CHAPITRE CCXXVI
Comment la Compagnie partit pour aller combattre les Alain», et tua Gircon, leur chef, abattit leurs bannières, et massacra toute sa troupe. Et ce qui advint à un cavalier des Alain» qui voulut dc'livrer sa femme de notre Compagnie.
Et avec la grâce de Dieu , l’armée résolut de sortir de Gallipoli; etil y avait bien douze journées
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de là jusqu’au lieu où étaient les Alains, sur les terres de l’empereur de Lantzaura. Et si quelqu’un me demande pourquoi on partageait le cinquième, puisque deux cents hommes- qui devaient rejter avec moi en eurent le tiers , je vous dis que cela fut ainsi fait , parce que nous ne trouvions personne qui voulût rester , et que de ceux qui restèrent, il en partit tant pendant la nuit qu’il ne resta avec moi que cent trente-trois hommes de pied , de mer ou almogavares , et sept chevaux armés qui étaient de ma maison , et qu’il me fallut donner congé aux autres par force, et ils promirent de partager par moitié tout le gain que Dieu leur accorderait avec ces sept chevaux armés qui restèrent avec moi. Et ainsi je restai mal accompagné d’hommes, mais bien accompagné de femmes; car il resta bien ensemble plus de deux mille femmes entre unes et autres avec moi. Or l’armée s’en alla à la boune heure, et ils allèrent tant par leurs journées , qu’ils entrèrent dans l’empire de Lantzaura, en une belle plaine ; et Gircon, chef des Alains , qui de ses mains avait tué le césar à Andrinople était là , et avait avec lui trois milles hommes de cheval et six milles de pied- Tous y avaient leurs femmes et leurs enfants. Ces Alains vivent à la manière des Tartares , vont toujours avec tout leur avoir et ne se logent jamais en cité , ville ou lieu habité ; et quand les nôtres furent proche , les Alains se tinrent renfermés pendant un jour , sans s’approcher des nôtres, et cela afin de se préparer et former leur plan de bataille. Ces Alains sont
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regardés comme lu meilleure cavalerie qui soit dans le Levant. Quand il eurent reposé un jour, ils vinrent le lendemain se placer à une lieue de nous , puis ils se levèrent de bonne heure , et à l’aube du ' jour furent sur les nôtres et attaquèrent le camp. Nous avions bien1 eu connaissance des Alains, mais nous ne les croyions pas aussi près de nous ; ainsi il n’y avait de prêts que mille chevaux. Que vous dirai-je? La bataille fut forte et dura tout le jour; si bien qu’à l’heure de midi leur chef Gircon fut tué , sa tête coupée , ses bannières abattues , de sorte que bientôt tous les Alains furent en déroute. Que vous dirai-je? il n’échappa des Alains, soit de gens à pied , soit de gens à cheval , que trois cents hommes ; et ils périrent ainsi tous par la douleur qu’ils avaient de perdre leurs femnfcs et leurs enfants ; et je veux vous conter ce qui advint à un cavalier qui emmenait sa femme. Il était sur un bon cheval et sa femme sur un autre, et trois de nos cavaliers allaient après eux. Que vous dirai-je? Le cheval de la femme faiblissait , et lui , l’épée à la main , frappait le cheval du plat de son épée. Enfin, nos gens poursuivaient le cavalier ; et lui, voyant qu’il était poursuivi et qu’il allait perdre sa femme , passa un peu devant elle , et elle, poussa un grand cri. Il se retourna alors pour l’embrasser et la baiser, après quoi il lui donna un tel coup de son épée sur le cou , qu’il lui fit sauter la tête. Quand il eut fait cela , il se retourna contre nos cavaliers qui prenaient déjà le
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cheval de la femme , et il donna un tel coup d’épée à l’un d’eux, nommé G. de Bellver, qu’il lui abattit d’un seul coup le bras gauche et le renversa mort. Les deux autres voyant cela coururent sur lui et lui sur eux. L’un avait nom A. Miro , c’était un adalil qui était un bon homme d’armes, et l’autre se nommait Béranger de Ventayola. Que vous dirai-je ? Il faut que vous sachiez que jamais il ne voulut s’éloigner de sa femme et préféra se laisser mettre en pièces. Remarquez que ce cavalier avait la gloire d’avoir mis à mort G. de Bellver et d’avoir grièvement blessé les deux autres ; et vous verrez par là qu’il mourut en bon chevalier, et que le désespoir lui fit faire ce qu’il fit. C’est par la même cause que moururent la plus grande partie des Alains ; car, ainsi que je vous l’ai déjà dit, il n’en réchappa que trois cents hommes d’armes; tous les autres périrent , et les nôtres prirent les femmes et les enfants , et tout ce qu’ils avaient , bêtes et bestiaux. Il voulurent alors connaître combien ils avaient perdu de monde, entre leurs gens de pied et de cheval , et ils trouvèrent que c’était quarante-quatre hommes , et qu’ils avaient un grand nombre de blessés. Ainsi , avec un grand butin , ils s’en retournèrent bien joyeux de la vengeance qu’ils avaient tirée de la mort du césar. Ils se mirent en route , et vinrent prendre un utile repos à Gallipoli.
DE RAMON MUNTANBR.