‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 85 sur 159 · CHAPITRE CCXXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXXX

Comme le très haut seigneur infant En Ferran de Majorque vint en Romanie,à Gallipoli, oà dtaillaCompagnie,ayec certains accords an nom du seigneur roi Frédéric, roi de Sicile^ comment 11 fut reçu et comment on lui prêta serment comme chef et seigneur, excepté EnRocafort et ceux de sa compagnie , qui voulaient élre commandés par En Rocafort et non par le seigneur roi de Sicile.

Les choses étant ainsi, il vint en Romanie le seigneur infant En Ferrand , fils du seigneur roi de Majorque , avec quatre galères , de la part du seigneur roi Frédéric , roi de Sicile , qui Tenvojait, avec cette condition convenue entre eux , que le seigneur infant ne pourrait prendre le commandement de la troupe , ni possession d*aucunes cités, villes, ni châteaux ou autres lieux , qu'au nom du seigneur roi de Sicile , ni se marier en Romanie sans l'aveu du sçigneur roi de Sicile ; et ces conditions avaient été expliquées dans des lettres adressées, les unes à En Rocafort et d'autres à moi. Dans toute l'armée nul autre nelesavait. Ainsile seigneur infant vint à Gallipoli, et aportautiordre^écrit adressé à En Béranger d'Entenca , à En Ferrand Ximenès , à En Rocafort et à moi , de la part du seigneur roi de Sicile , pour que nous reçussions le seigneur infant Ferrand , pour chef et maître , comme si c'était lui-même. Un tel ordre fut également transmis, par écrit, au corps entier de la Compagnie;

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de sorte que je reconnus et fis reconnaître, par tous ceux qui étaient à Gallipoli , ledit seigneur infant comme chef supérieur au nom dudit seigneur roi de Sicile , et je lui livrai mon logement en entier, et j'achetai pour luicinquante chevaux et des attelages autant qu'il en eut besoin , et des mules et mulets pour aller en course ; je lui remis aussi toutcequi était nécessaire pour le voyage , tentes et effets en tous genres, et tout ce qui est indispensable en voyage à un tel seigneur. J'envoyai aussitôt deuxhommes à cheval à En Béranger d'Entenca qui faisait le siège de Magarix , à trente milles de Gallipoli ; deux autres à En Rocafort , à la cité de Nona qu'il tenait assiégée , et qui était située à soixante milles de Gallipoli; et deux autres à En Ferrand Ximenès, qui était à son château de Médito, à vingt- trois milles de Gallipoli. Et aussitôt En Béranger d'Entenca vint à Gallipoli, et laissa le siège; et il reconnut, lui et toute sa compagnie, le seigneur infant pour chef et pour seigneur au nom du seigneur roi de Sicile. Et de même vint En Ferrand Ximenès d'Arenos avec toute sa Compagnie, et il reconnut le seigneur infant pour chef et seigneur au nom du seigneur roi de Sicile. Et ainsi nous obéîmes tous à l'ordre du seigneur roi de Sicile, et reconnûmes ledit itifant pour chef, commandant et seigneur. Nous fumes très contents et satisfaits de cela , et nous regardâmes notrecause commegagnée, puisque Dieu ï^ous avait envoyé ledit seigneur infant , qui était

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de la ligne directe de la maison d'Arragon, et fils du roi de Majorque , et l'un des quatre chevaliers du monde les mieux faits , les plus habiles et les plus justes ; et par maintes raisons un tel seigneur nous arrivait fort, à propos. Et quand nous eûmes prêté serment audit seigneur infant , En Rocafort nous envoya dire qu'il ne pouvait abandonner le siège auquel il était occupé ; mais qu'il suppliait ledit seigneur de vouloir bien se rendre en ce lieu, car toute sa Compagnie était très charmée de son arrivée. Le seigneur infant prit conseil là-dessus, et tous nous lui dîmes d'y allçr, et que nous l'y suivrions; mais qu'En Béranger d'Entença et En Ferrand Ximenès n'iraient point , parce que l'un et l'autre étaient mal avec En Rocafort; et que lorsque le seigneur infant serait arrivé auprès d'En Ro€:a<fort, ils iraient le joindre. Ainsi ledit seigneur infant, avec moi et toute la troupe quiétait à Gallipoli, excepté quelques hommes qui restèrent avec ces deux braves chefs, nous allâmes là où était En Rocafort , c'est-à-dire où il tenait le siège. Et quand ils surent que le seigneur infant venait, ils le reçurent avec de grands honneurs , et avec grande joie et satisfaction.

