‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 25 sur 159 · CHAPITRE CLXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXL

Il raconte le ^and miracle qui eut lieu, à roccasion d^un almogavare de Sagorp , qui voulut manger de la viande la veille de Noël.

Iii est très certain que vingt almogavares qui étaientde Sagorp, ou des environs, étant à l'auberge du porche de Saint-Nicolas de Portopi , allèrent , la veilledeNoël au nombre de dix,enleverdes bestiaux, qu'ils mangèrent le jour de Noël. Us apportèrent

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quatre moutons, les firent écorcher, et les suspendirent au porche. L'un de ces gens, qui avait joué et perdu , prit^ dans sa colère, un quartier de mouton, et le mit à la broche. La coutume des Catalans est que la veille de Noël tout le monde jeûne et ne mange qu*à la nuit. Ces almogavares allèrent chercher des choux , des poissons et des fruits , pour manger. Etant arrivés , le soir, à l'auberge du porche Saint-Nicolas de Portopi, ils virent, auprès du feu où ils devaient prendre leur repas , ce quartier de mouton à la broche. Ils en furent 'étonnés et s'en fâchèrent , demandant quel était celui qui avait mis ce quartier de mouton au feu . Celui qui l'avait fait , dit que c'était lui. « Pour- » quoi cela ^ dirent- ils ? — Parce que je veux, ré- » pliqua-t-il,cette nuit même, manger de la viande, » au déshonneur de la fête de demain ! »

Ceux-ci le réprimandèrent , et pensèrent que, bien qu'il le dît , il n'en ferait rien. Ils apprêtèrent leur souper et mirent la table. L'autre plaça une petite table de l'autre côté du feu, et s'assit devant. Ses compagnons se mirent à plaisanter et à rire , croyant qu'il badinait ; mais étant tous assis et commençant à manger , celui-ci , prit son quartier de mouton, le mit devant lui , le découpa, et dit : ce Je vais manger de la viande au déshonneur » de la fête de cette nuit et de demain. » Mais au premier morceau qu'il mit à la bouche , il lui apparut un homme d'une taille si prodigieuse, que sa têle atteignait le toit du pofche. Ce fantôme

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lui donna un tel coup y avec sa main pleine de cendres , qu'il fut renversé par terre. Et quand il fut renversé, il s'écria trois fois : « Sainte-Marie , » ajez pitié de moi ! » Il resta comme mort, perclus de tous ses membres , et il cessa de voir. Ses amis le relevèrent et retendirent sur une couverture , où il resta comme mort jusqu'à minuit. Au chant du coq , il recouvra la parole , et demanda les secours de l'église. Le prêtre de l'église de Saint-Nicolas vint à lui ; et il se confessa très dévotement. Le matin du jour de Noël , à sa prière instante , on le porta à l'église de Sainte-Marie de Majorque. Il se fit placer devant l'autel où tout le monde venait le voir. Il était si faible , qu'il ne pouvait faire usage d'aucun de ses membres. Il avait entièrement perdu la vue. Il conjurait , en pleurant, le peuple de prier Dieu pour lui. Il confessait devant tout le monde ses péchés, ses fautes et sa contrition, et témoignait la plus vive douleur. Hommes et femmes en avaient pitié.

Il fut ordonné , dans ladite église cathédrale , de dire chaque jour le Sahe Regina ^ jusqu'à ce qu'il fût mortou guéri. Celadura jusqu'au dimanche suivant, que la cathédrale était pleine de monde. Quand le prédicateur eut fini son sermon , il engagea tout le peuple à prier sainte Marie de vouloir bien implorer son cher fils , qu'en cette sainte journée il fît un miracle en faveur de ce pécheur. Il dit à tous de s'agenouiller, pendant que les prêtres chanteraient le Salve Regina. A peine

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l*€ut*on entonné , <jue l'homme poussa un grand cri, et tout ses membres se disloquèrent et se mirent en un tel mouvement , que six personnes avaient peine à le retenir. A la fin du Sahe Regina^ tousses os firent entendre un grand craquement; et en présence de tout le peuple , il recouvra la vue , et ses membres reprirent leur place et leurs mouvements ordinaires ; et lui et tout le peuple rendirent grâces à Dieu d'un si grandmiracle. Ce pauvre homme s'en retourna ainsi chez lui sain et droit.

0 vous tous qui entendrez raconter ce miracle si public , si manifeste , faites-en votre profit, redoutez le pouvoir de Dieu , et tâchez de bien faire. Gardez-vous de rien tenter de fait ni de paroles , contre le nom de Dieu , madame sainte Marie , les bénoits saints et saintes, et les fêtes ordonnées par la sainte église romaine.

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