‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 82 sur 159 · CHAPITRE CCXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXXVII

H raconte le traite que Ser Antoine Spindola fit avec Tempereor de Conttandnople ; et comment il dëfîa notre troape de la part de la commnne des Gënois, et vint assiéger Gallipoli, où il fut taé, et tous les siens mis en dëronte.

En ce moment^ je cesserai de vous parler de nos compagnons qui s*en revinrent après tant d'assauts etde fatigues^ et je vous reparlerai de nousqui étions restés à Gallipoli , où nous n'eûmes pas moins de )eines qu'eux. Dès que la troupe fut partie de Galipoli j)our aller attaquer les Alains, l'empereur le sut. Et ce fut un grand hasard qu'en ce temps-là il se trouvât à Constantinople dix-huit galères de Génois, dont Ser Antoine Spindola était commandant. Il était venu de Gènes à Constantinople pour conduire en Lombardie le jeune fils de l'empereur, qui devait être marquis de Montferrat. De sorte que ledit Ser Antoine Spindola dit à l'empereur que s'il voulait faire épouser la fille de Micer Hopecin Spindola à son fils ledit marquis , lui Spindola ferait la guerre aux Francs de la Romanie.' L'empereur lui dit que cela lui ferait plaisir. Et là-dessus ledit Ser Antoine vint avec deux galères à Gallipoli et nous défia de la part de la commune dq Gênes , et tel fut son défi : il nous mandait et nous disait , de la part de la commune de Gènes , que nous sortis.

>• Yoy.Pachymèies ,hist. d'Audronic, liv. 7, chap. 18,

a02 CfiROniQUES {\dioS)

sioûs (de 84H) ^dÎQ^e'éUiit L'empire deConslan tioople qu'ils appelaienl le jardin de la commune de Gênes; et que si nous n'en sortions pas , il nous défiait au nom de la commune de Gênes et de tous les Grénois du monde. Je lui répondis que nous acceptions son défi ; mais que nous savions bien que sa coimnune avait été et était amie de la maison d'Aragon et de Sicile et de Majorque ; et qu'il avait tort de faire ce défi ; que nous ne pouvions nous rendre à ses volontés , et que s'il Faisait publier ce qu'il avait dit, je ferais aussi publier ma réponse ^n nom de toute la Compagnie. Une seconde fois, il revint à la même sommation , et moi je lui fis la même réponse ; il s'en fit un nouvel écrit. Il j revint une troisième fois , et je lui répondis qu'il avait tort de continuer ses défis; que. j'étais venu en Bomanie de la part de Dieu , et pour fortifier la foi catholique ; qu'il mît fin à ses défis ; et que je le requérais au nom de notre saint-père , le pape dontnons portions la bannière, comme il pouvaitle voir, contre l'empereur et ses gensqui étaient des schismatiques et quiavaient tué injustement nos capitaines et nos frères , que je les requérais, dis-je, de venir nous servir contraries infidèles; et qu'ainsi nous les requérions de la part dudit saint-père^ du roi d'Aragon, et du roi de Sicile , de nous aider à tirer vengeance de ces meurtriers; que s'ils ne voulaient pas nous aider, du moins ils ne voulussent pas nous nuire ; et que dans lecas contraire, s'il ne voulait pas révoquer ses défis , je protestais au nom de Dieu et de la sainte foi catholique , que le sang qui se verserait entre eux

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0t âous^ tombeirait sur ceux qui avaien i fait ces défis et sortoort sur ceux qui «'avaient été ni bons ni favora- Uesàflotrecatisey et qfcie nous nous resterions sans pédiéef^âiiiscriixié^et que Dieu et le monde pourraient toir que nous étions forcés à rendre la pareille et à mnis défendre contre eux» Je fis rendre ceci public dans les foroies , et il persista dans ses défis. Il faisait ecd^parceqn'il atait donné à entendre à l'empereur ^edès que leur commune nousaurait donné un défi^ nous n'oserions point rester en Romanie.Il connais* ftitmdl le fond de notre cœur, car nous avions résolu dans r&me de ne pas nous retirer avant d'avoir accompli notre entière vengeance. Or, il retourna à Constontinople et dit à l'empereur ce qu'il avait fidt, et ajouta que bientôt il lui livrerait le château, et moi, et tous ceux qui s'y trouvaient. Il fit réunir ses dix-huit galères , et sept de l'emperélir, dont le Génois Maudriol Murisch était amiral. Ils priretit avec eux le fils de l'empereur , pour le cùuduire au marquisat* , et se rendirent vers nous à 6flllîpoli> un samedi, avec les vingt-cinq galères. Tout le jourettoutela nuit ils préparèrent dés échelles et atitres machines pour attaquer Gallipoli , sachant qtie notre Compagnie n'était pas éloignée^ et que nous étions restés peu d'hommes d'armes. Pendant qu'ilspréparaient leur attaque pour le lendemain, je préparai ma défense durant toute la nuit. Et voici comment je disposai la défense : je fis armer toutes les femmes qui étaient avec nous^ caries armes I -- ■ - . " ~ • - . i. ■

I» U le possédait par le droit de sa mère.

