouvoir en tirer vengeance; nous avons pensé en » notre aine que personne , dans tout le royaume, » ne pouvait , avec l’aide deDieu , nous mieux con- » seiller que vous, et cela par bien des raisons : d’a- » bord , parce que nul autre parmi nous n’a autant
» vu et entendu, en fait de guerres, que vous. D’un
» autre côté , vous avez gouverné long-temps des » arm ées et vous savez comment il fau 1 1 es conduire . » Ensuite vous connaissez le langage sarrazin , et >» vouspouvez ainsi, sans interprètes, traiter de vos >» intérêts, soit avec les espions, soit avec tout autre, » dansl’îledeGerbes.Youspossédezaussibiend’au- » très qualités. Yoilà pourquoinous désirons et nous » vousprionsinstammentque vousconsentiezàêtre » gouverneur de l’ile de Gerbes et des Querquens, » et que vous acceptiez ceci de bon cœur et de bonne » volonté. Et nous vous promettons que, si Dieu vous » accorde succès et honneur en cette guerre, nous » vous ferons aller en Catalogne accomplir votre » mariage bien plus honorablement que vous ne » pourriez le faire en ce moment. Nous vous conju- » ronsdonc de ne pâs vous refuser à notreprière. » Y oyant que le seigneur roi avait si grande confiance en moi dans ces circonstances, je me signai , me mis à genoux devant lui , et lui rendis des actions de grâce ~de tout le bien qu’il avait dit de moi , et de l’opinion où il était que je pourrais accomplir d’aussi grands desseins. J’étais orgueilleux de tont ce qu’il me demandait en cette occasion , comme en bien d’autres ; je lui baisai la main , et bien des Riches-Hommes et des chevaliers lui baisèrènt la main pour moi. Et lorsque j’eus consenti à ce qu’il désirait , il appela En Simon de Monloliu , et lui ordonna , en présence de tout le monde , de me remettre pour le compte
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du roi , le château de Gerbes et la tour des Querquens; et de m’en faire aussitôt serment et hommage, attendu qu’il letiendraitdemoi;et il lui dit de se rendre avec moi à Gerbes et à Querquens et de me les remettre. Alors il promit, jnra et me fit hommage. Et le seigneur roi fit écrire les ordres et me donuades pouvoirs comme à lui-même. 11 n’y mit aucune restriction : il m’investit de la puissance de faire des donations perpétuelles , de solder telles troupes que je jugerais à propos, de faire la guerre ou la paix avec qui je le trouverais bon. Que vous dirai-je? Il m’envoya revêtu de tout pouvoir. Je lui dis : « Seigneur, il vous reste encore » à ordonner au trésorier , au maître des ports , à » tous les officiers, ainsi qu’à tous vos autres officiel » qui sont dans les contrées voisines, de m’envoyer » tout ce que jedemanderai par lettres, soitargent, » soit vivres et tous autres objets dont je puis avoir » besoin. Veuillez ordonner qu’on me charge ac- » tuellement un navire de farine et de froment, un » autre de légumes, d’avoine et de fromage, et un » autre de vin, et qu’ils viennent aussitôt.» Leseigneur roi ordonna que cela fût fait sans délai. Et je lui dis:<< Seigneur, je sais qu’en l’île de Gerbes il y a » grand faim et peu de vivres, et qu’il en est de mêuie » dans toute la contrée et sur la terre ferme. Ainsi, » avec les vivres je les ferai combattre les unsconlre » les autres. « Le seigneur roi sentit que j’avais raison;aussi me fit-il pourvoir de mille etmille choses, de sorte que jamais vassal ne fut mieux pourvu par
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son seigneur , et je ne manquai jamais de rien. Je pris congé de lui et me rendis à Messine. Quand je
fus à Messine, je crus partir aussitôt; mais tous les Latins qui devaient me suivre ine vinrent rendre l’argent qu’ils avaient reçu . me disant qu’ils ne voulaient pas aller mourir à Gerbes. Leurs mères et leurs femmes venaient en pleurant me conjurer au nom de Dieu de reprendre mon argent , chacune se lamentant d’y avoir perdu son père, son frère ou son mari. Il me fallut donc reprendre mes fonds, et enrôler encore des Catalans.