‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 2)Chapitre 47 sur 160 · CHAPITRE CXCIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCIV

Où ou raconte le commencement de frère Roger, qui depuis s’éleva si haut , et les grandes prouesses qu’il Kt dans sa vie.

La vérité est que l’empereur Frédéric eut un fauconnier qui était d’Allemagne , et avait nom Richard de Flor, et il fut très vaillant homme : il lui fit épouser, dansla ville de Brindes, une demoiselle, fille d’un honorable homme de la cité de Brindes, qui était Riche-Homme; si bien que, entre ce que l’empereur lui donna et ce qu’il prit de sa femme , il fut grandement opulent. De celte dame, il eut deux fils; l’aîné eut nom Jacques de Flor, et le plus jeune eut nom Roger de Flor. Au temps où Conradin vint au royaume de Sicile, l’aîné n’avait pas plus de quatre ans, et ledit Roger pas plus d’un an. Leur père était bon homme d’armes ; il voulut se trouver à la bataille de Conradin contre le roi Charles, et en cette bataille il mourut. Quand le roi Charles se fut emparé du royaume , il confisqua à son profil to us les biens de ceux qui

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avaient été à la bataille , et qui n’étaient ni de la famille de l’empereur ni de celle du roi Mainfroi ; si bien qu’il ne resta plus à ces enfants et à leur mère que ce que la mère avait apporté en dot: ils furent dépouillés du reste. Or, en ce temps , les navires des Messinois venaient aborder à Brindes. Là venaient hiverner aussi ceux de la Pouille, qui voulaient transporter hors du royaume des pèlerins ou des- provisions; car les Messinois avaient tous de grands établissements, et en ont encore à Brindes, par toute la Pouille et par tout le royaume. Les navires qui hivernaient dans ce lieu commençaient au printemps à charger pour aller à Acre, et prenaient des pèlerins ou de l’huile, ou du vin , ou toutes sortes de vivres, ou du froment. Assurément c’est le lieu le plus propice pour le passage d’outre mer , qui soit dans la chrétienté ; et de plus , la terre abonde en toute choses, et est assez proche de Rome : ce lieu offre le meilleur port du monde, car les maisons s’avancent jusque dans la mer.

Lorsque ledit enfant Roger avait environ huit ans, il advint qu’un prud’homme, frère servant du Temple , nommé frère Vassayll , lequel était natif de Marseille, et était commandeur d’un navire du Temple, et bon marin, vint passer un hiver à Brindes, pour lester son navire et le faire radouber en Pouille. Pendant qu’il faisait radouber ce navire cet enfant Roger parcourait le navire , y montait aussi légèrement que s’il eût été un

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petit mousse . et tout le jour il était avec eux

car le logement de sa mère était très près du lieu où le navire était en relâche. Ce brave frèreVassayll s’attacha tellement audit enfant Roger, qu’il l’aimait comme s’il eut été son fils. 11 le demanda à la mère , et lui dit que , si elle le lui confiait , il ferait son possible pour qu'il fût bon homme du Temple. La mère, voyant qu’il était un prud’homme, le lui confia volontiers, et lui le reçut.

L’enfant Roger devint le plus expert enfant en mer; il faisait merveilles en grimpant et exécutant toutes les autres manœuvres ; si bien que. quand il eut quinze ans, il fut tenu pour un des bons marins du monde, pour la pratique; et quand il eut vingt ans, il fut bon marin de théorie et de navigation. Ce brave frère Yassayll le laissait faire toutes ses volontés sur le navire. Le grand-maître duTemple, qui le vit ainsi ardent et bon , luidonna le manteau et le fit frère servant. Peu de temps après qu’il fût frère, le Temple acheta des Génois un grand navire, le plus grand qui fût fait en ce temps là, etqui avait nom le Faucon, et on le confia audit frère Roger de Flor. Ce navire navigua longtemps sagement et avec grande valeur, si bien que Roger se trouva à Acre , au même moment qne la flotte du Temple; entre tous les navires qu’il y avait, pas un ne valait autant que le sien. Or, ce frère Roger fut le plus généreux homme qui naquît jamais , et on ne peut le comparer qu’à un jeune roi; tout ce qu’il gagnait, il le par-

