CHAPITRE CLXXXI
Comment le roi Charles fit la paix avec la maison d^Arragon ; et cornment , pour parvenir à cela , le saint-père envoya avec le roi un car^ dinal au roi de France , le priant de faire la paix avec la maison d^Airagon j comment monseigneur Charles n'y voulut pas consentir, à moins que le roi Charles ne lui donnât le comtd d'Anjou.
Lorsque le roi Charles sçut la mort de son fils , qui était un bon et vaillant chevalier , il en fut fort affligé; mais en bon chrétien qu'il était, il fut bien persuadé que Dieu neluien voyait de tels châtiments, que parce qu'il souffrait que la guerre subsistât encore avec la maison d'Arragon ; aussi songea-t-il sérieusement à faire la paix avec elle. Il alla trouver le pape, et lui dit, qu'il le priait d'établir la paix entre la sainte église et la maison de France, et entre lui et la maison d'Arragon ; qu'il ferait de son côté tout ce qui lui serait possible pour y parvenir.
Le pape lui répondit qu'il parlait sagement ; que le pouvoir du roi d'x\.rragon était très grand, puisqu'il avait toute l'Espagne à ses ordres ; que le roi d'Angleterre serait aussi pour lui , ainsi que tout le Languedoc ; qu'il était donc nécessaire de faire la paix. Le pape fit donc venir messire Boniface de Salamandrana , et lui ordonna de s'occuper de ladite paix. Celui-ci répondit qu'il obéirait et qu'il espérait, avec le secours de Dieu , amener la chose à bonne fin.
(lag») ~ DE KAMON MUNTANER. 77
Le pape envoya, avec le roi Charles et messire Boniface, un cardinal auprès du roi de France, lui conseillant et le priant de faire la paix avec la maison d'Arragon^ conjointement avec le roi Charles, ajoutant que la sainte église était disposée à faire pour eux tout ce qui leur plairait.
Le roi Charles , messire Boniface et le cardinal , quittèrent le pape et allèrent trouver le roi de France, à Paris, et son frère monseigneur En Charles auprès de lui , qui se faisait appeler roi d'Arragon.
Quand ils eurent parlé au roi de France, celui-ci leur dit que la paix lui serait agréable , et qu'il y mettrait du sien autant qu'il serait en lui ; mais monseigneur En Charles répondit le contraire^ disant qu'il ne renoncerait nullement au royaume d'Arragon ; de sorte qu'il y eut grande contestation entre le roi Charles et lui. Enfin, ils convinrent avec le roi de France qui y mit beaucoup de bienveillance que le roi Charles lui donnerait le comté d'Anjou , qu'il possédait en France. On peut bien penser que c'est un bon pays et très considérable, puisque le roi Charles son père,fils du roi de France, l'avait reçu en héritage. Monseigneur Charles lui abandonna à son tour le droit qu'il avait obtenu du pape Martin sur l'Arragon, pour que le roi Charles pût en faire à sa volonté; ainsi la chose fut convenue. C'était là l'objet qui s'opposait le plus à la paix. Que l'on ne disepas que la paix ne coûtât que fort peu au roi Charles; car^ ainsi que vous le verrez par la suite , il lui en coûta le beau comté d'Anjou.
yS CHROKIQUE ('293)
Ceci étant terminé , le roi de France et le roi Charles son frère , vinrent avec toutes leurs forces en Provence, avecmessire Boniface et le cardinal. De là ils envoyèrent un message au roi d'Arragon. Tant et tant d'envoyés allèrent de part et d'autre, que tout fut terminé et la paix conclue. Je raconte ceci sommairement, car si j'en voulais donner les détails, il faudrait un livre plus gros que le mien. Enfin, la paix fut faite ; le pape révoqua la sentence qu'il avait rendue contre le roid'Arragon, et le releva, aussi bien que tous ceux qui avaient pris sa défense, de toute mort d'homme et de tout pillage fait sur l'ennemi.
D'autre part , monseigneur En Charles de France, et le roi Charles pour lui , renoncèrent à la donation qui lui avait été faite du royaume d'Arragon , et firent ainsila paix avec le roi de France, ses alliés, la sainte église et le roi Charles. De plus , le roi Charles donnait sa fille aînée , nommée Blanche , en mariage au roi d' Arragon . Le roi d' Arragon renonçait au royaume de Sicile, le pape lui donnant en échange la Sardaigneetla Corse. Il n'était point tenu de la remettre au roi Charles, ni à la sainte église; mais il devait l'abandonner; et l'église ou le roi CliarJes pouvaient s'en emparer selon ce que bon leur semblait. Il rendait au roi Charles, ses fils qu'il retenait prisonniers. Que vous dirai-je ? les envoyés vinrent trouver le roi d'Arragon avec ce traité de paix, lui disant de consulter son conseil, et qu'ils n'avaient pu mieux faire.
(*^95) DE KAMoN M(J^IA^Elû y^
Le roi fit convoquer ses cortès à Barcelonne. Pendant qu'on était réuni, le roi Don Sanche de Caslilie mourut ' et laissa trois fils; le premier. Don Ferdinand roi de Castille, l'autre, Don Pédre, et l'autre , Don Philippe. Il laissa aussi une fille. Le roi d'Arragon fut fort affligé de la mort du roi de Castille, et fit faire une cérémonie dic^ne de lui.