CHAPITRE CCXXXI
Comment ledit seigneur infant et sa troupe partirent du royaume de Macédoine , abandonnèrent Gallipoli et le château de Medilo , les brûlèrent , et s' en allèrent au royaume de Salonique , ponr guerroyer.
Il est vrai que nous avions séjourné au cap de Gallipoli et dans cette contrée pendant sept ans , depuis la mort du césar. Nous y avions vécu pendant cinq ans dans l’abondance; et en même temps nous avions dévasté toute la contrée, à dix journées à la ronde, etnousavionsdétruit tous les habitants. Rien ne s’y recueillait plus, de sorte qu’il fallait forcément abandonner ce pays-là; et cela était convenu entre En Rocafort et ceux qui étaient avec lui , tant
chrétiens, queTurcs et Turcopules. Telles n’étaient pas les intentions d’En Béranger d’Entenca , d’En Ferrand Ximénès et de leurs Compagnies, non plus que les miennes et celles de mon monde de Gallipoli; mais nous n’osions bouger, dans la crainte que nous avions qu’il ne s’élevât des démêlés entre nous. Le seigneur infant parla à chacun, et on fut , d’accord que nous devions tous ensemble abandonner cette contrée , et que moi avec vingtquatre vaisseaux ou barques armées , avec les hommes de mer, et toutes les femmes et les enlans, je m’embarquerais et me rendrais par mer à la cité de Christopol , qui est à l’entrée du royaume de Salo nique ; et que je détruirais et brûlerais lô château deGallipoli, le château de Médito, et tous les lieux dont nous étions les maîtres. Ainsi je pris congé d’eux et m’envins à Gallipoli; j’exécutai les ordres que j’avais reçus , et avec vingt-six voiles, soit galères, vaisseaux ou barques armés , et barques de rivière , je sortis de la Bouche d’Avie , et pris la route de Christopol.
DE RAMON MUNTANGR.
CfïAPITRE CCXXXII.
Comment la Compagnie se mit en marche pour aller au royaume de Salonique , et comment c'tant à deux journées de Cliristopol , une querelle •Viera parmi ceux delà troupe, où Bdrcnger d’Entença fut tue par le» gen» de la compagnie d’En Hocafort.
Lorsque l’infant et toute la trou|)e surent que j’avais brûlé et détruit toutes les places et châteaux , et que j’étais sorti sans accident de la bouche d’Avie, ils donnèrent l’ordre de leur départ. Et l’ordre du seigneur infant fut tel : En Rocafort et ceux qui étaient avec lui , ainsi que les Turcs et Tureopules, devaient nous devancer d’un jour; de sorte que là où ils coucheraient une nuit, le lendemain le seignenrinfantetEn Béranger d’Entenca , et En Ferrand Ximenès et leurs compagnies y coucheraient, afin qu’ils allassent sans cesse à une journée les uns des autres ; et ainsi ils marchèrent en bon ordre à petites journées. El lorsqu'ils furent à deux journées de Christopol , le diable , qui ne fait jamais que du mal , voulut que la troupe d’En Béranger d’Entença se levât de très grand matin, à cause de la grande chaleur qu’il faisait. Et les gens d’En Rocafort s’étaient levés tard , par la raison qu’ils avaient reposé dans une plaine couverte de jardins, où se trouvaient toutes sortes de bons fruits, auxquels le temps était fa-
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vorable. Il y avaient trouvé de bonnes eaux , ainsi qu’une grande abondance de vinscbez les babitans. Or donc , ce lieu si favorable où ils s’étaient arrêtés fut ce qui retarda leur départ, tandis que les autres s’étaientlevésde grand matin par la raison contraire; de sorte que l’avant-garde delà troupe de l’infant atteignit l’arrière-garde de la troupe d’EnRocafort; et dès que ceux de Rocafort les apperçurent , une voix du diable s’éleva parmi eux, criant : « aux ar- >» mes ! aux armes ! Voilà la troupe d’En Béranger » d’Entenca etd’En Ferrand Ximenès qui viennent » nous tuer. » Ce cri passa de l’un à l’autre dans l’avant-garde. En Rocafort fit armerses cavaliers et tous se préparèrent au combat., Turcs etTurcopules. Que vous dirai-je? Le bruit en vint au seigneur infant, à En Béranger d’Entença , et à En Ferrand Ximenès. Aussitôt En Béranger d’Entenca monta à cheval , n’ajant pour toute armure qu’une cotte d’armes, ceint de son épée, et un court javelot à la main, et pensant arrêter et retenir les siens et les ramener. 11 allait en avant comme il pouvait, et ignorait la cause du tumulte; il agissait ainsi en homme sage et prudent et en bon chevalier, lorsqu’En Gilbert de Rocafort, frère cadet d’EnBéranger de Rocafort,et En Delmas Saint-Martin, leur oncle, montés l’un et l’autre sur leur chevaux tout armés , vinrent fondre sur En Béranger d’Entenca qui arrêtait ses t rou pes, pensa n t qu ’il excitait les siens. Ils arrivèrent sur lui la lance en arrêt ; et En Béranger d’Entenca s’écria : « Qu’est-ce que cela ? » Et tous les deux le