Lorsqu'il eût demeuré deux jours avec eux , au milieu de ces fêtes , il remit à la Compagnie les ordres dont il était porteur. En Rocafort , qui seul savait l'accord qui existait entre le seigneur roi de Sicile et le seigneur infant, pensa bien que ce seigpeur , issu de si haut lignage , et étant si bon

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et si franc , il ne voudrait pour rien au monde manquer à Taccord qu'il avoit fait avec le roi de Sicile. Il songea donc à son avantage et non à celui de la Compagnie en général ; il se dit à lui-même : « Si ce seigneur reste ici pour chef et seigneur, » lu es perdu ; car En Déranger d'Entença et En ,» Ferrand Ximénès qui l'ont reçu avant toi , sont » Tun et l'autre nobles, et l'infant les comblera » d'honneurs , et dans ses conseils et en toute af- » faire les traitera mieux que toi ; et ils te veulent « mal de mort ; et ils t'attireront de la part de l'in- » faut, tout le dommage qu'ils pourront. Etce- » pendant tu es comme chef et seigneur de cette » armée , puisque tu as sous toi la majeure partie » des Francs, soit à cheval, soit à pied, qui se » trouvent en Remanie; d'un autre côté tu as les » Turcs et Turcopules , qui ne reconnaissent que » toi pour maître. Ainsi te trouvant le maître, » comment pourras-tu te réduire à n'être plus » rien. Il est donc nécessaire que tu prennes les » moyens d'empêcher cjue ce seigneur ne de- » meure ici ; mais il te faudra faire cela avec beau- *» coup d'adresse ; car tous les gens sont très sa- »> tisfaits de son arrivée , et tous le veulent pour » chef et commandant. Or donc, que feras-tu? » Tu n'as qu'à prendre un moyen, c'est de faire » ensorte , sous l'apparence du bien ^ qu'il ne de- » meure point ici. »

Et vous saurez comment il s'y prit ; et je n'aurais j^ais cru que nul homme pût aussi secrètement prendre le parti qu'il prit. Le seigneur infant, qui

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avait grande confiance en lui , lui fît part de ses intentions , et lui dit de l'aire assembler le conseilgénéral , parce qu'il voulait remettre à la troupe les ordres écrits qu'il apportait de la part du seigneur roi de Sicile. Il avait déjà remis à En Rocafort ceux qui lui étaient adressés; et EnRocafort lui dit qu'il ferait assemblet* le lendemain le conseil-général. Dans l'intervalle. En Rocafort réunit de lui-même tous les chefs des compagnies, tant de pied que de cheval, etleur dit : « Prud'hommes , le seigneur » infant veut que demain nous assemblions le con- » seil, parce qu'il désire vous remettre les ordres » qu'il apporte de la part du seigneur roi de » Sicile, et je veux vous dire verbalement pour- » quoi il est venu ici. Je vais donc vous instruire , » et intruisez vos compagnons ^ et qu'ils soient très » attentifs à ceci : quand l'infant aura parlé, aucun » de vous ne répondra ; je répondrai moi-même » que vous avez entendu ses ordres et ses bonnes » paroles , qu'il peut se retirer ; et que nous pren- » drons notre conseil surcequ'ilnousadit.» Ainsi le seigneur infant alla au conseil, présenta et remit ses ordres écrits, et ajouta pour la Compagnie des paroles bonnes et sages. Ils répondirent ce qu*En Rocafort leur avait ordonné, c'est-à-dire, qu'ils allaient délibérer. Le seigneur infant se retira , et lé conseil resta en place. Que vousdirai-je? En Rocafort leur dit : « Barons , cette affaire mérité des » ménagements; faisons choix de cinquante hom- » mes qui conviendront de la réponse à faire, après » quoi ils vous la présenteront pour savoir si elle