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tageait entre les honorables chevaliers du Temple , et savait ainsi s’en faire beaucoup de bons amis. Dans ce temps là , on perdit Acre ; il était alors au port d’Acre avec le navire , sur lequel il prit des dames et demoiselles, avec de grands trésors et beaucoup de braves gens ; il les transporta ensuite à Muntpelegrin, et gagna sans fin dans ce voyage.

Il donna beaucoup d’argent au grand-maître et à tous ceux qui avaient du pouvoir au Temple, comme de la part de sa mère. Quand cela fut fait, des envieux l’accusèrent auprès du grand-maître, disant qu’il possédait de grands trésors qu’il avait amassés par suite de l’affaire 'd’Acre; si bien que le grand-maître s’empara de tout ce qu’il put trouver, lui appartenant, et puis voulut le prendre luimême; mais lui le sur, dégréa le navire au port de Marseille et s’en vint à Gênes, où il trouva messire Ticin Doria , et àutres amis qu’il avait su se faire : il reçut d’eux tant de présents, qu’il acheta une bonne galère, nommée l’ Olivette , et l’arma fort bien. Avec celte galère, il vintàCatane trouver le duc et lui offrit de le servir de sa galère et de sa personne. Le duc ne l’accueillit bien ni de fait ni de parole. Ainsi fut-il trois jours sans pouvoir obtenir une bonne réponse. Le quatrième , il vint devant lui, et lui dit : « Seigneur, je vois qu’il ne » vous est pas agréable que je sois à votre service, » sur qnoi je vous recommande à Dieu , et je vais » chercher un autre seigneur auquel mes services

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» puissent plaire ~. Le duc lui répondit qu’il allât à la bonne aventure. Bientôt il se retira et vint à Messine , où il trouva le seigneur roi Frédéric , se présenta à lui et lui offrit ce qu’il avoit offert au duc. Le seigneur roi l’accueillit fort gracieusement et accepta son offre. Bientôt il l’attacha à sa maison, et lui assigna revenus et honneurs; et lui et tous ceux qui étaient venus avec lui, firent hommage au roi.

Le frère Roger , quand il vit le bel accueil et les grands honneurs que lui avait fait le seigneur roi , se tint pour bien récompensé ; et quand il eût été huit jours avec le seigneur roi et eut appareillé son monde , il prit congé du seigneur roi , s’en alla en Pouille , et prit un navire chargé de vivres , qui appartenait au roi Charles , et allait auprès du duc à Catane. Il le fit monter par des gens de sa compagnie , et prit sur sa galère ceux dudit navire. Il conduisit à Syracuse ce navire , qui était de trois ponts , chargé de grains et autres provisions; il prit ensuite dix barques, également chargées de vivrés, que le roi Charles envoyait au duc; et avec ces barques, il vint à Syracuse et ravitailla cette ville , où il y avait grande disette de vivres. Avec sa galère, il approvisionna pareillement le château d’Agosta. Que vous dirai-je? avec cette capture, il approvisionna ainsi Syracu et le château d’Agosta, Lenti et toutes les autres places occupées par les gens du seigneur roi , et qui étaient aux environs de Syracuse. Il vendit des