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frappèrent, et le trouvant desarmé , lui passèrent leur lance de part en part au travers du corps. Et les blessures furent telles qu’ils le tuèrent. dont ce fut grand dommage. Et l’ayant tué, ils coururentsur les autres, et principalement surEn Ferrand Xitnenès» En Ferrand Xime nés, comme bon et sage chevalier, apprenant la querelle, sortit désarmé, et monté à cheval il alla au devant des troupes; mais voyant que ceux d’En Rocafort avaient tué En Béranger d’Entenca, que les Turcs et Turcopules les accompagnaient et obéissaient à leursordres, etque tous ses soldats succombaient, il se retira avec trente hommes à cheval, en un château appartenant à l’empereur. J ugez à quel péril il s’exposa , puisqu’il se mit a u pou voir de sesennemis. Ceux-ci qui voyaienllaquerelle le reçurent volontiers. Que vous dirai- je? ils allèrent ainsi tuant, jusqu’au lieu où se trouvaient la bannière et la troupe du seigneur infant. Et le seigneur infant vint à cheval et armé, avec le bâton de commandement à la main , et alla eu avant comme il put. Et dès qu’En Rocafort et sa Compagnie le virent, ils l’entourèrent, afin que nui ne pût lui faire aucun mal, ni Turcs, ni Turcopules. Que vous dirai-je ! Du moment où le seigneur infant fut avec eux , on cessa de combattre, mais ils n’en continuèrent pas moins tout le jour à tuer de nos gens , c’est-à-dire de la Compagnie d’En Béranger d’Entencael d’En Ferrand Ximerçès , plus de cent cinquante hommes de cheval et cinquante de pied. Voyez si ce
Cüoiiiquu. T. VI . — K. Mcnuri. Il l5
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ne fut pas belle œuvre dudiable,carsilaterreeutété pleine de gens armés pour les combattre, ilslesauraient tués et eux-mêmes encore.
Lorsque le seigneur infant fût arrivé au lieu où En Béranger d’Entenca gisait mor,t il descendit de cheval , s’abandonna à la douleur, et l’embrassa plus de dix fois, et tous ceux de l’armée en firent autant. En Rocafort lui-même en parut très affligé , et versa des larmes , ainsi que son frère et son oncle , qui l’avaient tué. Et lorsque le seigneur infant le leur reprocha, ils s’excusèrent, disant qu’ils ne l’avaient point reconnu. Ils eurent grand tort, et le meurtre de ceRiche-homme, etcelui de tant d’autres fut un grand péché. Le seigneur infant fit séjourner l’armée en ce lieu pendant trois jours, et le corps dudit En Béranger d’Entença fut enseveli dans une église d’un hermitagede St.-Nieolas.On lui fit chanter des messes, et il fut placé dans un beau monument auprès de l’autel. Dieu veuille avoir son âme; car il fut véritablement martyr, en tâchant de nous garantir de mal et de destruction. L’infant apprenant qu’En Ferrand Ximenès etceux quil’avaient suivi étaient en ce château, qu’après lui soixante-dix autres s’y étaient rendus, en qu’enfinil y avait bien dans ce château cent hommes de notre armée, lui envoya dire de revenir auprès de lui ; mais En Ferrand Ximenès lui fit dire qu’il le priait de l’excuser et qu’il n’était pas en son pouvoir de le faire; carune fois venu dans le château, il était forcé de paraître devant l’empereur, avec tou tesaCompa-
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gnie; et leseigneur infant le tint pour excusé, lui et tous ceux qui étaient avec lui. Les choses étant ainsi, les quatre galères du seigneur infant, commandées par lechevalier En Delmas Serran, et parEn Jacques Des-Palau de Barcelonne , vinrent là où était l’armée. Le seigneur infant les avait envoyées vers moi, avec ordre de me suivre, mais elles ne voulurent pas se hasarder à pénétrer dans la Bouche d’Avie , moi, craignant les galères des Génois; etainsi, sans elles se rendirent au lieu où elles savaient que se trouvait l’armée.