CHAPITRE CCXXXVIIÏ
Comment moi, Ramon Mnntaner , je pris congé du seigncor infant En Fempd, pour venir en Sicile; et comme Ica galères des Vépitiepj se rencontrèrent avec celles d’En Rimbaud Dcsfar, et epvojèrçq; |e seigneur infant au roi Robert, et comment l'infant fut libre
Après que j’eus demeuré là deux jours , jo pris congé de lui avec grande douleur; car mon cœur était brisé. Je lui laissai une partie du peu d’argent que j’avais. Je me dépouillai d’une partie des habits qui me couvraient, et je Ips donnai au cuisinier que le duc lui avait fourni.
Ensuite je pris à part ledit cuisinier, et lui dis qu’il fit bien attention et empêchât qu’on ne mil dans ses mets rien qui put lui nuire ; que s’il y faisait bien attention , il en recevrait de bonnes récompenses de moi et d’autres. Je lui fis mettre les mains sur l’évangile et jurer en ma présence qu’il se laisserait plutôt couper la tète que de souffrir qu’il arrivât malheur à l’infant , en mangeant ce qu’il lui préparait. Je le quittai, et apres avoir
a/|4 CHRONIQUES (iî°9)
pris congé du seigneur infant et de sa compagnie , j’allai -prendre congé du duc , qui me donna avec bonté des choses précieuses et utiles ; nous partîmes satisfaits de lui , et retournâmes à Négrepont, où nous trouvâmes les galères qui n’attendaientque moi. Nous nous embarquâmes aussitôt et partîmes de Négrepont, et allâmes rafraîchir à l’île de Sete- Pace , puis à la Cidia , à Malvésie , à Malée , à Saint- Annel , au port des Guatlcs , et puis à Co- » ron ; et de Coron nous allâmes à l’île de Sapiencia. Cette nuit nous couchâmes dans l’île ; et quand le jour parut nous regardâmes et vîmes venir quatre galères et un vaisseau du côté par lequel nous étions venus. Nous déraarâmes et allâmes à eux. Voyant cela ils prirent aussi les armes ; je regardai et vis reluire leurs casques de fer, et nous pensâmes alors que c’étaient les galères d’En Rimbaud Desfar, dont j’avais déjà eu connaissance. Je le dis à notre capitaine, et les Vénitiens résolurent de s’armer. Après quelques instants , le vaisseau armé d’En Rimbaud Desfar, vint avec En P. Ribalta qui était à la poupe. Je le reconnus, et il s’approcha. En me voyant il eût une grande joie ; il monta sur la galère et me dit que les galères étaient celles d’En Rimbaud Desfar. Les capitaines Vénitiens me tirèrent à part, et me dirent de les éclairer sur le compte de ce chevalier ; et me demandèrent si c’était un mauvais homme , et s’il avait fait du mal aux Vénitiens. Je leur répondis que c'était un homme loyal . et qui pour rien au
(*3og) DE RAMOH MUNTANER. 245
monde, il ne ferait du mal à qui que fût des amis du
roi d’Arragon , et je les engageai à l’aimer et à l’honorer tant qu’il serait avec eux. Alors ils firent désarmer les galères et me prièrent de lui dire qu’il serait en sûreté avec eux, et qu’ils pouvaient venir à la bonne heure.
Ainsi je montai sur le vaisseau avec En P. Rivalta, et nous allâmes trouver En Rimbaud Desfar, qui fit aussitôt poser les armes à tout son monde. Nous vînmes aux galères ; nous nous saluâmes les uns les autres, et nous nous rendîmes eusemble à l’île de la Sapience. Nous mîmes toutes nos échelles à terre; et nos capitaines invitèrent En Rimbaud Desfar et tous les capitaines. Nous restâmes là toute la journée jusqu’au soir, et le soir nous partîmes tous ensemble et allâmes à Moto , où nous raffraichîmes toutes les galères et prîmes de l’eau. Le lendemain nous allâmes à la plage de MatagrilFo, où nous primes aussi de l’eau , et nous nous rendîmes à Clarence. A Clarence , les Vénitiens s’étaient arrêtés pour réparer quatre galères , et les avaient laissées en garde. Là je fis un échange avec En Rimbaud Desfar, qui me fit livrer une galère avec ma Compagnie, et messire Jean Tari , capitaine des Vénitiens , me donna deux tonneaux de vin , assez de biscuit et de viande salée , et de tout ce qu’il avait pour sa Compagnie; et moi je fis acheter à Clarefiee tout ce dont j’avais besoin.
Ensuite je pris congé d’euxet d’En Rimbaud Desiar, et nousdécidamesd’aller à Corfou; et puis nous
246 CHROWÏQOES (,5,°)
passâmes à Corfou et allâmes prendre terre au golfe deTarente,c’est-à-direà la sortie d u cap desLangues, et puis nous côtoyâmes la Calabre , et vimrnes à Messinè. Là En Raim'baud Desfar désarma, et lui et moi notls allâmes vers le seigneur roi, que nous trouvâmes à Castre-Nou. Le seigneur roi accueillit bien En Rai'mbaudet lui fit des présens. En Raimband s’en alla , et je demeurai auprès du seigneur roi ; je lüi remis la lettre du seigneur infant et lui rendis compte de tout. Le seigneur roi fut très fâché de la prise du seigneur infant; il en instruisit par un message le seigneur roi de Majorque, et le seigneur roi d’Aragon.
Dàhs l’intervalle il parvint au duc d’Athènes , Un ordre de messire Charles , qui lui disait d’envoyer le seigneur infant au roi Robert. Aussitôt il l’envOya à Brindes , et de Blindes ils allèrent par terre à Naples , et à Naples le seigneur infant fut mis eu prison courtoise. 11 était gardé et chevauchait avec le roi Robert ; il mangeait avec lui et avec la reine , épouse du roi Robert , laquelle était steur de l’infant. Que vous dirai-je ? Le seigneur infant resta prisonnier pendant plu6 dVin an. Après quoi, le seigneur roi son père traita avec le roi deFrance pour qu’on le lui renvoyât. Et le roi de France et messire Charles, envoyèrent dire au FoiCharles qui vivait encore , ainsi qu’au roi Robert, de le renvoyer à son père. En effet , il fût envoyé au seigneur roi son père ; il prit terre à Colioure ; et son père et sa mère , et tout ce qui
(,îl0) DE RAMOR MURTANER. ittf
était <lans les états du roi de Majorque, firent de grandes réjouissances; car tous l'aimaient plus qu’aucun autre enfant du roi. Laissons le seigneur infant se réjouir, sain et sauf auprès de son père, car j’ai à vous parler de la Compagnie avec laquelle je vous ai menés au duché d’Athènes où elle est en ce moment.