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vivres , à Syracuse , à bon marché , et en envoya à Messine; et avec l’argent , il paya les soldats qui étaient au château de Syracuse , à la cité , à Agosta , à Lenti, et dans toutes les autres places; de sorte qu’il paya tout le monde, les uns en argent , les autres en denrées pour six mois. Ainsi il approvisionna tout , et il lui resta encore, du gain qu’ilavaiteu, environ huilmilleonces.il revintalors à Messine, et apporta au seigneur roi, qui était dans la Sicile , mille onces en beaux carlins ; il paya les soldatsdu comted’Esquilaix, et ceux qui étaient à Calarie , à la Motte , au château de Sainte-Agathe , au pied de Dalil , à la Madeleine et à Gnirays, à savoir en argent et en vivres également pour six mois; puis il arma quatre galères, outre la sienne, tirées de l’arsenal; et quand il les eut armées, il alla encore une fois en Pouille , et prit à Otrante le navire d’En Béranger-Samuntada, de Bareelonne , qui était chargé de blé , appartenant au roi Charles , grand navire de trois ponts , que le roi Charles envoyait à Catane. Il le monta et le conduisit à Messine, et procura grande abondance à la cité , avec les autres navires et barques qu’il prit ; car il en conduisit plus de trente , également chargés de vivres. De sorte , que ce serait chose infinie d’énumérer ce qu’il gagna, et le bien qu’il fit à Messine , à Reggio et à toute la contrée ; c’était vraiment considérable.

Or. quand il eut fait tout cela, il acheta cinquante bons chevaux ; il monta des écuyers cala-

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laas et Aragonais qu’il reçut dans sa compagnie, il attacha cinq cavaliers catalans et arragonais à sa maison, prit beaucoup d’argent, et alla où était le seigneur roi. Il le trouva à Plasa, et là il lui remit plus de mille onces en espèces. Il en donna aussi a Don Blaseo et à En G. Galléran, et à En Béranger d’Entença surtout, avec qui il se lia de telle amitié, qu’ils lurent comme des frères , et que tout ce qu’ils avaient leur fut commun.

Que vous dirai-je? il n’y eut ni riche-homme ni chevalier, qui n’acceptât ses dons, et dans toutes les forteresses où il venait, il payait aux soldats la solde de six mois. Ainsi il renforça le roi , et restaura si bien son monde, qu’un homme en valait plus que deux ne peuvent valoir. Le roi, voyant son mérite , le fit vice-amiral de Sicile , le plaça dans son conseil, et lui donna le château de Trip, le château de la Licala , et les revenus de Malte.

Le frère Boger, qui vil les honneurs que le seigneur roi lui avait faits, laissa sa compagnie à cheval auprès du seigneur roi; en lui donnant pour chefsdeux chevaliers, l’un nommé En Béranger de Montroig, Catalan , et l’autre messire Roger de la Mâtine, et leur laissa de l’argent pour fournir à leurs besoins. Il prit alors congé du seigneur roi. s’en vint à Messine , arma cinq galeres et une barque, et voulut parcourir les étals de la Principauté, la plage romaine, les rivages de Pise, de Gènes , de Provence, de Catalogne, d’Espagne et de Barbarie. Et tout ce qu’il trouvait , amis ou ennemis,

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avec argent ou bonnes marchandises, qu’il put charger sur les galères , il le prenait. Aux amis , il faisait des billets de dettes, et leur disait qu’il les paierait à la paix ; aux ennemis il prenait pareillement ce qu’il trouvait <le bon , et laissait les navires et les personnes. Jamais il ne faisait de mal aux personnes; et chacun s’en allait ainsi payé, si bien qu’en ce voyage il gagna sans fin, or, argent et bonnes marchandises, autant que les galères pouvaient en porter.

Avec ce gain il retourna en Sicile, où tous les soldats de cheval et de pied l’attendaient, comme les Juifs attendent le Messie. Arrivé à Trapana, il entendit dire que le duc était venu sur Messine, et qu’il la tenait assiégée par mer et par terre; il vint alors à Caragoca (Syracuse), et là il désarma. Les soldats l’y attendaient avec grande confiance ; et pour mieux les réunir à lui, il déclara que tout homme, soit cavalier, soit fantassin, soit garde de château , en Sicile et en Calabre , recevrait sur-le-champ la solde de six mois. De cette manière, les soldats étaient de si bonne volonté, qu’un soldat en valait deux. Puis il fit venir sa compagnie, la paya de la même manière, et envoya de plus au roi , ainsi qu’à tous les riches-homines , de grandes sommes d’argent.

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