DE JEAN PROCHYTA
» vivres, et il faudra que tu meurs de faim ; et ceci » sera d’ici trois jours. C’est pourquoi pense à » passer en Calabre pour cette raison; l’hiver » approche , et tu n’as pas de bon port où tu » puisses rester toi et tes vaisseaux. Et si cela , » par hasard, ne te plaît pas, les vaisseaux se- » ront brisés. Pense donc à passer en terre-ferme, » afin que ce dont tu as besoin arrive de notre >» pays. »
Le roi Charles fut alors très courroucé ; il tint conseil avec ses barons, et raconta ce que lui avait dit son amiral messire Alchirinu. Les barons ayaDt entendu ces paroles , en furent très désolés, et dirent au roi Charles : « Nous sommes très fâchés » que vous n’ayez voulu prendre Messine , ni par » paix , ni par guerre; à présent nous ne pouvons » l’avoir d’aucune manière , ce dont uous sommes » très désolés. Passons donc en terre ferme , et >» il arrivera ce que Dieu voudra. » Et ceci fut ordonné par tous les barons.
Lorsque le roi Charles entendit ces paroles, il perdit courage et devint hors de lui-même , et soupira, en disant : « Je suis mort, puisqu’il m’est » arrivé tant de malheurs , et que ma terre m’a » été prise par un homme à qui jamais je n’ai » déplu. Je suis très fâché de ne pas avoir voulu » prendre Messine; mais puisqu’il en est ainsi , » passons en Calabre , et qu’il meure celui qui » sera coupable de cette trahison, et ceux qui y » auront pris part. » Et il finit ainsi de parler.
46 CONSPIRATION (n8’)
El ce fui au mois de septembre que l’armée se retira de devant Messine , et passa en Calabre.
La reine passa le premier jour , le second le roi avec beaucoup de troupes , et il laissa deux capitaines avec deux mille cavaliers et leur dit : « Te- » nez-vous bien cachés; et quand les habitants de » Messine sortiront pour piller les équipages, » vous les assaillirez et entrerez avec eux à Mes- » sine ; si cela réussit , je reviendrai vers vous. » Et ainsi fut ordonné. Les habitants de Messine ayant appris ceci par leur espion , ordonnèrent incontinent que personne ne sortît de la ville, et ainsi fut fait. Quand les Français virent que les Messiniens ne sortaient pas, ils montèrent sur leurs vaisseaux et passèrent en Calabre , et dirent au roi Charles, « Seigneur, nous avons » manqué notre but; les Messiniens ne sont jamais » sortis hors de la ville. »
Le roi Charles fut alors plus irrité , et dit : « Nous verrons à présent ce que fera le roi » d’Arragon et ses gens. » Le jour après, l’amiral Roger de Lauria arriva par ordre du roi d’Arragon , et entra dans le phare de Messine , engrande pompe, avec dix galères. 11 attaqua les vaisseaux du roi Charles , et il prit et coula à fond des galères et des vaisseaux, et on prit cinq galères de la commune de Pise, que l’on mena à Messine, croyant qu’on pourrait prendre sur mer le roi Charles. Celui-ci l’ayant appris, en fut tellement
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désolé, qu’il aurait voulu être mort. 11 était alors à vue de la Calabre , et il congédia toute sorte de gens qui étaient étrangers et soldés, excepté ceux qu’il avait à terre chez lui; et ceci fut en octobre.
Dans ce mois d’octobre , le roi d’Arragon vint à Messine avec messire Jean de Procliyta , et ils furent reçus par les habitants, en grande fêle et avec grande pompe ; et il alla au-devant de lui un grand nombre de chevaliers , de dames et de demoiselles ; et tous les autres bonnes gens du pays , en faisant de grandes fêtes comme à leur prince , leur roi et leur seigneur.
Et ainsi finit cette histoire.