CHAPITRE CLXXXII
Comment le roi En Jacques d’Arragon approuva In paix conclue entre lui, le roi Charles et la maison de France; du mariage qui cul lieu entre ledit roi d’Arragon et Blanche , fille du roi Charles ; et comment le fils aine' du roi Charles et le fils aîné du roi de Majorque renoncèrent à la royauté cl entrèrent daus l’ordre de saint François.
Les cortès étant réunies, le roi prit conseil de ses barons, des prélats, chevaliers, citoyens et hornmesdes villes; et enfin la paix futconclue de la manière que nous l’avons déjà annoncé. Les envoyés allèrent trou ver le roi Charles et le cardinal» Montpellier, et leur confirmèrent cette paix; après quoi ils allèrent tous ensemble à Perpignan avec l’infante madame Blanche , honorablement escortée. Lorsqu’ils y lurent arrivés, le roi d’Arragon , avec l’inlant En Pierre et les commandants de Catalogne et d’Arragon, allèrent àGironne. Le roi envoya En Béranger de Luria , son trésorier et conseiller à Perpignan, avec un ample pouvoir, pour con-
i. Don Sanche mourut le uâ avril i2<)5 à Tolède.
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firmer ces differents traités de paix, ainsi que le mariage, et voir la princesse.
Ledit noble fut bien accueilli par le roi Charles, par le roi de Majorque et par toutes les autres personnes. Ayant vu la jeune personne , il en fut très satisfait, et confirma au nom du roi d’Arragon , et la paix et le mariage. Le roi d’Arragon Payant appris, amena avec lui les fils du roi Charles et les autres otages. Arrivé à Gironne avec eux et toute sa cavalerie , dames et demoiselles des plus qualifiées de Catalogne , il alla à Figuières.
De l’autre côté , le roi Charles , la princesse, le cardinal ettout leur monde se rendirentàPéralade. Pour lui, il alla se loger entre Péralade et Cabanes, au monastère de Saint-Feliu. Le roi d’Arragon envoya au roi Charles ses enfants et tous les otages.
L’infant En Pierre les accompagna jusqu’auprès de leur père. Jugez quelle fut la joie du roi Charles et de ses fils. Les barons de Provence et de France, n’en ressentirent pas moins, en revoyant leurs fiis , qui étaient également en otage; mais la joie de madame Blanche et de ses frères fut à son comble.
Il se trouvait un si grand nombre de personnes à Péralade, à Cabanes, au monastère de Saint- Féliu, à Figuières, à Yila- Bertrand, à Alfar, à Vilaleni, à Yilaseguer, à Castillon, à Ampurieset à Yilleneuve, que toute la contrée était remplie. Le roi d’Arragon fil distribuer une ration
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complète à tout individu , tant étranger que du
pays. Les rois s’amusèrent beaucoup entre eux. Le roid’Arragon alla voir le roi Charles et l’infante sa femme, et lui posa la couronne sur la tète; c’était la plus belle et la plus riche couronne qui ait jamais orné la tète d’une reine ; dès ce moment , on l’appela la reine d’Arragon. Les présents qu’on se fit mutuellement furent magnifiques. Avec la grâce de Dieu ils devaient ouir la messe à Vila-Bertrand, au monastère, et les noces y devaientètre célébrées. Le roi y fit élever une salle en bois d’une grande beauté : le monastère est par lui même très beau et commode. Ils se rendirent tous audit monastère. La fête y fut splendide et gaie, d’abord parce que le mariage se faisait sous d’heureux auspices; car jamais mari et femme ne s’accordèrent mieux que ceux-là. Je puis bien assurer que le roi Jacques d’Arragon est bien le seigneurie plus aimable, le plus courtois, le plus sage et le plus brave du monde. Quant à la reine Blanche , elle l ut la personne la plus belle, la plus sage et la plus chérie de Dieu et de ses peuples, et de plus une bien pieuse personne; c'était une fon tainede grâces et de bonté. Dieu leur accorda la faveur de s’aimer plus tendrement que firent jamaisdeuxépoux, de quelque rangqu’ils fussent. C’est avec raison que les habitants des royaumes d’Arragon et de Valence l’appelèrent la Sainte Reine , Dame Blanche de Sainte Paix. Le bonheur lui -vint de tous côtés, comme vous l’apprendrez bientôt ; elle eut des fils et des
Cmoxiqi!»- T. yi . — R. Uuiitihu. 11. ' O
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filles qui furent l’amour de Dieu et du inonde.
