‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 30 sur 160 · CHAPITRE CLXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXVII

Comment le roi En Jacques d’ Arragon vint à Valence , et prit la couronne , comment des envoyés de Don S anche de Castille vinrent le trouver pour lui demander d’e’tablir la paix entre lui, le roi de Castille et ses neveux.

Le roi d’Arragon parcourut tout le royaume et se rendit à Valence , où on lui fit aussi de grandes fêtes; il y reçut la couronne de ce royaume.

Tandis qu’il visitait ses terres , il lui arriva de la part de Don Sanche de Castille, son cousin-ger-

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main , d’honorables envoyés , qui le saluèrent affectueusement de sa part. Il lui faisait dire, qu’il était bien aise de son arrivée , et qu’il le priait , comme son cher cousin pour qui il avait beaucoup d’affection, de faire la paix avec lui ; car étant sur un bon pied, il pouvait le défendre contre tous les hommes du monde. Le roi En Alphonse lui avait fait la guerre et l’avait mis en danger de perdre son royaume pour le donner à ses neveux , qui ne lui étaient pas si attachés que lui; celal’avait étonné, car il ne croyait avoir aucun tort envers lui. Il le priait donc de ne passuivre avec lui la même conduite que le roi En Alphonse son frère, et de considérer ce qu’ils se devaient mutuellement.

Le roi répondit aux envoyés avec beaucoup de bonté , comme un seigneur qui a été et qui est encore des plus courtois et des mieux élevés. Il leur dit, qu’ils étaient les bien venus. Il ajouta que le roi Don Sanche ne devait pas s’étonner de ce qu’avait fait le roi En Alphonse, parce qu’il avait voulu , comme un bon fils , venger son manque de foi envers leur père ; qu’il avait partagé à cet égard toutes les idées de son frère ; mais que puisque le roi Don Sanche demandait la paix , il était prêt à la lui accorder. « Nous reconnoissons ce tort en » son nom, répondirent les envoyés, mais il est »> prêt à vous faire amende de tout ce en quoi il » peut avoir failli envers votre père , et il offre de « vous remettre cités, châteaux, villes et tous » autres lieux, et de vous rendre tous les hou- » neurs que vous pouvez exiger. »

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Le roi répondit que puisqu’il parlait ainsi^ il était satisfait ; qu’il n’exigeait de lui cités, villes, nichàteaux; que, grâces à Dieu, il avait tant et de si bons royaumes, qu’il ne désirait aucune chose de lui ; qu’il lui suffisait, qu’en punition de ce qu’il avait fait à son père, il fit part du royaume de Castille aux infants, ses neveux : savoir , à Don Alfonse et à Don Ferdinand , et qu’il ne se départirait nullement de cette condition.

Là dessus, les envoyés se retirèrent ; ils s’en retournèrent vers le roi de Castille, à qui ils firent part de ce qu’avait dit le roi d’Arragon , lui peignant sa sagesse et sa bonté. Le roi de Castille, très satisfait, leur ordonna de retourner auprès du roi d’Arragon. et de lui dire qu’il était prêt à faire ce qu’il ordonnerait. Que vous dirai- je? les messages furent si fréquents , que la paix fut conclue. Don Alphonse et Don Ferdinand , désiraient aussi avoir la paix avec leur oncle Don Sanche, et s’en tinrent à ce que leur avait fait donner le roi d’Arragon, renonçant au surplus du royaume. Là dessus, l’entrevue du roi d’Arragon et du roi de Castille lut décidée, et chacun d’eux voulut paraître à ce rendez-vous avec le plus grand éclat possible.

Quand le roi d’Arragon fut rendu à Calatayud avec un grand nombre de Riches-IIommes, de prélats, de chevaliers et de citoyens, sachant que le roi de Castille était à Soria avec la reine et l’infant Don Jean , frère du roi Don Sanche, et beaucoup d’autres Riches-Hommes , et

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que la reine était à Soria, il voulut par courtoisie et pour lui faire honneur , se rendre à Soria avant qu’ils vinssent à Calatayud ; mais le roi de Castille, Apprenant que le roi d’Arragon s’approchait , alla au-devant de lui , l’espace de plus de quatre lieues. Le roi d’Arragon fut accueilli très honorablement ainsi que toute sa suite , et tout le temps qu’ils furent à Soria , les fêtes et les réjouissances ne discontinuèrent pas. Quand elleé eurent fini, le roi d’Arragon voulut s’en retourner , et pria le roi et la reine de Castille de venir avec lui à Calatayud. Ils acceptèrent, et ils y allèrent ensemble.

Le roi d’Arragon fit pourvoir à tous leurs besoins et à ceux de leur suite, depuis le moment de leur entrée en Arragon , jusqu’à celui de leur départ , et leur retour en Castille. Je puis vous assurer qu’il leur fut fourni plus de provisions de bouche de toutes sortes, qu’on n’en pouvait consommer;aussi voyait-on sur les places publiques donner deux deniers de pain pour un denier ; pour six deniers, on avait autant de chevreau, de cochon , de mouton , d’avoine , de poisson frais ou salé , qu’on n’en eut eu en d’autres temps pour deux sols. Les places étaient couvertes de commissionnaires allants et venants ; de sorte que les Castillans , les Siciliens, et autres s’en émerveillaient. Un jour, le roi mangeait chez le roi de Castille , avec le roi et la reine , et le lendemain ils allaient manger chez lui ; si bien que chaque jour la fête était si belle que c’était merveille de le voir.

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Ils restèrent douze jours à Calatayud, et pendant ce temps la paix fut conclue. Elle fut faite aussi entre le roi de Castille et ses neveux ; il leur donna en Castille, tant de terres, qu’ils furent très satisfaits , et ils remercièrent , comme ils le devaient , le roi d’Arragon.

Après avoir séjourné pendant treize jours à Calatayud, ils se retirèrent et se quittèrent en bonne paix et amitié. Le roi d’Arragon accompagna le roi et la reine de Castille, jusqu’à ce qu’ils fussent hors de l’Arragon. Le roi d’Arragon , ainsi que je vous l’ai déjà dit, fit fournir à chacun tout ce qui lui était nécessaire, jusqu’au-delà de ses frontières; et les rations, au lieu de diminuer , augmentaient chaque jour.

Quand ils furent aux limites des deux royaumes, ils prirent mutuellement congé l’un de l’autre , avec bonne amitié et concorde , par la grâce de Dieu. Le roi et la reine de Castille s’en retournèrent contents et satisfaits de la paix qu’ils avaient faite avec le roi d’Arragon , et même de celle qui avait eu lieu , entre eux et leurs neveux; car ils avaient craint qu’on ne lui enlevât tout son royaume; ce qui serait arrivé, si le roi d’Arragon l’eût voulu; mais il préféra, à cause de leur parenté, leur donner à tous la paix et la concorde.

Je laisse le roi de Castille , pour vous parler du roi d’Arragon et de Sicile.

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