‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 49 sur 159 · CHAPITRE CXCIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCIIL

Comment le roi Charles et le Saint-Pcre firent dire à Philippe , roi dé France , d'envoyer son frère messire Charles en Silice , le pape voulant lui fournir des fonds de Saint-Pierre ; et qui fot accorde' par le roi et leè douze pairs de France.

Le duc ayant appris que son frère avait essuyé une grande défaite et était prisonnier, en fut vivement affligé , comme on peut le croire. Toutes les maisons nobles de Naples avaient perdu leurs chefs. Le pape y fut aussi très sensible, et il dit encore bien plus de choses qu'il n'avait fait lors delapértedesChevaliersdelamort. 11 déclara qu'il regardait le trésor de Saint-Pierre comme épuisé, si on ne faisait la paix avec le roi Frédéric. Il envoya un cardinal au roi de France, avec des messagers du roi Charles, pour prier conjointement le roi de France d'envoyer son frère , messire Charles , en Sicile , secourir le duc, disant que s'il ne le faisait, le duc ferait de deux choses l'une ; ou il abandonnerait tout ce qu'il possédait en Sicile , ou bien il serait pris ou tuéi Le pape promettait de donner à messire Charles

et aux chevaliers qui viendraient avec lui tous les fonds qui leur seraient nécessaires, sur les trésors de l'Eglise, et il l'engageait à amener avec lui cinq mille cavaliers, assurant qu'il les paierait bien.

Les envoyés du roi Charles et le cardinal se rendirent en France , et exposèrent la chose au roi et aux douze pairs. Il fut décidé que le roi Charles ne serait point abandonné par la maison de France ; car le déshonneur et le dommage éprouvé^par ledit roi intéressaient plus la maison de France qu'aj^cune autre. Je pense qu'ils avaient raison ; et si les autres rois faisaient de même , et prêtaient leurs secours à ceux qui sont de la même famille, ils seraient plus redoutés qu'ils ne le sont quand ils s'abandonnent mutuellement.

Il fut décidé que le roi Charles viendrait en personne ; qu'il prendrait les Riches-Hommes et chevaliers qu'il jugerait à propos ; et que l'Eglise paicT rait tout.

Messire Charles se mit en route pour la Sicile , avec pouvoir de s'y établir, s'il le trouvait bon. Après avoir accepté autrefois la donation diji royaume d'Arragon, au détriment du roi En Pierre, son oncle, il acceptait aujourd'hui la Sicile, au détriment du roi de Sicile , son cousin germain ; cette mauvaise conduite ne pouvait qu'avoir une mauvaise fin. Chacun peut voir ce qui arrive de telles inconvenances , puisqu'il y a cent ans que la maison de France ne fait rien qui soit à son honneur, mais bien à sa honte. Ainsi arrivera-t-il toujours à ceux qui ne suivent pas la vérité et la justice^

IIO CHROISIQUE (1299)

Je ne vous parlerai plus du roi Charles , qui va réunissant les troupesqui doivent le suivre en Sicile ; mais je vous entretiendrai d'un homme d'une origine peu élevée, qui, par sa vaillance, fut porté à un rang plus haut que ne fut jamais nul autre. Je vais vous raconter ce qui lui arriva, et quelles furent ses actions grandes et merveilleuses, qui sont , à bon droit , en grande estime dans la maison d' Arragon ; elles sont en grande partie cause de ce que j'ai composé cet ouvrage, pour rappeler Jes belles actions et les brillantes victoires des Catalans et des Arragonais en Romanie, où ils furent d'abord amenés par lui; et nul ne peut raconter ces choses avec plus de fidélité que moi^ qui, pendant son temps de prospérité, fus en Sicile son lieutenant-général , et qui fus initié dans toutes ses affaires les plus importantes , tant sur terre que sur mer. Ainsi , on doit ajouter foi à ce que je vais raconter.

(i3oo) DE RAMOK MUNTAÎfRR. 111

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