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ne manquaient pas ; je les fis placer sur les murailles^ et à chaque partie des murailles je fis placer un des marchands Catalans qui étaient là y et lui donnai le commandement des femmes. Je fis placer dans toutes les rues des demi-tonneaux de vin bien trempé et beaucoup de pain afin qu'on mange^ et but quand on voudrait y sachant bien que nos ennemis en dehors étaient si nombreux que nous n'aurions pas le temps d'aller manger chez nous. J'ordonnai que chaque homme fût bien cuirassé, parceque je savais que les Génois élaient bien fournis d'arbalêtres , et qu'il nous lanceraient beaucoup de traits, car leur usage est de toujours tirer, et ils emploient plus de traits en une bataille cpie les Catalans en deux. Ainsi je fis bien armer chaque homme , et je fis laisser ouvertes les portes des barbacanes ; toutes les barbacanes étaient barrées , et cela afin que nous pussions accourir là où il serait besoin. D'un autre côté^ je fis préparer des linges pour panser ceux qui seraient blessés , afin qu'ils pussent aussitôt retourner au combat. Et quand tout ceci fut fait et que j'eus dit à chacun où il devait être placé et ce qu'à avait à faire , moi , avec vingt hommes , j'allai décote et d'autre partoutoù je voyais (yu'était le plus grand besoin. Le jour arriva, et les galères vinrent prendre terre , et moi , avec un bon cheval, ayant avec moi le tiers des cavaliers armés de lances et de pourpoints , je m'opposai à leur débarquement, jusqu'à la troisième heure. Et à la fin, dix galères prirent terre le lundi; et comme ils prenaient terre , mon cheval s'abattit , et un mien

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écuyer s'approcha et me donna son cheval , mais -, pour tant que je pusse me hâter, entre le cheval qui était à terre et moi nous reçûmes treize blessures. Lorsque je fus monté sur l'autre cheval , je plaçai mon écuyer en croupe , et ainsi nous allâmes au château avec cinq blessures que favais, dont je me ressentis très peu, excepté un coup d'épée que j'avais reçu tout le long du pied. Je me fis panser cette blessure ainsi que les autres, et mon cheval fut perdu. Quand les gens des galères virent que j'étais tombé , ils s'écrièrent : « Le commandant est mort ! courons sur eux ! courons sur ' eux ! » Alors les galères prirent terre toutes ensemble, et ils avaient si bien oi:donné leur bataille, que dechaque galère il sortit une bannière avec la moitié delà troupe. Ils le firent ainsi, afin que si quelqu'un de ceux qui allaient au combat avait faim ou soif, ou était blessé , il pût revenir à la galère. Si c'était un homme de trait , un homme de trait le remplaçait , et de même si c'était un lancier, il était remplacé par un lancier. De sorte que le nombre de ceux qui combattaient ne pouvait diminuer, soit qu'ils allassent manger ou s'éloignassent pour toute autre cause ; et ils combattaient ainsi également nombreux. Telles furent leurs dispositions , et chacun d'eux se prépara à combattre , là où il lui était ordonné de combattre avec sa troupe. Ils songèrent à nous attaquer vigoureusement et nous à nous défendre. Ils nous lancèrent tant de traits qu'il ï^ous était impossible de voir le ciel. Ce jet dura