Les fêtes durèrent bien huit joursaprèslcmariage. Tous restèrent réunis; ensuite ils prirent mutuellement congé les uns des autres, elle roi Charles s’en retourna avec ses fils. Quand ils furenlau passage de Panicas. le roi de Majorque vint à leur rencontre ; ils entrèrent à Snelo et ensuite à Perpignan : le roi de Majorque les y retint huit jours, pendant lesquels il s’établit une telle intimité entre monseigneur En Louis, fils du roi Charles et Tintant En Jacques, fils aîné du roi de Majorque, qu’ils se promirent, dit-on, de faire chacun ce que l’autre ferait , et qu’ils furent d’accord de renoncer tous les deux aux royaumes qui devaient leur échcoir en partage, et d’entrer dans Tordre de saint François.
Peu delempsaprès, monseigneur En Louis, filsdu roi Charles , se mit dans cet ordre. Il renonça à son
héritage, devint évêque de Toulouse contre son gré , et mourut à peu de temps de là. 11 fut canonisé par le pape à cause des nombreux miracles que Dieu fit par son moyen, soit durant sa vio, soit après sa mort , et aujourd’hui on célèbre sa fête dans toute la chrétienté.
L’infant En Jacques, fils du roi de Majorque , qui était un excellent prince et l’aîné de sa famille , et qui devait régner, se lit frcre mineur , et
i. Louis fut nommé en 1296 évêque de Toulouse puis évêque de Paniiers, et mourut le «y août l ‘ity], à 33 ans. Le pape Jean XXII le canonisa par bulles de l’an 1317.
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renonça à la couronne. Je ne cloute point qu’après sa mort il ne soit au rang1 des saints du paradis ; car plus on fait pour Dieu , plus on doit en être récompensé. Celui qui renonce aux royaumes de ce monde , doit avoir plus grande part au royaume céleste, pourvu que sa vie soit toujours pure et exemplaire jusqu’à la fin. Je laisse là ces deux bons et dignes frères mineurs, et reviens au roi Charles, qui prit congé du roi de Majorque et revint en son pays avec ses enfants, sain et sauf.
Le roi d’Arragon alla avec la reine à Gironne, puis deGironne à Barcelonne, et parcourut tous ses royaumes.Vous pouvez bien imaginer quelles fêtes et quelles réjouissances on lui fit dans tous les lieux où il passa; car on avait rétabli la paix et les sacrements de la sainte église, et chacun pouvait jouir des messes et autres offices dont on était si désireux , ce qui ramena la joye en tous lieux.
CHAPITUE CLXXXIII.
Comment la reine Blanche engagea le roi en Jac<|oei d’Arragon à nommer pour son heritier l'infant Eu Pierre , et à le marier j et comment il r pou ta dame Guiilclmine de Muucada.
Tandis que le roi allait s’amusant et parcourant ses royaumes avec la reine , le seigneur infant En Pierre ne quittait point cette princesse, qui priait le roi de songer à honorer son frère l’infant , à lui
accorder de quoi tenir une maison digne de son rang , et à lui donner une épouse suivant son mérite. Le roi obtempéra à ses prières, et fit épouser à son frère une demoiselle , non fille de roi, mais d’une famille des plus illustres de l’Espagne. C’était madame Guillelmine de Muncada, fille de Gaston de Béarn, extrêmement riche, et possédant, seulement en Catalogne, en bons châteaux, villes et lieux , trois cents chevaliers.
Les noces furent brillantes. Le roi , la reine et une grande quantité de personnes d’Arragon et de Catalogne y assistèrent ; et quand elles furent terminées, leroi et la reine d’un côté, et l’infant En Pierre et madame Guillelmine de Muncada, allèrent visiter tous les royaumes.