‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 131 sur 159 · CHAPITRE CCLXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXXVI

Comment ceux de Caglihvi crurent entrer aa château de Bon-Air^ comment le seigneur infant TTAnfosles dëconfît ; des méchancetés que firent ceux de Cagliari à En Gilaben de Sentelles et autres cheyaliers ; et comment les Pisans rësolnrent de faire la paix avec le seigneur 1^ infent N'Anfos.

QuAWD ceux de Cagliari virent le comte mort, et se virent eux-mêmes en si piteux état, un jour, à rheure de midi , qu*il faisait une excessive chaleur et que tous les gens de l'armée et du châ-

tcau de Bon-air dormaient ou mangeaient , ainsi que le seigneur infant et autres , ils garnirent leurs chevaux et sortirent , troupes à pied ou à cheval, sans que ceux des assiégeans qui étaienl; à Bon-air en sussent rien. Les premiers qui les virent furent des pêcheurs Catalans qui les aperçurent descendants du château de Cagliari. Ils commencèrent à crier : « Alerte ! aux armes ! aux armes ! » Le seigneur infant qui les entendit et qui dormait en épaulières, prit son casque de fer et s'arma de son écu^; et comme il avait toujours deux de ses chevaux sellés, il en monta un, et se trouva le premier à l'entrée du poste des assiégeans. En peu d'instans il eut auprès de lui plus de deux mille soldats , soit Almogavares ou autres , gens de pied ou de marine. Il s'j trouva aussi des cavaliers armés et non armés; car les Catalans et Arragonnais ont cet avantage sur les autres cavaliers que, tafit qu'ils sont en guerre , ils vont toujours couverts de leurs épaulières , et la salade en tête, et queleurschevauxsonttoujourssellés. Quandilsen- . tendent du bruit , il n'ont d'autre soin que de prendre l'écu et le casque de fer , et de monter à cheval , et ils pensent être aussi bien armés que les autres cavaliers couverts de hauberts et de cuirasses. Et les hommes de pied ont toujours leurs lances à la porte de leur logement ou à l'entrée dr leur tente ; et au moindre bruit , ils prennent leurs lances ou leurs dards, et ils sont entièrement armés* Or, dès qu'ils entendirent ce bruit^ ils forent aussitôt en présence des ennemis , car dire et faii*

(«5>7) DE RAMON MUNTANER. SGq

fut ponr eux une même cliose. Ceux de Cagliari s'imaginaient tjue nos soldats étaient aussi longtemps qu'eui à s'armer et à se disposer au combat ; mais ils se trouvèrent déçus , car le seigneur infant alla à leur rencontre avec la cavalerie. Et malheureusement pour les Pisans , ils étaient venus si avant; qu'ils croyaient pénétrer par la grande porte du château de Bon-* Air ; ainsi le seigneur infant fondit sur eux avec une telle violence, que ceux du château de Cagliari furent contraints de tourner le dos. Pourquoi vous ferai-je de plus longs récits? Le seigiieurinfant, avec l'aitiiral, qui est un des meilleurs cavaliers , et avec ceux qui les suivaient > lancèrent leurs chevaux, et frappèrent de leurs lances. Et quand les lances furent rompues, vous les auriez vus avec les masses d'armes en main porteries plus terribles coups. Il faut vous dire aussi que les gens de pied ne faisaient que frapper de leurs lances les gens de pied et les gens de cheval. Et ils manœuvrèrent si bien, que de cinq cents hommes à cheval qui étaient sortis, et de trois mille hommes de pied, il ne resta que deux cents hommes à cheval, tous les autres ayant été tués ; et des gens de pied il n'en réchappa que cent tout au plus : et il n'en fut pas échappé un seul s'ils n'eussent été à portée de gagner le château de Cagliari.

Cette journée fut si terrible , que ce fut la bataille d'extermination de ceux du château de Cagliari. Imaginez avec quelle ardeur tombât-

CmoviQVBS. T. VI» — R. Mchtaiteb. //. 3 4

ZjO CHRONIQUES. («^i?)

taient les troupes du seigneur infant , puisque En Gilabert de SentejUes, et plusieurs autres^ entrèrent pêle-mêle , avec ceux de Cagliari, frappant et tuant; et ne songeant à autre chose qu'à frapper les fuyards. Mais les Pisans comnHrent une grande méchanceté , car , après les avoir arrêtés, ils les firent mourir. Us sont toujours prêts à commettre de pareils méfaits ^ ainsi que tout homme des communes ; aussi ceux qui ont pitié d'eux sont sûrs de déplaire à Dieu.

Le seigneur infant les ajant poussés jusques aux portes du château de Cagliari^ s'en retourna au siège , content et satisfait. Ceux du dedans furent fort affligés y et envoyèrent un message à Pise, pour faire part de ce qui s'était passé, et les engager à les secourir, attendu qu'ils n'espéraient plus pouvoirse défendre contre les forces du seigneur infant. Les Pisans ayant eu connaissance de ces nouvelles, se atinrent pour défaits, et pensèrent qu'ils étaient perdus entièrement si ^ de manière ou d'autre, ils ne faisaient la paix avec le seigneur roi d'Arragon et le seigneur infant. Ib tinrent conseil et furent tous d'avis de désigner des envoyés^ chargés de tout pouvoir pour faire la paix. Je cessede vous parler d'eux , et vais vous entretenir du seigneur roi d'Arragon.

(>3»7) ' DE RAMON MUWTAIfER. ^ 5yi

r?SS!^Bi

Page 1