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jusqu'à la Deuxième heure, tellemeat ^ue tout le château en fut plem. Que vous dirai- je? Taus ceux qui étaient dehors nous fûmes blessés, et u» mien ctusinier qui était à la cuisine à pré]^er«U9 poules pour les blessés ^ fut atteint par ua ti^ qvi pénétra dans les mus'^les , de Ja profoad^ur de deux doigts^ et qui arriva par la cbeiuioée. Que vous dirai- je encore? La bataille £ut «^ive^ el nos fejQimes , avec de grosses pierres et descaîUoiis que j'avais fait apporter S4jr les murailles^ diéfea* daient si bien les barbacanes^\ie c'était meEry^ôUe; et en vérité il y avait telle femme a^x était Uessée au visage de cinq coups de flèches, £t qui se fendait encore comme si elle n'eût eu mal. Et cette bataille dura j^isqu'a Theure idle 4a soirée. Et quand arriva cette heure de la K)irée ^ le capitaine ^ Ser Antoine Spindola , qui^ <^ofaMe je l'ai déjà dit gavait fait les défîs^ s'écria; « O howmes » sans cœur ! Comment ! trois teigneux qui «ont là » dedans se défendent confiée uous ! Yousréte^ J:iîen » Ufches ! » £t alors il se disposa avec quatre cents hommes distingués qu'il avait Avec lui^ et4]iii étaient tous des meilleures maisons de ^Géaes y <et il sortit des galères avec oinq baunièrès «.On me ie^lit; je montai sur les murailles ^ et je les vis ^ettir. Je fis préparer mon cheval et les sue ;autFes chevaux armés que j'avais ; et quaod nous lûmes iÂeR ar^ més^ et prêts « et que rien ne nous imanquait^ je fis venir cent houmies , des meilleurs «que nous avioins dans le château ; je ieur fis quitter Umrs

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armoires , parce qull faisait ^rand chaud , nous trott^anlau milieu du mois de juillet , et je m'étais aperçu <fae les traits avaient cessé et que les ennemis n'en lançaient plus y les ayant tous emplojés ; je fis disposer mes hommes en chemise et en culotte , cIuKHHi au*mé d'une dague , la lance en mem , avec BDeépée c^te et un poignard. Et quaiid le capitaine Ser Aatodne S|Nindola , avec tous ses braves et les cinq baonières , fut arrivé à la porte de fer du thateau, f&t qu'ils eurent combattu vivement un certaÎA espace de temps, tellement que la plupart dWre eux sortaiei^ la langue de soif et de chaleur^ je cae recommandai à fiieu et à la sainte vierge Marie, je fis ©uvrir la porte, et avec les six. chevaux armés et mes hommes de pied légèrement vêtus, nous fondîmes sur les bannières, si bien que dès l'abord nous en abattîmes quatre. Et-quand ils virent que nous frappions si vigoureusemeùt , ils lâchèrent pied , tant les hommes à cheval que les gens de pied, et nous ne vîmes bientôt plus que leurs épaules, ^ue vous dirai-je? Ser Antoine Spiadola périt là même où il avait fait les défis , et avec lui tous les gentilshommes qui étaient sortis avec . lui. Enfin il mourut bien en tout six cents Génois. Et il faut vous dire que nos gens montaient confondus avec les leurs par les échelles des galères, et que si nous eussions eu seulement cent hommes >de troupes fraîches , nous ^ous se- "^ysm en^arés de plus de ^quatre galères. Mais nous étions tous blessés et harassés; c'est pourquoi

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nous les laissâmes aller à la maie heure.Etquand ils furent tous pris, sans compter les noyés , qui étaient nombreux , il me parvint l'avis qu'il en était re^té environ quarante sur une colline; nousycourûmes ; leur chef était un nommé Antoine Bocanegra , l'homme le plus fort de Gènes. Que vous dirai- je ? Tous ses compagnons périrent ; il tenait en main une épée à deux tranchants , et il frappait si rudement que nul n'osait s'en approcher. Moi^ voyant ses hauts faits, je défendis qu'on le frappât ; je lui dis de rester tranquille , et l'en priai plusieurs fois ; jamais il n'en voulut rien faire. Alors j'ordonnai à un mien écuyer, qui était sur un cheval armé , de fondre sur lui , ce qu'il fit volontiers ; et il le heurta si rudement avec son cheval , qu'il le coucha par terre ; et à l'instant il fut mis en cent pièces. Ainsi cette troupe desgalères mise en déroute, s'enfuit après avoir perdu bien du monde , et se rendit à Gênes avec le marquis , et les troupes de l'empereur se rendirent à Constantinople. Us s'en allèrent tous bien nialtraités , et nous gais et satisfaits.

Le lendemain , notre Compagnie ayant su que nous étions assiégés, ceux qui étaient à cheval se hâtèrent de venir , de sorte qu'en une nuit et un jour ils firent trois journées ; aussi le lendemain au soir il nous arriva plus de quatre-vingts hommes de cheval ; et au bout de deux jours toute la Compagnie arriva , et nous trouva moulus et blessés ; et ils eurent grand regret de ne s'être pas trouvés là. Cependant nous nous réjouîmes tous ensemble^

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et nous décidâmes de rendre grâces à Dieu des victoires qu'il nous avait fait obtenir ; et nos compa* gnons nous firent part largement de ce qu'ils avaient gagné ; de sorte que , grâce à Dieu , nous fumes tous plus que riches.

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