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» TOUS paraît bonne; si vous la trouvez telle ils la » feront : els'il faut lamodifieron le fera.» Tous approuTèrent ce qu'En Rocafort avait dit, et avant de seséparer ils élu rent les cinquante,et quand ils furent élus, ilsse jurèrent le secret. Après quoi En Rocafort leur dit : « Barons, Dieu nous a témoigné un grand » amour en nous envoyant un tel seigneur. Rien » au monde ne peut nous être plus avantageux , car » il est de la ligne directe de la maison d'Arragon, » et c'est un des meilleurs chevaliers qui soient au « inonde,etquiaimentleplusjusticeet vérité; je suis » donc d'avis que nous le reconnaissions en tout et » partout pour seigneur. On nous a dit de le recevoir » au nom du seigneur roi de Sicile; gardons-nous de » cela ; il vaut bien mieux que nous le recevions » comme seigneur que le seigneur roi de Si- » cile, puisque le seigneur infant n'ayant ni terre, » niroyaume, sera toujours avec nous, et nous avec >' lui. Vous savez bien quel gré nous a su le roi de » Sicile des services que nous lui avons rendus , » nous ainsi que nos pères ; lorsqu'il eût obtenu la » paix, il nous jeta hors de Sicile avec un quintal » de pain par homme. Et cette chose , dont il » nous souvient bien, doit nous décider à ré- >» poudre nettement au seigneur infant , que • ^ pour rien au monde nous ne le recevrons au » nom du roi Frédéric; mais que nous soipmes ^ ptêts à le recevoir pour lui-même , parce qu'il » est notre seigneur légitime, que nous nous en » tenons pour très honorés, et que nou^.sommes

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» disposés à lui faire foi et hommage. IL nous saura » gré de ceci^ et nous lui aurons rendu ce que nous i> lui devons. Nous donnerons ainsi à connaître au ») roi de Sicile, que nous n*avonsppint oublié ce qu'il » nous fit quand il eût obtnu la paix. » Finalement tous lui dirent qu'il parlait bien , mais nul d'entre eux, excepté En Rocaforl, ne savait les conventions qui existaient entre le seigneur roi Frédéric et le seigneur infant. Pour lui, il n'ignorait pas qu'elles étaient si fortes , que l'infant dans son voyage ne pouvait recevoir en seigneurie , ni cité , ni ville , ni château , ni rien du tout; et si la Compagnie l'eût su , elle ne l'eut nullement laissé partir, mais l'eut volontiers reçu au nom du seigneur roi de Sicile. Mais En Bocafort leur dit : « Barons , s'il vous » refuse et vous déclare qu'il n'acceptera pour » rien au monde, n'en soyez point en peine ^ car » il finira par accepter. » Que vous dirai-je? Ainsi qu'ils en étaient convenus ils parlèrent au conseil-général, et ils dirent au long tout ce que nous avons déjà rapporté. Gela ne fut point dit par En Bocafort ; mais deux individus furent choisis parmi les cinquante , pour parler au nom de tous ; et toute la Compagnie s'écria : v Bien dit ! » bien dit ! » La réponse fut ainsi faite au seigneur infant , et le seigneur infant ayant reçu la réponse, feignit de croire que c'était pour lui faire honneur qu'elle était telle. Que vous dirai-je? Ils firent durer ce pour-parler'quinze jours ; et le seigneur infant voyant f}u'ils persistaient en cela, leur répondit

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que très certainement s'ils ne voulaient^^as le recevoir au nom du seigneur roi de Sicile, il s'en retournerait en Sicile. Et quand il eut fait cette réponse, il voulut prendre congé ; maisEnRocafort et toute sa troupe le prièrent de ne point se séparer d'eux, jusqu'à ce qu'ils fussent au royaume de Salonique , et que jusqu'alors ils le regarderaient comme leur seigneur, qu'il mettrait l'accord entre eux et les autres , et que , sous le bon plaisir de Dieu , il ferait renaître la concorde. Et alors ils lui firent part de la désunion qui existait entre En Rocafort, Eu Béranger d'Entença et En Ferrand Ximénès , et le prièrent de vouloir bien y porter remède; et il répondit qu'il le ferait avec plaisir.

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